CHAPITRE Y
ANCIENS GLACIERS DE LA SUISSE. — BLOCS ERRATIQUES. — AN- CIENS GLACIERS DE L'ANGLETERRE, DE L IRLANDE, DE L’ÉCOSSE ET DU PAYS DE GALLES.
Anciens glaciers de la Suisse. — Vous n’avez pas oublié l’ancienne moraine qui nous a si fort intéressés lors de notre première ascension de la source de l’Arveiron; elle nous a laissé entrevoir ce fait, qu'à une certaine époque de son histoire la Mer de Glace avait des dimensions bien plus considérables que celles qu’elle présente maintenant. L’expérience que nous avons acquise depuis nous a permis de suivre les traces de l’action de la glace bien plus loin que nous n’eussions pu d’abord le supposer.
Près du glacier actuel, par exemple, nous avons vu à plusieurs reprises le flanc de la montagne laissé à découvert par la retraite de la glace. Ce fait est surtout trèsévident en ce moment, parce que, depuis quinze ou seize ans, les glaciers des Alpes ont constamment diminué, de sorte qu’il n’est pas rare de voir les rochers des bords rester à découvert sur une hauteur de cinquante, soixante, quatre-vingts ou même cent pieds au-dessus du glacier
actuel, Sur les rochers ainsi exposés à la vue, on voit les traces évidentes du glissement ; et nos yeux et notre esprit sont maintenant tellement habitués à saisir ces apparences, que nous pouvons désormais reconnaître, sans crainte de nous tromper, les traces des glaciers, ou les moraines, anciennes ou modernes, partout où elles se montrent.
Cependant les hauteurs auxquelles nous avons trouvé ces traces pourraient bien faire douter des conclusions auxquelles nous sommes arrivés. Auprès de la gorge de Massa, à mille pieds au-dessus du glacier d'Aletsch actuel , nous avons trouvé une grande moraine ancienne. En descendant les prairies situées entre le Bel Alp et Platten, nous en avons trouvé une autre, maintenant couverte d'herbe, et qui porte un village sur sa croupe. Mais je veux vous faire visiter une région où ces traces se montrent sur une échelle encore plus grande et plus imposante. Nous avons déjà fait une excursion rapide dans la vallée de Hasli et sur le glacier de l’Aar. Prenons ce glacier pour point de départ. En descendant vers le Grimsel, nous franchissons à chaque instant des rochers arrondis, cannelés et marqués d’une manière singulière. Ces traces sont évidemment l’œuvre assez récente du glacier. Mais nous approchons du Grimsel, et, au tournant de la vallée, nous nous trouvons devant le flanc de granit de la montagne, taillé à pic. Ici nous voyons des traces, aussi claires que surprenantes, des anciens glaciers. Les rochers sont si durs que non-seulement les cannelures et le poli, mais encore les moindres rayures, qui remontent à des milliers d’années, sont aussi évidents que s’ils dataient d’hier. Nous retrouvons ces traces jusqu’à la hauteur de deux mille pieds au-dessus du fond actuel de la