L’ÉPOQUE GLACIAIRE
lement serait porté au blanc, mais encore entrerait en fusion.
Examinons les conclusions auxquelles nous sommes maintenant arrivés. Pour chaque livre de vapeur produite aux tropiques, ou pour chaque livre de glace des Alpes produite par la congélation de cette vapeur, le soleil a dépensé une quantité de chaleur suffisante pour porter cinq livres de fonte à la température de fusion.
Il ne serait pas difficile de calculer approximativement le poids de la Mer de Glace et de ses affluents — de dire, par exemple, qu’ils contiennent t»nt de millions de millions de tonnes de glace et de neige. Remplacez par la pensée la glace par une masse de fer chauffée au blanc, d’un poids quintuple, et vous aurez une idée de l’énorme quantité de chaleur que le soleil a dépensée pour produire le glacier actuel.
Il faut méditer ce fait jusqu’à ce qu’il soit pour vous aussi clair que la lumière du soleil. Il ne faut plus désormais que vous tombiez dans l’erreur que j’ai déjà signalée, et oü tant d’autres se sont embarrassés. Il était si naturel d’associer l’idée de glace et celle de froid, que même des hommes célèbres ont admis que pour amener un grand accroissement de nos glaciers il ne faut autre chose que l’abaissement de la température du soleil. S'ils avaient fait les réflexions et les calculs qui précèdent, ils auraient probablement demandé plus de chaleur, et non pas moins, pour produire une « époque glaciaire. » Ce qui est réellement nécessaire, ce sont des condensateurs assez puissants pour congeler la vapeur produite par la chaleur solaire.
Théories diverses. — Vous n’avez pas oublié, et vous n’oublierez peut-être jamais nos excursions à la station de la Fente; ces excursions nous ont souvent suggéré des
idées que nous n’avons pas encore discutées. Nous avons vu les glaciers secondaires descendre de leurs névés, se souder ensemble, passer par Trélaporte, et suivre ensuite la vallée sinueuse delà Mer de Glace. Ces apparences seules, sans tenir compte des faits subséquents, ont suffi pour nous faire penser que la glace des glaciers, quelque dure et fragile qu’elle puisse sembler, est en réalité une substance visqueuse qui ressemble à la mélasse, au miel, au goudron ou à la lave.
Théories de la dilatation et du glissement. — Telle n’était pas cependant l’idée exprimée par la majorité de ceux qui ont écrit sur les glaciers. Scheuchzer de Zurich, grand naturaliste, visita les glaciers en 1705, et proposa une théorie de leur mouvement. Il savait que l'eau se dilate en se congelant, et que sa force d'expansion est telle que des bombes épaisses, remplies d’eau et exposées à un grand froid, éclatent par la pression que la glace exerce au dedans. Scheuchzer admettait que l’eau contenue dans les fissures des glaciers, en s’y congelant et en se dilatant avec une force irrésistible, exerçait une pression qui forçait le glacier à se mouvoir sur la pente. A cette théorie il ajoutait d’autres idées moins scientifiques.
Bien des années après, de Charpentier de Bex renouvela et développa cette théorie d'une manière si habile et si complète, quelle fut longtemps connue sous le nom de Théorie de la dilatation de Charpentier. M. Agassiz adopta cette théorie pendant un temps ; elle fut aussi soutenue, d’une manière plus ou moins expresse, par d’autres écrivains. Au fond, le glacier était considéré comme un magasin de froid, capable de congeler toute l’eau qui s’y introduisait. Cette théorie fut abandonnée quand M. Agassiz eut prouvé que l’idée du froid des glaciers n’est pas soutenable.