CARPE DIEM
L'iiumble avis du modeste sage, Je le suis souvent désormais.
J'aime toujours ce que j'aimais En mon temps fol d'apprentissage;
Mais, ayant vu la floraison De tant de lys et tant de roses Changer ses lyrismes en proses, Je crois qu'Horace avait raison,
Et ne me sens point l'âme basse Quand j'arrache, heureux, en tremblant, Un maigre brin de duvet blanc Sous l'aile en deuil du Temps qui passe.
0 mes cinq sens, malgré notre âpre soif de vivre, Si bon que nous trouvions ce vin qui nous enivre, Il faut nous dire enfin que Theure vient pourtant Où nous devrons quitter ce que nous aimions tant, Et qu'elle ne saurait plus être très lointaine, Car j'ai depuis beau jour passé la soixantaine, Et me voilà, je pense, à peu près convaincu De n'avoir plus à vivre autant que j'ai vécu.
0 mes cinq sens, pendant que vous ôtes encore Les joyaux dont Técrin de mon moi se décore. Les pétales par quoi la fleur s'épanouit, Les rossignols chantant leurs amours dans sa nuit,
ICO LES GLAS
Pendant que le faisceau de vos cinq forces jointes Lui donne toujours l'air d'une étoile à cinq pointes Qui scintille et persiste et ne s'amoindrit pas, 0 mes cinq sens, pour l'heure arrivant à grands pas L'heure affreuse dont nul ne fuit l'affreuse atteinte, L'heure qui tintera mon glas d'étoile éteinte, Pour cette heure d'horreur et d'épouvantement. Et pour celle surtout, triste si tristement, Qui peut-être en sera la morne avant-courrière, 0 mes cinq sens, voici ma suprême prière.
0 vous, les serviteurs vieillis dans ma maison, Goosidérez d'iabord que j'ai quelque raison. Mes sens, de faire appel à votre gratitude. Jamais à votre égard je n'ai pris l'attitude Ni d'un vil exploiteur, iii d'un despote altier. Je vous rendais facile et doux votre métier, Je vous aimais. J'allais avec vous manche à manche. Vos semaines chez moi n'étaient qu'un long dimanche Si mon manque de morgue et mon ton familier Et notre accord vous l'ont un peu fait oublier, Souffrez que, sans reproche aucun ni réprimande. Mais pour mieux obtenir ce que je vous demande,
Je vous rappelle tous mes bienfaits à foison, 0 vous, les serviteurs vieillis dans ma maison, Envers qui j'ai vraimeot conscience de m'ètre Toujours et de plein cœur conduit comme un bon maître
Mes yeux, quand devant vous s'étalait la laideur,
An lieu de m'en montrer lobscène regardeur,
J'évitais de souiller Tor clair de vos prunelles
Par ce hideux tableau se reflétant en elles,
Et sur vous j'abaissais vite les deux écrans
De mes paupières; mais je vous ouvrais tout grands
Pour contempler le ciel, la lumière, l'espace,
La vierge en blanc, l'enfant qui va, Toiseau qui passe,
Les tapis onduleux et diaprés des champs,
Les Babels de couleurs qui croulent aux couchants,
Les temples d'ombre ayant les chênes pour pilastres,
Le grand feu d'artifice éblouissant des astres,
Celui des vers-luisants dans les prés constellés.
L'eau qui court, emportant nos rêves en allés,
La mer, ses jupons bleus, verts, pourpres, améthystes,
Ses falbalas d'écume en volants de batistes.
Les glauques soubresauts de ses spasmes nerveux
Quand le vent la viole et la prend aux cheveux,
lG-2 LES GLAS
Et son rire innombrable alors que i'àme en joie
Elle s'éveille et tend, sous l'aube qui rougeoie,
Sa coupe d'émeraude au vin rosé du jour.
Je vous offrais aussi, mes yeux, avec amour,
A ces autres splendeurs, de nous-mêmes surgies,
Que l'homme sait créer par Tart et ses magies,
A l'idéal que seul il peut réaliser
Quand le génie à son cerveau donne un baiser
Et qu'il fixe, arrêté désormais sans rature,
Le type oii se cherchait la mobile nature.
Ainsi, mes yeux, veillant sur vous jalousement,
Non comme un maître dur, mais comme un tendre amant,
A vos prunelles d'or, à leurs miroirs fidèles,
Je n'offrais jamais rien qui ne fût digne d'elles.
Des épines du laid où nous nous éborgnons
Je vous gardais, mes chers trésors, mes deux mignons,
Au sévère harem de mes paupières closes,
Et ne vous laissais voir que la beauté des choses.
