L’ÉPOQUE GLACIAIRE
reproduise pas pour le fleuve. Dans les cours d’eau, le mouvement n’est uniforme ni sur toute la largeur, ni dans toute la profondeur. Le frottement sur le fond et sur les bords, ainsi que les obstacles locaux, fait varier le mou vement, et ce n’est que vers le milieu de la surface qut le mouvement normal sc produit. »
N’est-ce pas là la prédiction de ce qui a plus tard été établi par des mesures exactes. Après avoir considéré le glacier du Mont Dolent, qui a la forme d’une gerbe, large aux deux extrémités et étroit au milieu, et avoir réfléchi que la partie supérieure s'est rétrécie, et que la partie étroite du milieu s’est élargie denouveau, Rendu s’exprime ainsi : « 11 y a une multitude de faits qui semblent exiger que nous accordions à la glace des glaciers une sorte de ductilité qui lui permet de se mouler sur le lit qu’elle occupe, de s’amincir, de se gonfler, et de se contracter comme si c’était une pâte molle. »
Pour vérifier ses idées d’une manière complète, il manquait à Rendu la mesure exacte du mouvement des glaciers. Si à ses autres connaissances il avait ajouté i’habileté pratique d’un arpenteur, il serait maintenant regardé comme le maître de la théorie des glaciers. Mais il fut obligé de se contenter de mesures imparfaites. Dans une de ses excursions, il interrogea les guides sur les positions successivement occupées par un énorme rocher qu'il trouva sur la glace près du bord du glacier. La moyenne de cinq années lui donna pour ce bloc un déplacement de 40 pieds par an.
Un autre bloc, dont il mesura plus tard le déplacement d’une manière plus exacte, lui donna une vitesse de quatre cents pieds par an. Voici comment il explique cette différence . « L’énorme différence des résultats de ces deux
observations vient de ce qu’un des blocs était près du centre du glacier, lequel a le mouvement le plus rapide, tandis que l’autre était près du bord, où la glace est retenue par le frottement. » Les idées de Rendu sur le mouvement plastique des glaciers étaient si claires et si précises, que si la question de la courbure lui fût venue à l’esprit, je ne doute pas qu'il n'eût indiqué d’avance le passage du point de vitesse maxima d’un bord à l’autre, en coupant l’axe du glacier.
Je dois vous dire que les hommes de science ne s’accordent pas toujours dans l’appréciation de la valeur relative des faits et des idées’ je dois surtout vous avertir que j’attache une très grande importance aux idées quand elles viennent de la méditation profonde et persistante d’un esprit supérieur, au lieu d’être, comme il arrive trop souvent, émises sans la garantie d’une réflexion profonde ou d’une capacité naturelle. C’est parce que je crois que les travaux de Rendu remplissent cette condition, que je leur attribue une si grande valeur. Mais quand vous serez plus âgé et plus instruit, vous ne partagerez peut-être pas ma manière de voir; c’est pourquoi je vous dis ceci, de peur que vous n’acceptiez trop à la légère l’opinion que j’ai de Rendu. Jugez-moi, si vous le voulez, quand votre intelligence aura mûri; assurément, je ne craindrai pas votre verdict.
Mais, tout en estimant ainsi l’idée première, et en étant bien convaincu que c’est d’elle que vient surtout la force du génie, je pense que nous commettrions une omission des plus graves, et qui, si elle se répétait, amènerait infailliblement la décadence des sciences naturelles, si nous négligions de vérifier nos idées et de leur donner une réalité extérieure et une substance, quand les moyens