MANETTE SALOMON
éclat dans vingt-quatre colonnes du Constitutionnel. C'est que les Concourt, replongés, depuis Henriette Maréchal, dans le rude labeur de leurs romans et de leurs livres d'histoire, étaient rentrés dans la lutte obscure. Ils suivaient sans concession et sans faiblesse un chemin qu'ils ouvraient devant eux. Manette leur avait coûté deux longues années de travail; un journaliste, M. Lermina, dans le Corsaire du
29 novembre -1867, la jugeait dédaigneusement en quelques lignes : « A quoi bon tout cela? A quelle idée ont obéi les auteurs de ce roman, de ce rabâchage, pour parler net. . . Ce sont les grands prêtres de l'inutilisme! »
M. Albert Wolff ne fut guère plus indulgent, dans le Figaro : « Ils sont comme les peintres à qui manque la fantaisie et qui se rattrapent sur le détail. Leurs tableaux ne parlent pas à l'âme, mais on ne peut s'empêcher d'admirer l'exécution de tel morceau. »
Mais, dans ce même Figaro, trois jours après, Manette Salomon trouva un défenseur inattendu. M. Alphonse Duchesne qui, au temps de leur publication, s'était donné le plaisir de dénier tout mérite aux Hommes de lettres, s'en prit cette fois directement à M. Wolff et publia, dans leur journal commun, le
30 novembre 1867, une réponse à son article d'où nous extrayons ce court passage : « Il m'est impossible de ne pas reconnaître en MM. de Concourt deux écrivains de haut vol et en Manette Salomon, une œuvre remarquablement littéraire, à laquelle on ne saurait refuser une haute estime sans outrager, en même temps, la justice et le bon goût... Il y a des parties de leur dernier livre qui sont, il me semble, les tronçons d'un pur chef-d'œuvre : par exemple les lettres de Coriolis à son ami, le dénombrement des
modèles de Paris, hommes et femmes — une merveille de style descriptif — l'ouverture du Salon qui est un excellent morceau de genre, une scène enfin, celle de la première pose de Manette dans laquelle la précision du mot et la plastique de l'épithète arrivent à rendre cette création du cerveau humain aussi visible, aussi palpable, aussi réelle que la vie elle-même. »
Sur ce livre, pour et contre, voici les morceaux les plus marquants qu'écrivaient les critiques français en l'année impériale 1867. C'est maigre! Pas un n'a songé à dégager du livre sa portée morale, sa philosophie et son esthétique. A vrai dire, hors du sentimentmoderne qui l'imprègne, comme son air ambiant, elles n'apparaissent pas clairement. L'exécution recouvre trop magnifiquement le fond. Souvent, dans des tirades bientôt haletantes et saccadées, les idées se succèdent et tourbillonnent, comme forcées par le souffle d'un vent furieux. Le style capiteux et vibrant s'en empare. Alors commence une musique à la Schumann, raffinée, audacieuse ou violente, franchissant par soubresauts des intervalles inouïs ou rendant les inflexions nuancées d'un battement d'ailes. C'est la vie, mais un accès de fièvre de la vie, l'effort maladif de deux esprits déchaînés. Le lecteur enlevé traverse, avec eux, les chocs hardis des idées ou leurs alliances inattendues, saisit le bonheur d'un mot coupé de ses racines qui fait la fortune d'une phrase ou se balance aux modulations capricieuses d'une douceur énervante.
Mais, rendu à lui-même, son admiration va moins aux penseurs qu'aux exécutants. Il semble que les auteurs se soient sentis satisfaits, suivant la théorie de Vart pour Vart, quand, dans le milieu plein d'excitation cérébrale qu'ils s'étaient créé, leur style avait moulé les
formes extérieures des choses, évoqué des idées avec des images vierges, trouvé des mots couleurs, saisi et rendu les nuances des nuances, les délicatesses impalpables, enfin tout ce que bien d'autres, impuissants, rendent par comparaison ou par à peu près. Le livre, dans l'esprit du lecteur, ne finit donc pas par une démonstration rigoureuse; aucune philosophie ne s'en dégage; l'émiettement des idées ne se concrète pas en théorie, l'aube d'une foi ne blanchit pas à l'horizon. L'œuvre vaut surtout par sa forme; il en sort seulement cette vérité aveuglante que ses auteurs sont, des artistes hardis et puissants, mais qui n'écrivent pas pour prouver, comme un Pascal ou un Descartes. Ils se contentent de peindre et d'émouvoir.
