LE SPECTRE
Je t'ai vu, comme on voit le jour en plein midi. Mon regard vers le tien fut un glaive brandi, Qu'on pousse à fond, la pointe en ligne, et qui pénètre. Et, tel je t'ai vu, tel je te ferai connaître.
Tu ne ressembles pas à ton portrait trompeur Qu'ont fait nos lâchetés avec des mains de peur. Tu n'es point ce grotesque évadé d'ossuaire Dont le squelette blanc secoue un blanc suaire Dans les vapeurs du clair de lune pour décor. Non ! Ta figure, c'est du noir, du noir encor, Du noir toujours, du noir tellement noir... Écoute ^ La nuit où je t'ai vu, Spectre, on n'y voyait goutte;
Mesdoigts, tendus vers Tombre, en palpaieatl'épaisseur ^
Et mes yeux s'écrasaient contre un mur de noirceur ;
Or, dès que tu parus sur cet écran funèbre,
Ta noirceur à toi, Spectre, essence do ténèbre,
S*y détacha, si dense en son opacité,
Que le mur de noirceur fut un mur de clarté.
Mais ta noirceur intense, infinie, absolue,
Abîme de néant où tout l'être conflue,
Loin de m'épouvanter, me charmait. Car Tazur,
Le ciel, l'air, le soleil, l'amour, en est-on sûr?
Non ! Tout coule par la durée et l'étendue ;
Mais lorsqu'enfîn par toi tout se fixe, arrêté,
C'est dans la certitude et pour l'éternité,
0 profond, savoureux, extasiant délice !
Sentir que lui, ce moi, cette chose qui glisse,
Se fait, défait, refait, devient, incessamment,
Sans qu'on puisse jamais le saisir un moment,
Sentir qu'on va soudain, dans ta noirceur intense,
Infinie, absolue, en toucher la substance,
Et qu'on la tiendra là, concentrée en ce point
Où tout l'être du moi consiste à n'être point I
0 Spectre, ô Noir, seul vrai parmi tous nos mensonges,
Seule réalité dont se tissent nos songes,
J,I^: SPFXTRE 191
Sécurité suprême où je sais être coi Dans l'inconsciei2t rien finaJ^ voilà pourquoi J*ai pu te regarder, Spectre, sans épouvante, El môme, d'une bouche idolâtre et vivante, Sur le trou noir et mort de la tienne poser, En m'y pâmant d'amour, le rêve d'un baiser.'
L'Ange m'a dit : « Va-t'en, poète !
<t Grois-moi, tu feras mieux. Va-t'en ! u Tes yeux sont des yeux d'alouette ; w Les miens sont des yeux de Satan. »
« L'Ange m'a dit encore : « Voir^ « Pour qu'on te croie un Lucifer, (' Ne sors pas de ta tour d'ivoire « A l'assaut de la tour de fer. »
Enfin l'Ange, la porte ouverte, M'a dit : <■< N'entre pas, si tu veux, « Garder au poing ta palme verte « El tes lauriers dans les cheveux. »
Puis, sur ces mots chus de Saturne Me vouant aux mauvais destins, L'Ange redevint taciturne, Tandis qu'à regards clandestins
Je regardais la porte-goule Dont le trou du mystère noir Tire l'âme pour qu'on y coule Aux spires de son entonnoir..
Ah! cette porte, cette porte!
Même un rocher sans mouvement En eût (sourd, aveugle, n'importe) Senti l'irrésistible aimant;
Et c'est en vain qu'à mes paupières J'écrasais, pour ne point la voir, Mes mains plus lourdes que des pierres, J'en subissais Tobscur pouvoir.
^ C'était la porte lamentable
Au fronton de laquelle on lit :
« Entrez, les affamés sans table, « Les tombant-de-sommeil sans lit: »
C'était la porte aux airs de fée Par qui le rêveur en chemin Fait de ses rêves un trophée Soleillant au ciel de demain.
C'était la porte du vieux songe Qui sourit au regret pleureur.
C'était la porte du mensonge.
C'était la porte de l'horreur.
