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LES BANDES OU RUBANS

Certains glaciers présentent, outre la structure veinée, le phénomène caractéristique des bandes^ désignées par Forbes qui, le premier, les a observées en 1842, sous le nom de dirU bands (bandes d'impuretés). Ces bandes auxquelles quelques auteurs donnent aussi le nom de rubans^ ne doivent pas être confondues avec les veines, bien qu'elles aient certaines relations avec ces dernières, ni avec les moraines, dont elles sont essentiellement distinctes.

Lorsque, d'une montagne voisine, Toeil plonge sur l'ensemble d'un glacier, il voit se dessiner, sur la surface, des lignes de couleur jaune qui, d'abord transversales et rectilignes au pied des escarpements, s'infléchissent de plus en plus en longues ondes paraboliques à mesure

qu'elles se rapprochent du pied du glacier.

Lorsque les rayons du soleil frappent la surface, Téclat des glaces empêche de bien distinguer ces rubans, mais ils deviennent apparents lorsque le soleil descend à l'horizon, ou lorsqu'on atténue, par Fusage de lunettes colorées, la vivacité de la lumière.

Sur le glacier même, on reconnaît aisément que ces bandes sont formées de poussière et de détritus^ disposés en lignes régulières analogues aux courbes décrites par la structure veinée.

Opinion de Forbes. — Cette observation conduisit Forbes à croire que ces bandes ou rubans avaient pour cause la structure veinée ellemême : la glace blanche étant, par la multitude de globules qu'elle renferme, plus poreuse et plus rugueuse que la glace bleue, les impuretés, répandues à la surface par le vent, s'attacheront plutôt aux parties raboteuses qu'aux parties lisses. Les bandes suivront donc exactement les veines blanches et l'action du soleil, réchauffant les molécules de poussière, fera fondre la glace sur laquelle elles reposent, pour finir par les incruster dans la masse.

Il est vrai que l'apparence opaque de cer-

taines veines est due à la présence des bulles d'air qu*elles renferment; mais les expériences n*ont pas prouvé que la surface de cette glace fût rugueuse et raboteuse. Elle ne le deviendrait que par l'intersection des globules par le plan de la fonte, ou pour emprunter une comparaison à un fait de l'ordre domestique, comme les yeux du fromage deviennent apparents par une section produite au couteau. Mais la fusion elle-même abattrait rapidement les petits angles engendrés par la section des globules, et la surface redeviendrait lisse.

Souvent on sert sur nos tables, pour rafraîchir les boissons, des morceaux de glace globuleuse; si nous passons le doigt sur leur surface; après quelques instants d'immersion, nous la trouvons tout aussi lisse que la glace la plus transparente. Il y a plus : au lieu de laisser fondre le morceau , brisons-en un fragment très-chargé de bulles ; nous n'aurons au doigt aucun sentiment de rugosité. Ce fait provient, croyons-nous, de deux causes : lapremière est la fusion rapide des bords des globules intersectés par le plan de rupture; la seconde se trouve dans cette circonstance, qu'un trèspetit nombre de bulles sont situées dans le

même plan, et que la transparence de la glace nous induit en erreur sur leur quantité. Pour s^assurer de cela, il suffit de répéter une expérience que nous avons souvent faite et qui consiste à observer un morceau de glace huileuse au travers d'une fente étroite produite par la pointe d'un canif dans une lame de carton ou une feuille de papier. Sur un bloc de cette nature d'environ 10 centimètres de côté, nous n'avons compté dans le même plan que cinq ou six globules, bien que nous ayons eu le soin de mouvoir le bloc pour apercevoir ceux qui pouvaient être cachés par d'autres globules plus voisins de l'œil. Il est évident qu'une si faible porosité est insuffisante pour retenir les impuretés dont les bandes sont formées, car les grains de poussière, capables de se loger dans les petites cavités découvertes, ne devraient pas être plus gros que ces cavités ellesmêmes. Il n'en est pas ainsi dans les bandes ou rubans; les grains de poussière sont très-rapprochés les uns des autres, souvent sans intervalle apparent, et de plus, ces grains varient de dimensions, jusqu'à rendre impossible leur encastrement dans les cavités des globules.

Nous nous croyons donc autorisé à dire, avec

Tyndall, que la théorie de Forbes est basée sur un fait que n'appuie pas T expérience.

L*explication qu'il donne devrait être intervertie; en d'autres termes, il ne faudrait pas dire que les bandes sont dues à la porosité des yeines blanches, mais bien que cette porosité apparente et superficielle est due aux bandes, dont les impuretés s'incrustent sous Tinfluence du soleil.