Mon goût, je ne pouvais t'offrir comme à mes yeux. Ces très nobles présents, le beau, la mer, les cieux. Toi, trop matériel, tu n'aurais su qu'en faire. Leurs palais sont là-haut. Le tien, plus bas, préfère
PRIÈilE A MES CINQ SENS
Les vulgaires saveurs des boissons et des mets. Que de fois on te Ta reproché! Moi, jamais. Chacun dans sa besogne est important. La tienne A pour but que mon corps en santé se maintienne, Et c'est de quoi, mon goût, t'ètre reconnaissant. Je le fus. Aujourd'hui l'on va se repaissant De cuisine à la hâte et d'obscure chimie En disant que l'eau pure est notre seule amie. Ces avis n'étaient point les miens, et je pensais Que la vieille cuisine et que les vins français Sont encor ce qu'on a trouvé de plus notable Pour se sentir meilleur en se levant de table. Et donc, je l'ai nourri, quand j'étais attablé, Autant que je l'ai pu, de bon pain fait de blé. De viande cuite à point sur un feu lent de braise, De légumes poussés dans la terre à leur aise, De beaux fruits dont la pulpe entre les lèvres fond, Et j'ai toujours pour loi dans mon verre profond Versé jusqu'à plein bord sans mélanges indignes Les vins où chante et rit le sang rouge des vignes.
Mon toucher, n'ai-je point payé ce que je dois A ce miraculeux travail de tes dix doigts
Qui sont comme des yeux voyant dans les ténèbres?
Sans toi, les corps seraient des fantômes funèbres
Que dessinent au trait des lignes sur des plans.
Ils nous apparaîtraient lumineux, noirs ou blancs,
Colorés môme, soiti mais non pas sous l'espèce
De la matière, la matière étant épaisse.
Cette épaisseur, c'est toi, toucher, c'est ton pouvoir
Qui la palpe et nous lait, par suite, concevoir
La substance en solide objet qui s'inaugure
Aux trois dimensions enfermant sa figure.
Ce concept, où par toi se hausse mon penser.
J'ai tâché de mon mieux à t'en récompenser.
Sous tes doigts curieux qui frissonnent de fièvres,
Prenants comme la glu, suceurs comme des lèvres,
J'ai mis les marbres durs et les métaux polis,
Les linges, les velours, les étoffes, leurs plis.
Les angles nets et fins des pierres précieuses.
Les chatouilles que font les fourrures soyeuses.
Les chevelures dont les mèches en serpents
Vous sont de lents et longs baisers enveloppants,
Et la chair de la femme enfin, cette merveille
Du sein rond où soudain une fraise s'éveille.
Son col aux sanglots lourds d'amour pe rengorgeant,
Son dos patiné doux comme du vieil argent,
Ses flancs souples et foris que rélreinte amoureuse En flots tumultueux tour à tour gonOe et creuse, Sa croupe, au double mont, le vallon de ses reins, Ses cuisses conduisant aux autels souterrains Par les chemins moelleux de glissantes descentes, Et sa peau, cette peau pétrie en fleurs naissantes, En fruits mûrs, en miel mou plein d'aiguillons raidis, En caresse, en soleil, en neige, en paradis. Sa peau ferme, élastique, et chaude, et froide, et lisse, Sa peau de volupté, d'oxtase et de délice.
Mon nez, d'autres que moi sans doute t'auraient pris Pour un esclave obscur méritant leurs mépris, Sorte de Caliban rendant peu de service,
1 domestiqué, veule, ignare, enclin au vice, Flairant tout au hasard comme un chien maraudeur Et régalé souvent avec la pire odeur.
Je n'avais pas pour toi de ces façons hautaines. Mon nez. Je tolérais parfois tes prétentaines De demi-brute, encor bestial en effet,
rs un fromage ou du gibier un peu trop fait; Mais je t'appris surtout à battre des narines Aux effluves des pins, aux haleines marines.
Aux senteurs de la lande où dans l'air alourdi Flambe Tor des genêts avec l'or de midi, Au fond de ces sachets et de ces cassolettes, Œillets, muguets, lilas, lys, roses, violettes, Aux parfums alanguis qu'exhale l'encensoir Des foins coupés versant leur âme dans le soir. Mon nez, tu n'étais plus alors la 'demi-brute Qui vers l'ordure et les relents renifle et rute. Caliban redressait son mufle vers le ciel; Il devenait le très délicat Ariel, Subtil, aérien, jouant avec les fées, Et parmi les remous d'odorantes bouffées Oii tes ailes vibraient d'un vol en tourbillon. Il se pâmait d'amour, fol comme un papillon, Et s'embaumait le cœur, sage comme une abeille.
