‹ Les glas; poèmesChapitre 36 sur 48 · TESTAMENTS · texte numérisé non relu

TESTAMENTS

0 Tivants des heures futures,!

Pour nos fiévreuses aventures Vos cœurs ailiers ne seront pleins^ Que d'une pitié méprisante.

Moi, vivant de Theure présente, C'est cependant vous que je plains,

Rayant la dernière frontière, Dictant à la planète entière Des décrets sans peine obéis, La race unique et fraternelle ] Fondra tous les peuples en elle; Mais vîns n'aurez plus de pays !

124 LES CrLAS

La guerre, notre impératrice, Avec sa bouche en cicatrice, Vous paraîtra, grinçant des crocs, Sôule de sang, mâchant des balles, Un rêve affreux de cannibales; Mais vous n'aurez plus de héros!

Nos dieux, leur culte, leur mystère; Aussi vieux que ceux qu'on déterre Des Babylones et des Tyrs, Devant notre foi sauvagesse Feront rire votre sagesse; Mais vous n'aurez plus de martyrs!

Maîtres des lois de la nature, Vous lui prendrez votre pâture Sans l'effort qui nous abêtit, Et l'essence extraite des choses Nourrira vos apothéoses ; Mais vous n'aurez plus d'appétit!

Fruit de vos longues pïitiences, La raison âpre des sci«nciBs

Vous fera pour nectar divin Une eau grise , passée au filtre, Froide et magique comme un philtre; Mais vous n'aurez plus soif de vin I

Libérés des désirs, des transes, Des remords, des désespérances, Des sanglants combats contre et pour Où la passion nous entraîne, Vous aurez une âme sereine:

Mais vous n'aurez plus ça : FAmour !

Et voilà pourquoi, futurs hommes,

Qui pour nous, les fous que nous sommes,

Serez pleins d'un mépris vainqueur,

Voilà pourquoi point je n'envie

La mort que sera voire vie,

Et je vous plains de tout mon cceur,

Moi qui crois, qui doute, qui nie, Moi dont i'iucessante agonie

Râle en toujours ressuscitant, Moi qui sans trêve lutte et souffre, Écume aux tourbillons d'un gouffre, Mais qui m'y sens vivre pourtant,

Moi qui peux dans un coup de rage Venger mon pays qu'on outrage, Pour ma foi planter un drapeau Contre telle autre en embuscade, Et monter sur la barricade Et m'y faire trouer la peau,

Moi qui garde encor saine et sauve L'animale ardeur d'amour fauve Qu'avaient mes aïeux dans les bois, Moi qui me plais, brute en ma fange, A manger vraiment quand je mange, A boire gaiment quand je bois.

Moi qui ne trouve point moroses Nos étés qu'empourprent les roses,

Moi, fils pervers d'un temps pervers, Mais qui, pour vibrer jusqu'aux moelles. N'ai qu'à regarder les étoiles, Prendre un baiser, dire un beau vers,

Moi, pauvre raison sans boussole Et pauvre cœur qu'un rien console, Moi qui chante comme un oiseau Quaiii avec des amis qu'on grise Je sème dans ma barbe grise Les rubis clairs d'un vin sans eau,

Moi qui m'en irai de ce monde, Absurde, atroce, inique, immonde.

Sur uo clair appel d'olifant Réveillant les mille féeries Dont sans cesse y furent fleuries Mes prunelles, toujours d'enfant,

Moi qui mourrai l'orgueil en fêtes Des coups reçus, des tâches faites

Pour vous^, par nous, les gueux d'en bas, Les vaincus, la chair à massacre, Les ouvriers de votre sacre Au temple où nous n'entrerons pas!

Oui, voilà pourquoi, dans ce temple.

Ma pitié seule vous contemple,

Ne jalousant pas vos destins,

0 vivants des heures futures,

Mers sans vagues, cœurs sans tortures,

Désirs repus, rêves éteints,

Morts à la vertu comme au vice, Veufs du crime et du sacrifice.

Tristes sages plaints par les fous, Dieux moins heureux que vos apôtres, Car vous ne ferez plus pour d'autres Ce que nous avons fait pour vous.

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