Car vers la porte charitable Se ruaient les martyrisés, Comme des moutons vers Tétable Et des bouches vers les baisers ;
Mais en arrivant devant elle Leur élan rompu s'arrêtait, Dans une angoisse qui pantelle.
Dans une terreur qui se tait;
Et cette foule sanglotante Demeurait là marquer le pas, Râlant les râles de l'attente Avec des gueules de trépas.
A leurs longues désespérances Elle s'offrait, la porte, enfin, Du gîte où s'apaisent les transes, Boit la soif et mange la faim,
La porte du palais féerique Où tous les damnés, les maudits, Les fous, les chercheurs d'Amérique, Vont de Tenfer au paradis !
Mais leurs vœux, fleurissant en elle, L'Ange les narguait, morfondus, L'Ange, éternelle sentinelle De tous les paradis perdus.
Il barrait la porte bénie, Farouche et debout sur le seuil, L'Ange au geste de tyrannie, L'Ange aux yeux d'implacable orgueil ;
Et sans qu'il desserrât les lèvres, On comprenait, rien qu'à le voir, Que ce donneur d'eau fraîche aux fièvres N'ouvrait pas gratis l'abreuvoir.
Son gesle dur en coup de sabre, Ses yeux fascineurs de serpent, Criaient à la foule macabre De ne l'aborder qu'en rampant,
Et qu'avant de franchir la porte
Il fallait se proclamer sien,
A plat-ventre comme un cloporte,
En léchant ses pieds comme un chien.
Or, si sa tête était d'un Ange, Ses pieds, dont la vermine mord La grouillante et vivante fange, Ses pieds étaient des pieds de mort.
Devant ces puanteurs livides
Et ce droit de péage affreux, ^
Cerveaux éteints, estomacs vides,
Les gueux s'interrogeaient entre eux.
Or, sous l'injonction formelle Voyant trembler les pauvres gens, J'essayai d'être fort comme elle Contre ses ordres outrageants,
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Et je dis: « De quelle amertume
« Vos fronts sont lourds, vos cœurs sont pleins,
« Je le sais, vous dont j'ai coutume,
« Vous que j'aime, vous que je plains,
'.* Vous mes amis, moi, votre frère,
« Vous avec qui j'ai souffert tant,
« Je sais que tout vous est contraire,
u Que c'est à jamais, et pourtant,
« Tenez bon, je vous en conjure,
« Et pour avoir le pain, le lit,
<( N'acceptez pas l'atroce injure
« Par quoi votre orgueil s'abolit;
« Rêveurs, que ronge votre rêve, « Préférez l'éternel tourment « Aux hontes de l'ignoble trêve « Que Ton vous propose, et qui ment.
« Dans le palais gardé par l'Ange,
« Le sommeil est celui des morts.
« Ce qu'on y boit, ce qii'on y mange,
« C'est l'esclavage et le remords.
« Mieux vaut le malheur qui vous navre
H Que l'irrémédiable affront
i< De lécher ces pieds de cadavre,
« Pourris, et qui vous pourriront. »
Ainsi, mieux encore sans doute, Par tout ce qu'on peut dégager De pitié se dépensant touîe Pour des êtres chers en danger,
Ainsi je luttais, solitaire, Contre le geste et les regards Qui déjà courbaient vers la terre Leurs faces de vaincus hagards.
Efforts perdus ! Paroles vaines!
Le vieil espoir empoisonneur Leur gelait le sang dans les veines Et vidait leur âme d'honneur.
Et je dus subir la nausée
De voir le premier du troupeau
A genoux, sa bouche posée
Sur les pieds sans chair et sans peau,
îi^OO LES GLAS
Puis un second, un autre, un autre, Puis par tas, à tort à travers, Tout le vil troupeau qui se vautre, Léchant la sanie et les vers.
Hélas ! oui, cette pourriture Qui me faisait lever le cœur, Mes sans-gîte et mes sans-pâture En léchaient l'infecte liqueur ;
Et mes rêveurs léchaient de même, Et tous, tous, si bien corrompus Qu'on eût dit des lécheurs de crème, Ces monstrueux lécheurs de pus.
Hélas! oui, tout ce triste monde, Gueux, fous, mes frères, mes amis, Trouvaient juste Thommage immonde, Prix de l'Eldorado promis.