En 1842, Forbes compta dix-huit rubans sur la Mer de glace, entre Trélaporte et le pied du glacier; ils étaient distants d'environ 200 mètres, mesurés sur Taxe; en 1859, c'està-dire dix-sept ans plus tard, Tyndall en constata le même nombre entre les mêmes limites, et distants entre eux de la même quantité. Ces bandes ne sont donc point l'effet du hasard, elles subissent quelque loi immuable que Tyndall a cherché à pénétrer. Voici la théorie à laquelle il a été conduit par cette étude :

Opinion de Tyndall. — Nous avons vu dans le chapitre précédent, en parlant delà structure veinée, qu'il se produit au pied des escarpements de longues ondulations, dues probablement, à la pression des glaces supérieures I Ces

onde$ diminuent de relief à mesure qu'elles descendent sur le glacier. D'après Tyndall,ces vagues mêmes sont les causes de la formation des bandes. II a trouvé de la neige attachée à leurs parois les moins exposées au soleil, tantôt sur leur front, lorsque le glacier descend du sud au nord, tantôt sur leur revers. Cette neige est toujours chargée d'une grande quantité d'impuretés apportées par le vent; en fondant, elle dépose ces matières sur la glace, d'où Teau les entraîne au fond de chaque dépression. Les ondulations s'abaissent à mesure que le sol^ et la pluie, en rongeant leurs crêtes, tend à niveler la surface. Hais les bandes, incrustées dans la glace, subsistent après ce ni* vellement et marquent la place qu'occupait à la base de l'escarpement chaque petit thalweg. Nous avons remarqué nous-mëme au glacier du Rhône, en juillet 1861, plusieurs de ces bandes de neige impure, qui tantôt régnaient sur toute la largeur, tantôt étaient interrompues par des lacunes aux endroits où la fonte avait été plus rapide. Sur les points où la neige avait disparu, les sédiments qu'elle contenait étaient infailliblement déposés au fond deb dépression voisine (pi. X, fig. 21).

Malgré toutes les raisons qui militent en faveur de Texplication donnée par Tyndall, cette théorie peut encore être combattue par le fait que la surface d'un glacier étant presque toujours bombée dans les régions basses, les eaux, pour peu que la pente transversale soit sensible, doivent entraîner les détritus vers les rives. Le savant physicien en convient luimême, et se base sur cet écoulement transversal pour expliquer les sutures dont nous nous occuperons plus loin. Peut-être, cependant, doiton à cet écoulement plus rapide vers les bords la netteté des bandes, plus grande au milieu que sur les parties marginales plus déclives.

Quoi qu'il en soit, et sans vouloir conclure, les rubans ainsi formés participent au mouvement, et la vitesse plus rapide du centre transforme les lignes, primitivement droites, en longues courbes semblables à celles que décrit la structure veinée, et dont la convexité est tournée dans le sens de la pente.

La théorie de Tyndall implique la nécessité d'un escarpement capable de produire la pression et les ondes indispensables à la formation des bandes^ Il «n résulte que, sur tout glacier formé de deux tributaires dont un seul aurait

un escarpement, les rubans ne seraiont accusés, au-dessous de la jonction, que sur la portion nourrie par le tributaire escarpé, et ils devraient s'arrêter à la moraine, s*il en est une, qui marque la ligne de séparation des glaces des deux affluents. MM. Forbes etTpidall ne sont pas d'accord sur ce point : le premier prétend que les bandes régnent sur toute la largeur de la Mer de glace, tandis que le second affirme qu'elles n'existent que sur la partie qui provient du glacier du Géant, et que Forbes n'a pu que conjecturer leur présence sous la masse de débris que charrie la partie orientale du glacier. Tyndall excuse Terreur, faite d'après lui, par son collègue, en disant qu'elle était d'autant plus facile à commettre que le sommet de la courbe, décrite par ces bandes, se trouve très-près de la moraine centrale et qu'il était, dès lors, naturel de rétablir parla pensée la partie manquante sous les moraines (PL XI, fig. 24). Mais il fait remarquer, en même temps, que les lignes, dessinées parles rubans, peuvent affecter cette disposition sans pour cela dépasser la moraine. « Le point de « contact de chaque bande avec la moraine, a dit-il, se meut plus nqpidement que T^ré-

(( mité occidentale de la même bande contre a la rive. Les lignes ont donc une tendance à « se redresser, ce qui est contrôlé par Tangle « différent que fait chaque bande avec la mo- « raine à mesure que Ton descend (1). »

