La Seulle du moyen âge à nos jours
Sur la question de l’histoire topographique du cours inférieur de la Seulle, l’on doit à M. Drscnames de solides contributions, où des textes souvents inédits viennent éclairer un sujet remarquablement embrouillé, autant d’ailleurs par sa complexité propre que par la crédulité, le manque de soin ou le peu de documentation des auteurs. Sans entrer dans le détail des travaux de M. Descaamp»s, j'en dégagerai seulement les conclusions principales, celles qui intéressent directement la présente étude.
Jusqu'au dernier quart du x siècle au plus tôt, il n’existe qu’une Seulle (le bras occidental actuel, ou de Graye). Le bras oriental (dit de Courseulles, ou de Bernières) n’était au début qu’un simple fossé : ce bras est
devenu ‘artificiellement important, grâce à l’activité des barons de Cour-
{1} Les découvertes archéologiques ne semblent guère — au moins jusqu'ici — justifier cette opinion.
(2) Il est d’ailleurs inexact de croire que c’est à plus de quatre ki\omètres de la côte que l’on tronve des fonds de 5 m. 33. En effet, à 1.700 mètres à peine des dunes, au nord vrai de la scierie CoRBEtL, on trouve-5 mètres au-dessous du 0 des cartes, à. e. des plus basses eaux observées; la vive eau moyenne étant de 7 mètres, on trouve alors, à marée haute, et sur je même méridien, 5 mètres d’eau à environ 200 mètres seulement des côtes. (C/. Levé hydrographique du port de Courseulles, Service hydrographique, n° 5.598, 1921).
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seulles, soucieux d'assurer à leur bras et d'accroître le débit nécessaire à la marche de leurs moulins (barrage sur le cours de Graye, nettoyages, creusements, ete.)
Un procès de 1548 entre les religieuses de l’abbaye de Sainte-Trinité de Caen et le seigneur de Courseulles apporte des précisions capitales sur ces points, et révèle en particulier le fait qu'avant l'intervention du président Manrsizzac le futur bras de Courseulles n’était qu’un fossé « par lequel, en temps de crépine s’écouloyt quelque peu d’eau du vray cours de la rivière de Seulle (1) ».
Il ÿ avait donc, au début du xvrnre siècle, deux rivières : la rivière de Courseulles avec embouchure à Bernières, et la rivière de Graye qui, encore à cette époque, se jetait dans la mer perpendiculairement au rivage. Le port de Courseulles n'existait pas encore (2), tandis que celui de Bernières était florissant. |
Le bras de Bernières était de direction générale parallèle à la côte entre Courseulles et Bernières et longeait, comme l’a montré M. Descamps, le bord sud du marais : le tracé ancien (3) des limites communales de Courseulles et de Grave en suit l’emplacement.
Le bras de Bernières contournait, au Nord, l'enceinte du château de Courseulles (4) ; il quittait le tracé actuel du bras oriental un peu au nord du château, au point où la rivière s’infléchit aujourd’hui vers l'Ouest, et à quelques mètres de la passerelle supportant le conduit d'évacuation des pulpes de la distillerie ; l’endroit peut être précisé car on retrouve un vestige du bras de Bernières sous la forme d’une rigole (5) (débouchant dans le lit majeur par une buse en maçonnerie) qui alimentait en eau, récemment encore, un lavoir auquel on accède par une impasse donnant dans la rue du Bassin. Les Phragmites qui s’avancent jusque là dans le village sont les derniers vestiges du phragmitetum qui occupait autrefois les bords du bras dé Bernières, dans Courseulles.
La rivière continuait vers l'Ouest et traversait probablement l’emplacement actuel de la rue de la Mer légèrement au sud de la rue du Bassin,
(1) Celui de Graye comme le soutenaient — à juste titre — les dames de la Sainte-Trinité.
(2) Voir à ce sujet le savant opuscule de M. Descnamps : « Le port de Courseulles au xvrr® siècle » (Bull. Soc. Antiq. de Normandie, XX XV, 11 pages). :
(3) Que l’on peut étudier sur le plan cadastral de 1808 et qui fut aboli par la loi du 14 juillet 1860, la bande littorale alluviale entre Courseulles et Bernières revenant à Courseulles : jusqu’à cette date Courseulles ne touchait pas la mer et Graye confinait à Bernières.