Tant ils avaient, les pauvres hères Aux maigres et claquantes peaux Sous Téternel vent des misères, Faim de repas, faim de repos!
Misères qu'ils croyaient finies Vous me faisiez presque excuser Les abjectes ignominies De leur varapirique baiser.
Des larmes de honte et de rage Me montaient aux yeux cependant, Que nul d'entre eux n*eût le courage De se redresser en grondant,
Que pas un, dans un élan d'âme, Dans un sursaut de sang qui bout, Ne crachât sur le seuil infâme, Crevant là, devant, mais debout.
Soudain je me compris en faute, Plus coupable qu'eux touF, vraiment.
Ma conscience, à flamme haute, M'illuminait, claire, affirmant :
« Les mots sont du vent qu'on profère; « Il n'est que l'acte de viril, " Ce que tu crois qu'ils devraient faire, « Afl*rontes-en, toi, le péril ;
« Prends ton vol, d'un essor plus ampl
« Qu'un essor d'inutiles vœux,
« Et donne à ces lâches l'exemple
« Du courage que tu leur veux! »
L'Ange au fond de moi devait lire ; Car il souriait à présent, Et pour ma révolte en délire Ce sourire était écrasant.
Ma force en restait engourdie, ll^me méprisait à tel point!
Il semblait dire : « Comédie ! « Qui réfléchit trop n'agit point.
« Au ronron berceur de tes phrases
« S'endorment tes vouloirs lointains.
(( Le feu de paille où tu t'embrases,
« En soufflant dessus tu l'éteins.
« Sois brave en pensée, ô bravache « Qui n'as pas décroisé les bras!
« Sous mon geste en coup de cravache « Comme les autres tu ploieras. »
L'ANGE i>03
Son geste en même temps m'accable Et me tire, lent, vers le sol, Tel que du plomb au bout d'un câble Dont l'autre bout m'étreint le col.
Ma nuque en vain se fait de roche ; Le câble toujours se raidit; Je me penche; et l'instant approche.
L'instant sûr que TAnge a prédit,
L'instant fatal où jusqu'à terre, Pour rendre l'hommage abhorré, Cédant au geste autoritaire Comme les autres je ploierai.
Oh! quels flots d'acre et noire bile Je ravalais, songeant tout bas :
« C'est donc vrai, poète débile, Tu n'es pas fait pour les combats 1
Tes semblables et toi, vous n'êtes Rien que des guerriers de chanson, Grandiloques marionnettes <' Ayant, au Heu de sang, du son!
« Et toi, le souffleur des vaillances,
« C'est donc vrai que tu vas aussi
« Choir aux suprêmes défaillances
« Devant ces pieds morts que voici!
« 0 chifl'e! 0 loque, 0 reins d'eunuque! « Ça, pourceau, tu vas lécher ça!... » Tout à coup, redressant ma nuque Un cri d'horreur!... Qui le poussa?
C'est toi, dans ma main, palme verle.
C'est vous, sur ma tète, lauriers.
Après quoi vous m'avez dit : « Certe, « Les poètes sont des guerrier?,
« Certe, ils sont fiers. Certe, ils sont braves, « Certes, ces parleurs généreux « Contre les jougs et les entraves, « Ne les supportent pas sur eux.
« Certes, de leur cri grandiloque
« Fleurit l'acte grand, s'il le faut.
« Chénier n'était pas une loque
« Quand il monta sur Téchafaud.
« L'un des vainqueurs de Salamine u A nom Eschyle. Sparte, à bas, K' Rit de Tyrtée et de sa mine ; u Ce boiteux la remet au pas.
u Cervantes, qui ût don Quichotte, (.c A Lépanle perdit un poing, u Et si l'effigie est manchote, (< C'est que l'âme ne Tétait point.
« Combien d'autres, d'autres encore,
« Qu'a rendus noblement fameux
« L'héroïsme qui les décore!
« Qu'il t'en souvienne et fais comme eux !
« Comme eux sens battre sous tes côtes « Un cœur qui n'est jamais transi, <( Le cœur qu'ont tous les Argonautes, « Qu'avait Hercule, Orphée aussi!
