‹ Les glaciersChapitre 7 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES GREVASSES.

Les crevasses sont le premier phénomène de la surface qui attire Tattention du voyageur. En cherchant à en sonder les profondeurs, le regard ne peut se lasser d'admirer ces teintes si pures qui passent du bleu le plus tendre à rindigo le plus foncé; la lumière joue sur leurs parois en reflets variés : ici c'est une saillie qui brille au soleil et réfléchit son éclat sur la paroi opposée; là c'est une fente étroite dont la coloration est si intense qu'elle se rapproche du noir; ailleurs, ce sont des crevasses plus larges, d'un ton d'abord pâle et qui augmente graduellement d'intensité à mesure que les fentes se rétrécissent. Quelquefois le bruit sourd du torrent remonte par ces soupiraux et vient frapper Toreille comme pour ne laisser aucun doute sur le sort du malheureux qu'un seul moment

de distraction précipiterait dans Tabîme; quelquefois, au contraire, un silence de mort règne dans ces cercueils entr'ouverts et glacés prêts à engloutir quelque victime.

Les crevasses semblent se couper et s'entrecroiser dans mille directions ; plus le glacier avance rapidement et plus leur labyrinthe est inextricable. La glace, rompue en tout sens, s'élève tantôt en minarets d'argent, tantôt en coupoles arrondies, tantôt en pyramides aux formes les plus bizarres, tantôt enfin en longues lames effilées, n'offrant au pied aucun appui, et bordées de chaque côté par d'insondables précipices.

Cette structure, irrégulière n'est point l'effet du hasard. La nature n'a pas de caprices ; elle n'a que des lois.

Formation des crevasses. — C'est à M. Hopkîns que sont dues les premières explications sur la formation des crevasses. Après lui, Tyndall reprenant les mêmes recherches, a donné un exposé clair et logique de tous les phénomènes relatifs à ces artères des glaciers qui, semblables à ceux du corps humain, font circuler dans toute la masse , le fluide indispensable à leur existence.

Les crevasses sont les conduits par lesquels Teau superficielle peut s'introduire dans Tintérieur du glacier, y former des réservoirs sans cesse alimentés^ dans lesquelles fissures capillaires viennent aspirer Teau pour la répartir dans rintérieur où elle se congèlera de nouveau.

Quand elles sont sèches les crevasses augmentent, de toute la superficie de leurs parois, la surface exposée aux agents de dissolution; elles servent donc à activer la fonte qui, si elle n attaquait que la couche supérieure du glacier, serait impuissante à lutter contre les causes génératrices. Si Tair, la chaleur et l'eau ne pénétraient jamais dans le cœur même de la masse, les glaciers envahiraient tout dans leur marche sans cesse progressive.

C'est à la différence de vitesse entre la partie médiane et les parties latérales qu'il faut attribuer la formation des crevasses. Quelque variable que puisse être cette différence qui, sur certains glaciers, a été reconnue exister dans la proportion de un à deux ou de deux à trois, il n'en reste pas moins établi que la vitesse du milieu, plus grande que celle des bords, fait subir à la glace une tension, laquelle supérieure à la force de cohésion , l'oblige à se

rorapre normalement à la direction deTeffort. M, Tyndall nous rend le fait palpable (1) par la figure reproduite pi. V, fig. 9. Supposons un glacier ABCD se mouvant dans le sens de la flèche, et prenons deux points metn sur une ligne normale à Taxe. Le mouvement amènera, au bout d'un certain temps, le premier de ces points en fn\ tandis que la vitesse plus considérable du centre aura, dans le même temps, transporté le point n en n\ La ligne mn, qui joignait les deux points, se sera allongée en m'n^ et la glace sera sollicitée par une tension d'autant plus grande que la différence des vitesses des points metn sera plus considérable. Toute autre ligne parallèle à la première deviendra parallèle à la seconde par un mouvement analogue de ses extrémités. La glace tendra donc à se rompre à angle droit avec la direction de la tension mW; en d'autres termes, la crevasse se formera suivant op.

M. Hopkins a trouvé que la direction wV, du plus grand effort que puisse supporter la glace, est inclinée à 45'' sur le bord; les crevasses seront donc aussi inclinées à 45'' sur ce même

(4) Tynâall, Glacie'-i ofihe Àlps, p. ai8.

bord^ mais en sens contraire. Le même effet se produisant sur les deux rives, toutes ces crevasses dites latérales^ s'inclineront vers l'amont, en se rapprochant de Taxe. On conçoit aisément, qu'induits en erreur parrinclinaison des crevasses, quelques observateurs en aient, à première vue, tiré la conclusion que la vitesse était plus considérable sur les parties marginales que sur les parties centrales. Si, en effet, par une cause quelconque, la crevasse s'était formée suivant la ligne mn, normale à Taxe, il suffirait d'admettre que les bords avancent plus vite que le centre pour obtenir, dans un certain temps, l'inclinaison op. Lorsque, d'un observatoire élevé, l'œil embrasse l'ensemble d'un glacier, toutes ces crevasses, également inclinées, semblent une preuve évidente de la plus grande vitesse des parties marginales. Il n'a fallu rien moins que les mensurations exactes dont nous avons parlé, pour rectifier cette erreur et pour conduire à la vérité telle que nous l'expose Tyndall.

Suivons maintenant, pendant quelque temps, les progrès de cette crevasse op (pi. V, fig. 10). La vitesse centrale aura po.ur effet de la rapprocher de la direction normale &p\ pendant que

PIV

Page 1