Madame Gervaisais.
« Le plus complet, le plus beau incontestablement, mais aussi le plus dédaigneux et le plus hautainement personnel de leurs livres... Aucune intrigue, la plus simple histoire d'une àme de femme, odyssée à travers une série de descriptions admirables,, d'une intelligence vaincue par les nerfs et partie de la libre possession de soi pour aller succomber, à Rome, sous l'énervement du climat, à l'ombre des ruines, dans ce je ne sais (}uoi de mystique et d'endormant qui tombe des murs des églises, parmi l'odeur d'encens des pompes catholiques. »
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M. Alphonse Daudet écrivait ceci dans un article de la Revue de France intitulé: Chez Edmond de Goncourt, et je crois que son sentiment est partagé par la plupart des artistes. Sans intrigue, sans roman, sans rien qui se mette en ti'avers, ce livre est le simple développement d'un état d'âme et de son évolution vers le mysticisme, une espèce de psychologie posée et déduite avec une netteté intellectuelle vraiment philosophique.
Elevée par un père lettré, nourrie de grec et de latin, M™^ Gervaisais a tenté laborieusement de s'assimiler, sans que le résultat ait répondu pleinement à l'effort, les traités de métaphysique, la Critique de la Raison pure et les théories des logiciens écossais. Gomme presque toutes les femmes, elle a peu de cerveau et beaucoup de nerfs; elle est, par tempérament, une croyante. Ses opinions antireligieuses ont été mal ancrées. Sceptique et malheureuse, elle a des angoisses douloureuses : elle a besoin d'être apaisée.
Toutes les influences ambiantes semblent dirigées, à Rome, contre l'état de son esprit. Les monuments de l'art antique qu'elle admire, à moitié enfouis sous les décombres, portent au front des inscriptions bavardes, à la gloire des papes. La Rome chrétienne établie sur le champ de bataille où elle a vaincu la Rome antique, a fait avec les substructions des temples païens les piédestaux de ses églises triomphantes. Il ne reste que trois colonnes supportant quelques pierres angulaires d'un fronton pour rappeler, au Forum, la gloire des Dioscures ; trois cent soixante-cinq églises de la foi nouvelle affirment la puissance du Ghrist et, mieux encore, celle de ses représentants terrestres. A l'époque, déjà lointaine, où M™" Gervaisais venait s'installer devant la vasque du Bernin, place d'Espagne, la
ville des papes avait la majesté d'un sanctuaire. Le bâton pastoral de Pie IX pesait bien peu sur les nuques de ses sujets et l'unité de l'Italie n'était encore qu'un rêve confus dans la tête de Cavour. Rome était demeurée le contraire des autres capitales, sans commerce et sans bruit. De rares passants se coulaient discrètement le long- des murailles de ses palais. L'herbe croissait dans les rues; les trottoirs du Corso étaient pavés avec des fragments de statues et d'inscriptions antiques. Le soir Rome s'endormait au soleil couchant ; il n'y avait que trois réverbères à l'huile sur la place Navone et le mot de gaz n'avait pas d'équivalent connu en italien. Aux grands jours, le pape officiait encore lui-même sous le baldaquin de Saint-Pierre. Une odeur discrète de prières, de péchés pardonnes, de cire consumée et d'encens sortait, comme d'une cassolette, des églises et des chapelles de couvents, quand on soulevait, pour y entrer, les lourdes portières de cuir. « Ce qui attirait M'"" Gervaisais et ce qu'elle allait y chercher, ce n'était point une impression religieuse, l'approche du Dieu chrétien dans sa maison, mais la sensation d'un lieu de tranquillité, paisiblement et silencieusement agréable, ofl'rant le repos et l'hospitalité d'un palais pacifique. Sortir du soleil de la rue, entrer dans la fraîcheur, l'assoupissement de l'or et des peintures, les lueurs polies et les blancheurs errantes, c'était, pour elle, le rassérénement que pourrait donner un endroit d'ombre attendant le jet d'eau du Généralif. »