• Afin quaux Toisons d'or futures -
(' Aborde la nef de ton nom,
« Cours les tragiques aventures
«< En vrai ûls d'Orphée; ou sinon,
« Ne te crois pas d'une autre essence
« Que ces gueux, âmes de valets,
« Dont l'unique réjouissance
« Est l'entrée au morne palais.
« Renonce aux baisers de la Muse,
(( De la Gloire, et comme ces gueux,
« Aplatis ta face camuse
c( Pour lécher ces pieds avec eux,
« Rampe ainsi qu'on veut que tu rampes, « Parmi ce vil bétail humain, « Mais, sans nous, lauriers, à tes tempes, « Sans moi, palme verte en ta main ! »
Et je sentis que mes insignes,
Si j'approchais encor du sol.
Loin des doigts et du front indignes
Allaient prendre en pleurant leur vol.
Alors, d'une voix grave et calme, J'osai dire à l'Ange exécré :
« Avec mes lauriers et ma palme, « Moi, tête haute, j'entrerai. »
Je di^, et joignant l'acte au verbe.
Dans la foule en flasques remous Je marchai droit vers le Superbe Qui chancela sur ses pieds mous,
Et je vis ma dextre crispée Devenir un poing de vainqueur Où la palme était une épée Que je lui plongeais en plein cœur,
Tandis qu'à mon front de démence Les lauriers d'un coup s'enflammant En faisaient une torche immense Dont flamboyait le firmament.
Puis ma voix forte et triomphale Dit aux quatre vents : « Claironnez, (( Et que vos buccins en rafale « Mettent debout les prosternés! »
Mais, comme à la stupide foule Je criais : « Soyez libres, gueux I » Voici qu'aux pieds dont je les foule Se collaient leurs baisers visqueux.
Mon grand cri, semeur de lumière, Ouvreur de l'Eden défendu, Dans leur lâcheté coutumière Ils ne l'avaient pas entendu.
Ils croyaient que j'étais l'apôtre D'un dogme et d'un culte nouveaux.
A cet Ange ayant tué l'autre, Comme à l'autre ils étaient dévots;
Et j'avais beau par des harangues Vouloir leur rendre la raison, Sur mes pieds leurs ignobles langues Se multipliaient à foison.
Ils léchaient, léchaient sans relâches; Ils léchaient jusqu'à m'écorcher ; Et plus je les traitais de lâches.
Plus ils s'obstinaient à lécher.
Je veux fuir. En vain je le tente.
Ils sont trop! Je ne pourrai pas.
Dans leur caresse dégoûtante Ils ont emprisonné mes pas.
L'ANGK 209
Leur salive qui me pénètre Ronge ma chair et la corrompt.
Leur être s'infiltre en mon être, Malgré les splendeurs de mon front.
Au sol, où leur bave assassine A grangrené mes pieds perclus, Je sens mes pieds prendre racine Dans ces paralysantes glus.
Je les sens, comme ceux de l'Ange, S'emplir de vermine qui mord Leur grouillante et vivante fange.
Je sens qu'ils sont des pieds de mort !
Et sous Tépouvantable porte C'est pourquoi je reste depuis, Ayant goûté l'eau qu'on rapporte Du fond de l'ironique puits,
La bouche pour jamais amère D'avoir bu cette mauvaise eau Où s'encharogne ma Chimère, Dragon que je crus un oiseau;
C'est pourquoi sans fin j'y demeure, Sous cette porte des effrois, Écoutant toujours la môme heure Tinter dans les mêmes beffrois ;
C'est pourquoi je suis là, statue, Avec des airs encor vivants, Tant que ne Tout pas abattue La foudre, le gel, ni les vents,
Statue en bois creux où plangore Tout l'automnal de profundis De l'éblouissant Egrégore Que fut mon Avril de jadis,
Statue à la fois blanche et noire Dont le socle est l'horrible seuil, Statue au torse de Victoire, Au bas du corps drapé de deuil,
Statue au col pris dans les cangues Des rêves irréalisés.
Et dont le sang flue à des langues Sous d'abominables baisers,