A LA MER
Vieille dont l'œil Terl faux luit sous tes mèches grises,
0 grande avare, ô mer qui toujours thésaurises,
Puisque tout et jusqu'à l'azur aérien,
Finit par retourner en toi qui ne rends rien;
Maîtresse dont mes vers ont exalté les charmes
Malgré ton sel qui fait si cuisantes nos larmes,
Béni soit-il, ton cœur, d'être avaricieux !
Car, ainsi, ce n'est point au fond vide des cieux
Qu'ira se perdre dans l'impassible nuée,
La douloureuse et vague haleine exténuée
Oià voudra vivre encor mon vœu d'agonisant;
Mais ce dernier soupir (mon suprême présent,
0 belle), sa vapeur au zénith condensée, Avec tout mon amour et toute ma pensée, Et mon pauvre être, instant de l'Être universel, Tu les résorberas dans ton liquide sel, 0 grande avare, dont je chéris Tavarice, Mère qui pour tombeau nous rouvres ta matrice; Et, grâce à ce besoin de tout reprendre, ô mer, Mon moi retrouvera son doux et son amer, Et ses de profundis et ses épithalames, Dans l'ironique flux et reflux de tes lames Où se mire, jouet d'un absurde devoir, L'imbécile Infini qui ne peut pas s'y voir.
XVÏ LE SPHINX
Immobile, muet, spectral, épouvantable, Les deux poings au menton, les coudes sur ma table, Fleur de mon rêve, et tout ensemble être concret, Le Sphinx, ayant surgi du néant, m'apparaît.
Est-ce aujourd'hui le jour où s'ouvrent les arcanes ?
Vas-tu sourire enfin, toi qui toujours ricanes?
Non'. Taboucheauxdeuxcoins garde sesdeuxgrandsplis,
Parenthèse enfermant les futurs accomplis.
Si lu Tas résolu, l'insoluble problème,
D'où vient que cependant ta face en reste blême?
Deux rides au trait net et dur creusent ton front,
Deux parallèles qui jamais ne se joindront.
Certes, ce n'est point là le secret de ton être. Ces deux lignes sans fin ne me font rien connaître, Sinon qu'entre leurs murs, sans espoir, je suis pris. Ton secret n'est-il pas plutôt dans tes yeux gris. Dans tes yeux mornes, dans ces deux yeux implacables Dont tu me tiens, dont tu m'étreins, dont tu m'accables ? Une araignée au fond de leur double entonnoir Dort; dans l'un monstre blanc, dans Tautre monstre noir; El les deux monstres n'en sont qu'un, tissant les toiles Où bat de l'aile et meurt l'essaim d'or des étoiles. Ah ! ma pensée aussi me semble, étoile aussi, Concentrer, vers ces trous d'ombre, son vol transi. Tandis que fixement, ô Sphinx, je te regarde ! 0 Sphinx, ô dévoreur inassouvi, prends garde Que ma pensée en toi bientôt ne meure aussi ! Prends garde! Fais-lui grâce, à cette étoile-ci, Par pitié, non pour elle, ô Sphinx, mais pour toi-même ! Que tu n'aimes rien, soit ! Au moins dis-toi « Je m'aime ! » Or, elle agonisant, tu vas agoniser.
Si tes lèvres, ô Sphinx, ont besoin qu'un baiser Mette sa rose à leur commissure de pierre, Daigne abaisser un peu la rigide paupière De tes mornes yeux gris qui font les miens hagards Et mangent ma pensée en buvant mes regards I-
r.E SPHTNX is:
Car ma pensée, à moi qui ne suis qu'un atome, Ma pensée, excrément dos songes d'un fantôme, Ma pensée, étincelle, écume, souffle, instant, Qui ne fait que passer et qui contient pourtant Tout l'infini tremblant d'un coup toutes ses fièvres, Cest elle seule encor qui peut baiser tes lèvres. Sphinx pour le monde entier, Sphinx éternellement, Cesse de l'être pour ma pensée un moment, Le temps, dans son miroir fulgurant, mais fidèle. Que ton inconscience ait conscience d'elle !
Et le Sphinx, ayant clos ses implacables yeux, M'a laissé prendre un long baiser silencieux Où fraternellement, hommes, je vous convie. Moi qui sais désormais le pourquoi de la vie.