Là s'infiltrait en elle la contagion de l'exemple. Son âme trop tendue se pénétrait lentement de l'influence émolliente de la Home chrétienne. Elle subissait le charme et l'enguirlandement des pompes qui se déroulent avec majesté au feu mouvant des cierges, dans la psalmodie des cantiques et le parfum de l'en-
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cens. Chaque autel, chaque monument chrétien réagissait sur son esprit. Excessive en tout, comme les natures passionnées, la direction mondaine, ouatée et polie d'un père du Gesù lui parut bientôt trop facile, insuffisante pour son salut. Cette personne dont l'état de santé affinait les sensations, qui cachait en elle toutes les délicatesses et tous les raffinements qu'avait développés une éducation d'élite, en vint à rechercher furieusement et à subir avec une ardeur farouche la •direction d'un Trinitaire calabrais, chauchard en robe brune, fait pour secouer les consciences sauvages du bas populaire de Rome et des conducteurs de buffles qui, la lance droite, encerclés dans leurs manteaux vert sombre, vissés sur leurs petits chevaux noirs à l'œil vicieux, ont un si grand air quand ils viennent au marché, le dimanche matin, devant le Théâtre de Marcellus.
Dure à elle-même, impitoyable aux autres, en proie à une exaltation chronique, M™® Gervaisais se mit à partager les plus grossières superstitions. Sa raison fermentant la conduisit à l'extase. Elle arriva au dernier degré du mysticisme, « à l'assassinat delà nature par la grâce. »
Il est difficile de toucher aux questions religieuses sans y apporter des sentiments personnels, souvent innés qui font tourner l'œuvre en plaidoyer. L'originalité de Madame Gervaisais est le complet détachement de ses auteurs. L'indifférence est une garantie d'impartialité. Ils ont étudié l'endosmose du mysticisme dans un cerveau de femme, sans se laisser disttraire ou détourner de leur sujet par le souci des conséquences pouvant découler de la démonstration qu'ils poursuivaient.
Ce livre ne trouva pas grâce devant les journaux
religieux de France. Ils le dénoncèrent à Rome qui fulmina l'interdit. M. Ph. Serret, dans V Univers, dénia aux auteurs jusqu'au droit de traiter un tel sujet : « On n'étudie pas la piété; on ne l'analyse pas à froid comme le premier ordre venu de phénomènes scientifiques ; on la pratique ou l'on est condamné au malheur de l'ignorer complètement. Oui, sans doute, la vie sainte a ses lois, dont la connaissance est une science profonde et radieuse entre toutes les sciences; mais cette science est interdite aux superbes, inabordable à qui prétend se placer au point de vue du libre examen et de la libre pensée... Il ne nous appartient pas, il n'appartient qu'aux saints et aux pénitents de décrire l'admirable ouvrage de la grâce dans les âmes élevées. »
Mais cette réprimande doucereuse et impersonnelle n'a pas la haute autorité de la critique que M. Barbey d'Aurevilly fit du livre dans le Nain Jaune, Le grand cardinal laïque, au bonnet gibelin et à la robe blanche, finit son article par une accusation qui a le mérite, qu'on trouve presque partout dans son œuvre, d'une originalité chevaleresque et d'une forme grandiloque. « L'hostilité contre le catholicisme au dix-neuvième siècle est autre que l'hostilité au dix-huitième. Au dixneuvième, on est plus vieux, on est plus rassis, on est indifférent, sceptique et serein. On ne frappe point à tour de bras, même dans le dos; maison enfonce doucement la chose où il faut l'enfoncer et c'est ce que viennent de faire MM. de Concourt. Il n'y a pas, dans tout leur livre de Madame Gervaisais un seul mot d'insulte, d'ironie, d'impatience contre le catholicisme. Les esprits innocents qui ne voient que les mots, trouveront ce livre aussi innocent qu'eux. Mais, allez! pour qui voit à travers les mots leur lumière, jamais il ne fut livre où l'idée catholique ait été plus réellement visée et at-