0 mes oreilles, dans votre double corbeille
Que d'inutiles mots les sots auraient jetés
Sans trêve, et, les méchants, que de méchancetés,
Si je n'avais pris soin de vous tenir tapies
Dans Tantreoù n'entrent point ces corbeaux et ces pies,
L'antre de solitaire étude, ayant au seuil
Deux farouches gardiens, le travail el, l'orgueil I
Mais, pour nous délasser de nos saintes retraites,
Comme je vous donnais des fêtes toujours prêtes,
Aux amènes propos d'un ami retrouvé,
Aux argots de la rue, aux rires du pavé,
Aux chefs-d'œu^Te inconnus des chansons populaires,
Aux orchestres, tantôt rugissant leurs colères,
Et tantôt soupirant leurs dolences, selon
Que le cor triste pleure avec le violon
Ou que la rauque voix des cuivres clame et tonne.
Je vous menais encor, par les soirs roux d'automne,
A ces mystérieux concerts qu'on y entend
Sans'qu'un musicien les dirige pourtant,
Concerts d'accords perdus et de confus murmures,
Violons de la brise aux fibres des ramures,
Trilles de flûte dans les frissons des roseaux,
Râle de cor là-bas, traînant au ras des eaux,
Hautbois des bois, tambours lointains, harpes de rêve,
Courlis dans le brouillard et vagues sur la grève,
Tout ce que la nature a d'étranges douceurs
En ses chuchotements d'aïeule aux bruits berceurs.
Souvent enfin je vous offrais ces ambroisies
Et ces nectars, les vers, leurs paroles choisies.
Où l'image dansante en bonds extravagants
Et la pensée arec ses souffles d'ouragans
Savent, sous le dompteur lyrique, se soumettre A Tordre harmonieux et cadencé du mètre. Jusqu'à mon cœur alors vous étiez le chemin Des incantations que peut le verbe humain. Quelque sublime et fier génie était notre hôte. Je vous disais ses vers, ses beaux verg, à voix haute, Et vous étiez bien loin des sols et des pervers Quand vous sentiez en vous cataracter ces vers Dans un galop rythmé de grandes eaux courantes, Tandis que, crins épars, prunelles fulgurantes, S'ébrouait, essoré de leurs flots émouvants, Le vol fou de Pégase ailé des quatre vents!
0 mes cinq sens, n'est-il pas temps que je l'arrête, La liste, déjà longue et sans doute indiscrète, Des bienfaits dont j'ornai chacun de vos instants? Évoqués au hasard des souvenirs chantants, Ils deviendraient d'interminables litanies Pour un calendrier tout en épiphanies.
Laissez-moi seulement, bornant là l'oraison, 0 vous, les serviteurs vieillis dans ma maison, Vous rappeler quels soins j'avais, quels soins d'artiste, A ne point faire d'elle un habitacle triste.
Mais un séjour clair, net, sans miasmes ni relents,
Où l'on pût ne porter que dos vêtements blancs;
Vous rappeler aussi quel fut mon noble zèle
A tâcher d'ennoblir les yeux tournés vers elle
Par son architecture aux élégants accords,
Et que j'ai toujours su, soucieux de mon corps,
Dar et tendre envers lui comme un héros hellène,
Le fleurir de santé, le tenir en haleine,
Exercé, souple, fort, obéissant, dispos,
Ennemi des repas que suivent les repos.
Aux réveils matineux trempant son allégresse.
Ayant horreur du ventre et honte de la graisse.
Persuadé qu'on a pour devoir d'être beau.
Et qu'on doit l'être jusqu'au bout, jusqu'au tombeau.
Quand on en garde bien la volonté hautaine,
N'est-il pas vrai, mon corps, toi que la cinquantaine
N'a point fléîri, yalide en ta verte vertu,
Toi, resté vigoureux, droit, agile, rétu,
Sous ton poil argenté de mainte pâquerette,
Toi, pareil aux vieux coqs dont plus rouge est la crête,
Toi, fier de tendre encor tes muscles complaisants
D'un acier réfractaire à la rouille des ansi
Puisqu'il faut cependant qu'à la fin il se brise, Cet acier, puisque sur ma tête déjà grise Les pâquerettes vont de plus en plus neiger. Puisque nous ne Pavons à nous qu'en viager, Cette belle et solide et joyeuse demeure, Puisqu'il faut, y vivant si bien, que l'on y meure, 0 mes cinq sens, à cette heure que je pressens, Veuillez, comme aujourd'hui, m'ôtre reconnaissants D'avoir en ma personne eu le maître exemplaire, Bon, doux, vous honorant, ne cherchanlqu'à vous plaire. Que tant de longs bienfaits soient payés d'un merci ! Ma suprême prière, à présent, la voici.
