‹ Les glaciers et les transformations de l'eauChapitre 47 sur 126 · LE BEL ALP · texte numérisé non relu

LE BEL ALP

qu'en bas. Dans certains endroits, le chemin est facile ; dans d autres, ce n’est pas un jeu que de se tirer du milieu de tant de crevasses. Mais le courage, le sang-froid et la sûreté de coup d’œil qui nous ont jusqu’ici tirés de tous les pas difficiles, ne nous abandonnent pas en cette occasion. Nous franchissons les fissures, et, après quatre heures d’un exercice salutaire, nous nous trouvons sur la pente qui mène à l’hôtel du Bel Alp.

C’est là une des plus belles haltes des Alpes. Devant nous l'Aletsch étend la dernière de ses nappes de glace, coupée dans toute |sa longueur par une grande moraine médiane, et qui va jusqu’à l'Æggischhorn et à la Mârgelin See. Tout près se trouve la gorge sauvage de la Massa, dans laquelle la tête du glacier repose étendue comme celle d’un serpent. Le système des glaciers de l’Oberaletsch n’est pas bien loin non plus. Au-dessus de nous s'élève un pic appelé le Sparrenhorn ; l'explorateur le plus novice peut y arriver, et une marche d’un peu plus d’une heure vanous mener jusqu’au sommet. Nous voyons alors à nos pieds le glacier de l’Oberaletsch, qui présente à nos yeux la moraine médiane la mieux dessinée. Près de nous est la masse énorme de l’Aletsehhorn, bordée de ses névés et terminée au sommet par des roches brunâtres. D’autres pics presque aussi imposants l’entourent de tous côtés. Tout près c’est le Nesthorn ; puis, en portant nos regards vers l’ouest, nous rencontrons la superbe triade que nous avons déjà signalée, le Weisshorn, le Matterhom et le Dom. Jetez un coup d’œil sur les crevasses du glacier qui s’étend à nos pieds. A son extrémité, il tombe le long d’une pente très-escarpée, et se trouve coupé de fentes nombreuses. Mais les crevasses s’ouvrent avant le bord de l’escarpement, et l’on remarque que les

crevasses du bord et les crevasses transversales produisent par leur réunion un système de fissures curvilignes, dans lesquelles la convexité des courbes est dirigée vers le haut. Vous avez déjà vu l’explication mécanique de ce fait. Les tables de glacier sont nombreuses aussi et fort belles. Je voudrais pouvoir m’arrêter ici une semaine avec vous, à explorer les glaciers actuels, et à chercher les vestiges de ceux qui ont disparu.

Le Riffelbery et le Glacier de Gôrner. — Bien que les mesures que nous avons prises et les observations que nous avons faites sur la Mer de Glace représentent plus ou moins toutes celles que l’on peut prendre ou recueillir autre part, je tiens à vous faire connaître le grand système des glaciers qui descendent des pentes septentrionales du Mont Rose et des montagnes adjacentes. Du Bel Alp nous pouvons descendre à Brieg, et de là gagner Visp en voiture ; mais nous préférons tous deux les hauteurs où le vent souffle librement, et nous tournons le promontoire du Nessel, jusqu’à ce que nous nous trouvions au-dessus de la vallée du Rhône, en face de Visp. De ce village une heure de marche nous amène à Staldenoù la vallée se bifurque : un de ses embranchement, passe à Saas et franchit le Mont Moro ; l’autre traverse Saint -N icolas et aboutit à Zermatt. C’est cette dernière route que nous prenons.

Nous arrivons à Zermatt, mais sans nous y arrêter. Sur la crête de la montagne, à 4000 pieds au-dessus de la vallée, nous apercevons l’hôtel du Riffelberg ; c’est là que nous allons. Juste en face de nous se dresse le pic du Matterhom, dont il semble incroyable qu’un pied humain ait jamais pu fouler le sommet. Le courage et l’adresse y sont cependant parvenus, mais la première ascension a coûté

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bien cher. Dans le petit cimetière de Zermatt nous avons vu les tombes de deux des plus grands montagnards que la Savoie et l’Angleterre aient vus naître; ils sont tombés du Matterhorn en 1865, avec deux braves jeunes gens qui les accompagnaient.