teinte... Ils lui ont très bien enfoncé, entre les deux épaules, un tranquille couteau que je reconnais pour être de la fabrique du dix-neuvième siècle et de ceux-là dont on se sert au restaurant Magny, dans les fameux dîners qu'on y fait, tous les quinze jours, contre Dieu ! ... Quant au catholicisme dont on espère, par des livres pareils, nous dégoûter et qu'on voudrait nous faire maudire, il en a vu d'autres, ce vieux cèdre du Liban, et il usera encore bien des douzaines d'athées et bien des douzaines de serviettes dans les restaurants et les cabarets insurgés ! »
Ces critiques à outrance, qui auraient pu faire la fortune du livre, laissèrent le public indifférent. Madame Gervaisais eut le genre de succès qu'ont les livres supérieurs qui ne sont que des œuvres d'art et qui font penser. La librairie Lacroix Verboeckhoven l'avait présentée au public dans le format grand in-8°, et c'est, avec Idées et Sensatioiis, un des livres les mieux établis qu'elle ait produits. L'édition, presque entière, traîna longtemps dans les librairies au rabais, et aujourd'hui encore, Madame Gervaisais n'est lue que par les délicats. (1)
Les auteurs qui étaient restés six mois à Rome, pour se pénétrer de leur sujet, qui, sortant de Paris, jusque-là leur seul sujet d'étude, avaient apporté à leurs descriptions une manière nouvelle de rendu, un fini de touche, une coquetterie d'achèvement qui se
(1) Le livre pourtant ne plaisait point à Sainte-Beuve, quoiqu'il déclarât qu'il s'était senti empoigné. Il avait offert aux auteurs d'écrire deux articles. Ils auraient répondu au premier, et lui y serait revenu. Un .jour, chez la princesse Malhilde^ M. Edmond de Concourt rencontre un .Américain, M. Harris, qui lui dit : ic Sainte- Beuve ne fait donc rien sur votre dernier livre? » — M. de Goncourt 7'é|)on(l : « Si, mais ce sera un ércintemcnt! » Le mot est imprudemment répété à Sainte-Beuve qui se pique, qui dit : o Mais je ne lais jamais d'éreintement, » et n'écrit rien. M. Henan, lui aussi, avait promis un article qu'il n'a pas lait.
dissimulent le plus souvent sous une fougue de brosse apparente et une brusquerie voulue, furent très attristés par ce résultat. On assure que l'état de santé de Jules, déjà mauvais, empira sensiblement à cette époque. Un succès aurait peut-être enrayé ou calmé pour longtemps sa maladie nerveuse. Le dernier livre qui devait naître de la collaboration des deux frères, où semble atteint le point culminant de leur talent, ne leur rapporta que tristesse. Il fut la cause de la mort de l'un et du désespoir de l'autre.
. La patrie en danger.
Après la bourrasque àe Henriette en 1865, les auteurs étaient allés rebander leurs nerfs au Havre et étaient rentrés bientôt à Paris pour reprendre la vie de recherche et de travail. Leurs esprits n'étaient que momentanément détournés du théâtre. Le hasard, quelque temps après, leur ayant fait rencontrer, dans le salon de la princesse Mathilde, le général Ducrol, ils l'entendirent faire les prédictions les plus sombres, sur une guerre imminente avec la Prusse. Ses dires étaient confirmés par les correspondances intimes que MM. de Concourt entretenaient avec leur cousin, M. Lefebvre de Béhaine^ premier secrétaire de l'ambassade de France à Berlin. Leur émotion prit naturellement la forme dramatique qui est la mieux faite pour fouetter le patriotisme. Ils le sentaient vibrer sous le silence qui régnait alors.
Et le sujet habituel de leurs études, ce dix-huitième siècle auquel ils revenaient toujours, dont ils possé-
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daient non seulement l'histoire mais les dessous, la vie intime, le langage et le geste, leur fournit la trame d'une pièce qui fut, en même temps, une œuvre d'art et un acte de courage.