0 vous, les serviteurs qui m'aimez et que j'aime, Redoutez, non la mort, mais son lent stratagème Quand elle investira peu à peu la maison, Tâchant d'en débaucher d'abord la garnison. Évitez qu'à sa voix l'un a{)rès l'autre sorte. C'est pour nous avilir qu'elle agit de la sorte, Pour nous prendre piteux et lambeaux par lambeaux, Pour nous ôter du cœur l'espoir de mourir beaux. Sa joie est de nous vaincre impotents, sans défense. Prostrés à ses genoux, criant grâce, en enfance.
Elle hait le yaillaol, superbe jusqu'au bout,
Qui reste tout entier et la reçoit debout.
C'est ce vaillant, ô mes cinq sens, que je veux être !
0 mes bons serviteurs, aidez votre bon maître
A se tirer le front haut de ce mauvais pas !
Ne l'abandonnez pas ! Ne le trahissez pas !
Grain pourri qui déjà s'écrase avant la meule,
Ne le laissez pas sourd, aveugle, infirme, veule I
Il a besoin de vous, de l'appui mutuel
De vous tous, ses seconds, dans cet affreux duel.
Il faut que par un tact précis sa main crispée
S'incruste et joue ensemble au pommeau de l'épée ;
Il faut qu'il voie, entende, et flaire le danger.
Qu'il ait soif de le boire et faim de le manger,
Et qu'il puisse ne craindre aucune défaillance
Dans aucun des ressorts qui tendent sa vaillance.
De votre discipline aux efforts concertés
Dépend en cet assaut le sort de ses fiertés.
Donc, tous, autour de lui, qu'on soit là, qu'on se serre.
Qu'on se tienne d'un bloc unanime et sincère.
Qu'il vous sente à ses flancs, tous prêts, tous convaincus
Qu'on peut être des morts sans être des vaincus I
Regardez bien, mes yeux! Écoutez, mes oreilles!
Odorat, goût, veillez ! Mes mains, soyez pareilles,
En touchers tour à tour délicats et brutaux,
A des fils d'araignée ainsi qu'à des étaux !
0 mes cinq sens, ô vous mes serviteurs fidèles,
Aigles terribles, vifs comme des hirondelles,
Lions obéissants comme des chiens soumis,
Commensaux, familiers, camarades, amis,
Frères de lait, mignons aux douceurs de compagnes,
Porte-drapeaux poilus de toutes mes campagnes,
Soyez jusqu'à la fin pour le maître en péril
Les fruits de son été, les fleurs de son avril,
L'élixir par lequel chaque jour il renaisse.
Jeune homme en cheveux blancs, fou de votre jeunesse !
Ne l'abandonnez pas ! Ne le trahissez pas !
Au soir morne annonçant l'approche du trépas.
Gardez-lui le faisceau de vos cinq forces jointes !
Qu'il ait toujours au front l'étoile et ses cinq pointes !
Qu'il en soit éclairé ! Qu'il en soit radieux !
Qu'il en ait cette face auguste qu'ont les dieux !
Que son couchant comme une aurore resplendisse !
Et quand viendra l'adieu d'Orphée et d'Eurydice,
Quand l'étoile devra s'éte4ndre à l'horizon,
0 vous, les serviteurs vieillis dans ma maison.
Que ce soit avec vous, sans qu'y manque personne,
Tous unis, braves, gais, riant du glas qui sonne.
Et que ce soit d'un coup, dans un éclatement
Formidable, dans un grand jet d'or essaimant,
Dans un dernier éclair de lumière agrandie
Dont le ciel du zénith au nadir s'incendie,
Dans une explosion de soleil, sublimant
Tous nos moments tondus au feu d'un seul moment,
Dans un pieux frisson d'âme noble obstinée
A clore noblement sa noble destinée,
Dans l'exaltation de tout ce qu'on aimait,
Dans l'ivresse d'atteindre à l'ultime sommet,
Dans l'orgueil de monter, dans l'horreur de descendre,
^,t dans l'extase enfin, étant ce peu de cendre
j d'aux abîmes du rien va balayer le vent,
De mourir en beauté sur un geste vivant 1