Au Riffelberg nous sommes à une heure de marche du fameux Gôrner Grat, d’oü l’on voit si bien les glaciers du Mont Rose. Mais c'est là bas sur cet énorme piton de rocher entièrement nu, appelé le Riffelhorn, que nous voulons nous poster. Ce que la station de la Fente est pour la Mer de Glace, le Riffelhorn l’est pour le glacier de Gôrner et ses affluents. Du côté le moins élevé, le rocher est inaccessible, quelque facile qu’il puisse d’abord sembler à gravir. Là aussi, en 1865, un autre brave cœur a péri, et il repose à côté de ses compatriotes dans le cimetière de Zermatt. Nous passons auprès d’un petit lac, appelé la RiffelSee, et nous allons attaquer le Riffelhorn du côté le plus élevé. Il faut être vraiment agile pour atteindre le sommet; mais en revanche, une fois arrivés, nous avons devant nous une vue vraiment extraordinaire.

En face de nous s’élève, avec ses pics nombreux, la masse énorme du Mont Rose, dont nous pouvons étudier les neiges depuis la base jusqu’au sommet . A droite, nous avons la belle crête du Lyskamm, également chargée de neige; entre les deux s’étend le glacier occidental du Mont Rose. Ce glacier en rejoint un autre qui sort des vastes champs de neige de la Cime des Jazzi ; ils s’unissent pour former le glacier de Gôrner, et c’est à leur point de jonction que commence la moraine médiane ordinaire. En deçà du Lyskamm s’élèvent deux belles éminences couvertes de neige, que l'on appelle Castor et

Pollux; puis viennent les pics sombres du Breithorn, puis le Petit Matterhorn, et enfin la large plaine de neige du Théodule, au milieu de laquelle s’élève le Grand Matterhorn , et que nous traverserons plus tard ensemble pour

aller en Italie.

Les vallées et les dépressions qui séparent ces montagnes sont remplies de glaciers. Des flancs du mont Castor descend le glacier des Jumeaux ; do ceux de Pollux vient le glacier Schwartze (glacier noir); du Breithorn , le glacier de Trifli ; ensuite le glacier du Petit Mattherhorn et celui de Théodule ; et chacun, en se soudant au tronc principal, apporte avec lui sa moraine médiane. De l'endroit où nous sommes postés, nous pouvons compter neuf de ces moraines. Et ici, plus encore que sur la Mer de Glace, nous constatons la facilité avec laquelle la glace cède à la pression : en effet, sur le tronc principal du Gôrner, les larges névés, par l’effet de la pression, se transformenten bandes blanches, qui se rétrécissent de plus en plus entre les moraines de leurs bords, et finissent par disparaître sous les débris qu'elles charrient.

Sur les deux affluents principaux nous remarquons aussi des moraines qui semblent surgir du corps du glacier, et se montrent au milieu de la glace, sans se rattacher à aucune source située plus haut. En effet, ce sont d’abord des moraines sous-glaciaires, dont les débris ont été détachés de promontoires de rochers entièrement couverts de glace. Ces moraines restent pendant quelque temps cachées dans le corps du glacier, et ne paraissent à la surface que lorsque la glace qui les recouvrait a été fondue par le soleil.

C’est ici le lieu de citer une croyance qui a longtemps eu cours parmi les habitants des régions élevées des Al-

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pes : ils attribuaient aux glaciers le pouvoir de rejeter de leur sein toutes les impuretés. Sur la Mer de Glace, nous avons remarqué de grandes plaques d’argile et de boue noire provenant évidemment du corps du glacier ; nous pouvons donc comprendre combien cette idée du rejet

Glacier da Gùraer, avec le Mont Kuae au fond et le Hiflelhurn à gauche.

des impuretés devait venir naturellement à des esprits peu. observateurs. Mais le pouvoir que l'on attribue ainsi au glacier, n’est en réalité que le pouvoir du soleil, qui fond la glace au-dessus des impuretés cachées, et les ramène au jour, comme il est arrivé pour les corps des guides sur le glacier des Bossons.

11 n’est point de glacier qui présente plus d’objets intéressants que celui de Gôrner : cônes de sable, plateaux de glacier, gorges profondes creusées par les eaux et surmontées de quelque gros rocher qui forme un pont fantasti-

que ; moulins, et quelquefois même voûtes de glace, d’une grandeur et d’une beauté extraordinaires. A la partie inférieure du glacier nous remarquons la disparition partielle de la moraine médiane dans les crevasses, et sa réapparition au pied de la pente. Pendant bien des années ce glacier a avancé régulièrement dans la prairie située devant lui, labourant le sol, et renversant les chàlets sur son passage. Il suit maintenant le mouvement rétrograde général que l’on constate depuis quinze ans pour les glaciers des Alpes. Comme d’ordinaire , une rivière , la Visp, sort d’une voûte à l’extrémité du glacier de Gôrner.

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