C'est ainsi que naquit Mademoiselle de la Bochedragon, titre primitif de la Patrie en danger, drame en prose, qui, de 1789 à 1793, concentre les plus graves événements de la Révolution française et met aux prises les caractères, les croyances, les sentiments les plus exaltés et les plus opposés. Ces cinq actes résument l'étude sur la société française par laquelle les auteurs, en 1834, avaient débuté dans l'histoire. On y trouve le même scepticisme politique, la même impartialité un peu dédaigneuse. En effet, malgré les paroles éloquentes qu'ils mettent dans la bouche de leurs aristocrates, malgré les belles folies de leur dévouement, leur mépris de la mort, les auteurs sont amenés à les montrer coupables du crime irrémissible d'avoir appelé l'étranger. Ici le drame prend l'àpre vigueur de la vérité historique vue de face, sans restriction et sans parure. Il ne s'agit pas d'un Lion amoureux ou d'un Chevalier de Maison-Bouge, de la Révolution servant de sauce à des galanteries fades, imaginées avec plus ou moins d'habileté. Ce n'est pas un drame historique; c'est un drame pétri d'histoire. Elle domine et le peu qui n'est pas elle est relégué au dernier plan. Nous allons retrouver tous les Français des divers états : nobles, jacobins, douairières, philosophes, généraux, à l'appel des condamnés du dernier acte et Boussanel, qui ressemble tant au Gimourdain de 93, mais qui est né cinq ans avant lui, échangera sa dernière poignée de main avec le ci-devanl et le jeune émule de Marceau, Perrier, qui a tenté vainement d'arrêter les excès de la Terreur. L'appel aux étran-
gers a été le crime des aristocrates, la guillotine celui des républicains, et les auteurs tiennent la balance égale entre les deux partis. Singulière époque sur laquelle on ne peut faire encore que des plaidoyers. Mais on entend trop ici les voix contraires, ce qui ôte au drame le souffle passionné qui entraîne les spectateurs. Chaque scène est éloquente et vigoureuse, mais les arguments opposés se valent et l'on ne sait qui choisir. Cette haute impartialité vient sans doute d'esprits élevés, mais le drame, en tant que drame, y perd en puissance et en intérêt.
Sans compter qu'il ne remplit pas pleinement son titre, car la toile tombe sur une scène d'échafaud et non pas sur la patrie délivrée. C'était le dénouement nécessaire d'une action qui a pour titre la Patrie en danger. Le titre primitif, Mademoiselle de la Rochedragon eût permis aux auteurs de conclure à leur guise, mais, le 7 mars 1868, quelques heures avant la lecture de leur pièce au comité de la Comédie française, ils recevaient la visite d'une personne qui leur apprenait l'existence d'une marquise de la Rochedragon, « d'une vieille femme qui souffrait de l'idée de se voir affichée, imprimée. » Et les auteurs, devant ce sentiment respectable, consentaient à un changement de titre.
Le comité trouva la pièce dangereuse et prétendit que la censure ne permettrait jamais, sur la scène, cet étalage dangereux de sentiments révolutionnaires. La pièce refusée rentra dans les cartons des auteurs, et, cinq ans après, en 1873, quand M, Edmond de Concourt la publia chez Dentu, il la fit précéder des explications suivantes : « Maintenant, si cela intéresse quelques personnes de savoir les raisons pour lesquelles je renonce à épuiser toutes les chances d'une représenta-
tion théâtrale sur un théâtre quelconque, pour une œuvre dans laquelle mon frère avait mis et les derniers efforts et les dernières espérances de sa vie, ces raisons les voici. Sous l'empire on nous avait dit : « Allez, c'est bien inutile de chercher à vous faire jouer; jamais la censure ne laissera passer votre pièce. « L'empire est tombé, la république lui a succédé, mais, sous le nouveau régime de liberté, je retrouve la censure replâtrée dans sa perpétuité et rafistolée dans toute sa puissance... Aujourd'hui que des deux collaborateurs je suis resté seul, avec une énergie un peu défaillante, je ne me sens pas le courage d'entreprendre les démarches, de subir les taquineries, les ennuis, les petites tortures morales qu'un fabricateur de livres rencontre d'ordinaire près d'une direction théâtrale, quand, au bout d'une réussite si chèrement achetée, peut se dresser lu désespérant veto. »
Depuis 1873 oii ces lignes découragées furent écrites, le temps a marché. Les quinze dernières années ont définitivement assis la renommée des Goncourt. On a repris Henriette Maréchal, et joué Germinie Lacerteux. Le temps est venu, sans doute, de représenter la Patrie en danger., œuvre héroïque et vigoureuse, d'une élévation de pensée si pure, d'une si belle forme que Flaubert qui l'entendait lire, s'écriait : « Dans cinquante ans, on apprendra cela dans les classes! » M. Antoine vient de la mettre à l'étude, au Théâtre libre .
