THÉORIE DE LA VISCOSITÉ
de le faire se trouvent à notre portée. Dans les sciences, la pensée doit, autant que possible, être inséparable des faits. Cette union fut tentée par Rendu ; il était réservé à Agassiz et à Forbes de la rendre presque complète.
Théorie de la viscosité. — Ici, les mérites du savant distingué que nous avons nommé le dernier, se montrent dans tout leur jour. C’est presque uniquement aux efforts habiles et persévérants du professeur Forbes que nous devons la vulgarisation de la doctrine de la plasticité de la glace. C’est lui qui a donné à cette doctrine une forme plus distincte; c’est lui qui, le premier, s’est servi du mot de viscosité en parlant des glaciers, et qui a cherché à établir d’après des mesures exactes une théorie du mouvement des glaciers fondée sur la viscosité.
Et ici je dois exposer les faits dans l’ordre historique. Lorsque le professeur Forbes commença ses recherches, il connaissait les travaux de Rendu. Dans son premier ouvrage sur les Alpes, il cite ces travaux dans les termes les plus flatteurs. Mais, bien qu'il soit vrai qu’il pouvait ainsi s’inspirer des idées de Rendu, ce serait aller trop loin que de dire qu’il eût besoin de cette inspiration. Si Rendu n’était pas venu avant lui, Forbes aurait pu néanmoins s’emparer de l’idée de viscosité, exécuter ses mesures, et employer sa science pour la soutenir. Quoi qu’il en soit, • l’apparition du professeur 'Forbes sur le glacier de l’Unteraar en 1841, et sur la Mer de Glace en 1842, ses travaux de cette époque, et ceux qu’il exécuta dans la suite, ont lié son nom d’une manière indissoluble à l’histoire scientifique des glaciers.
Voici en quels termes le professeur Forbes énonça la théorie qu’il soutenait : — « Un glacier est un fluide imparfait, un corps visqueux, qui est poussé en avant sur
des pentes d’une certaine inclinaison, par la pression naturelle qu’exercent ses parties. » En 1773, Bordier écrivait ce qui suit : — c Comme les glaciers avancent toujours dans la plaine, et ne disparaissent jamais, il est absolument nécessaire que de la glace nouvelle remplace perpétuellement celle qui a fondu ; cette glace doit donc descendre en vertu de la pression des couches supérieures. Ainsi, l’on peut à peine se refuser à admettre cette vérité étonnante, que cette vaste nappe de glace dure et solide se meut et descend tout d’une pièce. » Dans le passage que nous avons déjà cité, il parle de la glace qui descend comme un fluide, en vertu de la pression qu’elle subit. Voilà, je crois, la part qui revient à Bordier dans cette théorie. Ces citations montrent la sagacité dont il a fait preuve avant tous ; mais ses vues sont loin d’être aussi complètes que celles de Rendu et de Forbes.
Je dois dire ici que, quoique M. Agassiz ne se soit point rallié à l’idée de la viscosité, ses mesures et les cartes de ses mesures, prises sur le glacier de l’Unteraar, ont été citées tout récemment comme les preuves les plus claires et les plus concluantes d'une qualité qui, en tout cas, ressemble fort à la viscosité.
Mais pourquoi, tout en ayant devant lui des preuves plus abondantes et plus caractéristiques que celles des autres observateurs, pourquoi M. Agassiz hésite-t-il à accepter l’idée de viscosité appliquée à la glace ? Sans doute parce qu’il trouve que cette idée est en contradiction avec l’expérience journalière que nous avons decette substance.
Prenez un bloc de glace de dix ou même de quinze pieds cubes; tracez-y un trait de scie d'un ou deux centimètres de profondeur, et enfoncez dans cette rainure un poinçon pas plus gros qu’une de ces limes qu’on nomme