Les figures que donne Tauteur, dans son intéressant ouvrage, représentent les rubans de la Mer de glace, observés de stations différentes; mais nous ne trouvons pas qu'elles concordent avec le texte précité. En effet, sur les trois plans de Tyndall les bandes, au lieu de se redresser, dessinent des hyperboles de plus en plus accentuées, dont le sommet reste constamment au milieu de la partie occidentale, alimentée par le glacier du Géant. D autre part, Tyndall , à propos du crevassement plus prononcé de la rive orientale de la Mer de glace, affirme que la ligne de plus grande vitesse se trouve sur la partie provenant du glacier de Léchaud ; les courbes n'affecteront par conséquent pas la forme hyperbolique sur la portion alimentée par le Géant (2). Nous pouvons en conclure que les bandes, d'abord

(1) Glaciers of the Alps^ p. 374.

(2) Glaciers of the Alps, p. 323.

la

droites et transversales, doivent s'infléchir de plus en plus sur le glacier tributaire^ maisqua^ près la jonction avecle glacier de Léchaud, elles doivent tendre à se redresser tout en s'inclinant davantage par rapporta l'axe (PL XI, fig. iibis).

Opinion d'Agassiz. — Agassiz, et avec lui plusieurs auteurs, ont assigné aux bandes une autre origine : ils semblent croire qu'elles représentent les différents plans de stratiflcation du névé et que ces bandes sont, pour aiusi dire, Taffleurement des filons d'impureté qui séparent les différentes couches stratifiées. Nous avons démontré, dans le chapitre relatif à la structure veinée, ce que nous semblait avoir de peu fondé l'opinion qui veut confondre cette structure avec la stratification. Nous n'y reviendrons pas, puisque nous ne pourrions que répéter les arguments que nous avons émis alors pour la combattre (page 175).

Opinion de Charles Martins. — Charles Martins émet enfin, au sujet des bandes, une opinion semblable à celle d' Agassiz, mais il signale une particularité qui mérite d'être rapportée et qui réduirait à néant Topmion de Tyndall sur leur origine. Ce savant assure avoir observé, sur un petit glacier en forma-

tion près du Faulhorn, des bandes dont la convexité était tournée en haut; ce glacier et celui du Làuteraar ne présentent aucune cataracte qui puisse permettre d'appliquer la théorie par pression. Ils descendent, au contraire, sur une pente douce et régulière dans tout leur parcours, et n'en sont pas moins tatoués de bandes. D'après Ch. Martins, comme d'après Àgassiz, a les courbes ne seraient que les bords « des différentes couches du névé, qui force ment autant d'écaillés superposées et fonce denlà mesure qu'elles descendent. Les bords c« en paraissent noirs parce qu'elles sont couce vertes des impuretés amassées pendant tout le « temps que leur surface a été exposée à Tair. « Cela se voyait à la dernière évidence sur le

ce petit glacier du Faulhorn Ces courbes

ce paraboliques, ajoute Martins, réapparaissent ce après les cascades, parce qu'en vertu du regel a les crevasses se referment , les séracs se ce ressoudent, les pyramides se rejoignent et la ce masse du glacier se reconstitue comme auc< paravant. Alors les couches dont il se comc( pose réapparaissent, et leurs bords, échelone< nés les uns sur les autres^ prennent la forme

a d^oghes d'autant plus allongées qu'on les « observe plus bas (1). »

Nous ne saurions admettre, avec M. Martins, cette reconstitution et cette réapparition des bandes, après les énormes dislocations dont nous avons été si souvent les témoins au glacier du Rhône par exemple, et sur de petits glaciers au Simplon. Lorsque toutes les aiguilles s'abiment tour à tour dans les crevasses, ou bondissent eu blocs colossaux jusqu'au pied de Tescarpement, nous ne croyons pas à la possibilité de voir se refaire à la base des séracs une stratification quelque peu analogue avec la stratification primitive. Quant à la forme des courbes, dont le sommet est tourné en amont, nous ne saurions l'expliquer par la théorie de Tyndall, qu'à la condition que les rives se meuvent plus vite que le centre, ce qui, sans être matériellement impossible, serait en désaccord avec les expériences faites jusqu'à ce jour. On voit que les champs d'étude et de recherche restent encore bien vastes en ce qui touche aux bandes ou rubans, et si nous nous

(1) Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1867, p. 425 et 426.

abstenons de conclure dans ce cas comme dans d'autres, c'est que nous ne saurions à quelle conclusion nous arrêter. En fait de science il ne faut jamais craindre de dire : « Je ne sais pas. »

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