(4) Sur les quatre angles de cette enceinte j'en connais trois, marqués chacun par une tourelle d'angle qui subsiste encore ; ils sont situés l’un au moulin de Courseulles, un autre au lavoir abandonné de la rue du Bassin, le troisième enfin dans une propriété du côté occidental de la rue de la Mer, non loin de l'ancienne poste.
(5) Portée sur un plan du port (Arch. Serv. hydrogr., 37-6-10).
pour parvenir un peu plus loin dans la région qui est encore aujourd’hui occupée par des prairies humides.
Le bras de Bernières qui dans cette localité actionnait des moulins et formait un havre non sans importance a été artificiellement barré, à Courseulles, par la dame Moranr, veuve du seigneur du lieu, en 1638 : son embouchure ne tarda pas à s’ensabler, son cours à se combler et de cette époque date l’utilisation de la rivière de Graye comme abri pour les bateaux.
On dut alors, pour assurer l’écoulement vers l’aval des eaux du bief de Courseulles, provoquer leur déversement dans le bras occidental, la rivière de Graye, probablement en creusant le segment du cours d’eau actuellement compris entre le coude du château et celui de l’îlot (1).
Le bras de Graye s’est longtemps déchargé en ligne droite, dans le prolongement N.-$S. de son cours terminal ; le coude de Plaisance est relativement récent, celui de l’avant-port l’est plus encore.
En 1834 (2) la Seulle se déversait dans la mer par un estuaire situé un peu à l’ouest de l’avant-port. En 1849 l’état actuel existe déjà, l'estuaire propre de la rivière s’étant comblé — ou, peut-être, avant été comblé — et une communication ayant été ouverte entre la Seulle et l’avant-port dans lequel la rivière se jette depuis cette époque.
Il est donc bien vraisemblable que c’est graduellement (xvni£-début du xix® siècle) que le cours terminal s’est infléchi vers l'Est, dévié par la progression d'Ouest en Est d’un cordon littoral, processus qui aboutit à la jonction de la rivière et de l’avant-port, que la Seulle emprunta dès lors
pour gagner la mer.
ApPpenpice. — Le port de Bernières, auquel M. Descaamps vient de consacrer une importante étude, n’a dû son origine, à la fin du xurre siècle, qu’à la création du bras oriental de la Seulle ; à cette époque l'embouchure de ce bras, et partant le portse trouvaient à Saint-Aubin ; une tempête, dans la première moitié du xv® siècle, fit passer l'embouchure et son port aux «îles de Bernières » ; la ligne de rivage passait en effet, encore à cette époque, au moins au niveau des basses mers actuelles de vive eau et une large praitie (3) s’étendait du port, qui recevait de puissants navires, au village ;
(1) Et non à ce qu'il semble en utilisant certain « caveau » signalé par BerNarp p'Esquay, dans l'enquête de 1523, comme réunissant les deux bras et que M. Descnawrs identifie avec le fossé septentrional transverse de Brumarais, aboutissant au moulin de Courseulles.
(2) D’après le plan «levé en 1834 par les ingénieurs hydrographes de la marine » (Arch. Serv. hydr.,
(3) ne toute la région, au nord du rivage actuel, s’étendaient des garennes fort giboyeuses : « Les lapins sont fort communs depuis Estrehaut [Ouistreham] jusqu’à Courseuille, ils doivent y être aussy bons qu’à Cabours, parce que le terrain (qui n’est que du sable) et la nourriture y sont les mêmes » (Trisran Danry p’Isnarp, Journal, p. 39).
c’est seulement en 1614, à la suite d’une très importante tempête, que la mer conquit à peu près ses limites actuelles ; du même coup le port de Bernières subit un nouveau déplacement vers l'Ouest, et se trouva reporté à l’extrémité occidentale du village, région où existent encore un lavoir et un ruisseau ; le havre disparut peu à peu, par ensablement, après le barrage du bras oriental, en 1638 ; ce n’est d’ailleurs que dans les dernières années du xvn° siècle que l'embouchure de Bernières disparut en tant que port ; depuis 1638, dit un mémoire de 1678 (Arch. Serv. hydr. 15-1) « la marée y a porté des sables qu’elle ne sçauroit remporter à cause du peu de courant de sorte qu’à présent les batteaux des pescheurs qui sont en grand nombre à cet endroit ont beaucoup de peine d’entrer et sortir. Les courants de cette rivière et les oppositions de la mer ont formez des bancs
de sable à cette emboucheure qui ne découvre que de grande marée ».