C'est ici le lieu d'extraire des deux pièces que les Goncourt ont écrites ensemble leurs idées sur le théâtre et la somme d'originalité et de renouvellement qu'ils eussent voulu rapporter. Eux qu'on a tant accusés de réalisme, qui ont vu culbuter Henriette Maréchal sous
cette accusation sans objet, étaient, au contraire, des fantaisistes au théâtre, parce qu'ils n'y voyaient pas alors un champ d'étude assez sérieux et assez sévère pour y transporter de la vraie réalité. Pour eux, les planches étaient le domaine du rêve, l'optique de la rampe déformait les objets, oblitérait les idées, et les décors en toile peinte donnaient des notions très insuffisantes de la solidité des milieux. Aussi n'eussentils voulu jeter sur ces planches que des conceptions aériennes et mettre au point du dix-neuvième siècle des fantaisies tout à fait idéales, comme les comprenait Shakspeare. Voilà, du reste, leur profession de foi d'alors sur ce grave sujet; elle est écrite tout naturellement en tête du volume intitulé Théâtre: (( Nous entrevoyions si peu le théâtre de la réalité que, dans la série des pièces que nous voulions faire, nous cherchions notre théâtre à nous exclusivement dans des bouffonneries satiriques et dans des féeries. Nous rêvions une suite de larges et violentes comédies, semblables à des fresques de maîtres, écrites sur le mode arislophanesque, et fouettant toute une société avec de l'esprit descendant de Beaumarchais et parlant une langue ailée, une langue littéraire j)arlée...
« Mais ce qui nous paraissait surtout tentant à bouleverser, à renouveler au théâtre, c'était la féerie, ce domaine de la fantaisie, ce cadre de toutes les imaginations, ce tremplin pour l'envolement dans l'idéalité!... Je ne suis pas un réaliste au théâtre, et, sur ce point, je suis en complet désaccord avec mon ami Zola et ses jeunes fidèles. Et cependant, je dois l'avouer, Zola semble logique quand il demande, quand il appelle, quand il espère pour le réalisme, un théâtre, ainsi que le romantisme a eu le sien. — « Mais, lui dirai-je, que valent nos bonshommes , à nous tous,
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sans les développements psychologiques et, au théâtre, il n'y en a pas et il ne peut pas y en avoir! Puis, sur les planches, je ne trouve pas le champ à de profondes et intimes études de mœurs, je n'y rencontre que le terrain propre à de jolis croquetons parisiens, à de spirituels et courants crayonnages à laMeilhac-Halévy ; mais pour une recherche un peu aiguë, pour une dissection poussée à Textrême, pour la recréation de vrais et à' illogiques vivants, je ne vois que le roman...
« Et voilà comme quoi je ne crois pas au rajeunissement, à la revivification du théâtre, et comme quoi j'ai des idées particulières sur son compte. Ou'on ne me prête pas du dépit, de la mauvaise humeur, le sentiment bas et rancunier d'un homme qui ne veut pas que les autres réussissent là oîi il a échoué... Regardant et jugeant ce qui se passe, le théâtre m'apparait comme bien malade^ comme moribond même... L'art théâtral, le grand art français du passé, l'art de Corneille, de Racine, de Molière et de Beaumarchais, est destiné, dans une cinquantaine d'années, tout au plus, à devenir une grossière distraction, n'ayant plus rien de commun avec V€criture,\G style, le bel esprit, quelque chose digne de prendre place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades.
rt Dans cinquante ans, le livre aura tué le théâtre! » Sur quelques points de ce manifeste, le temps a sensiblement moclifié les appréciations de M. Edmond de Concourt. Avec une pleine honnêteté intellectuelle, il a lui-même fait ressortir les dissidences entre ses idées de '1879 et celles que nous trouverons exprimées, plus loin, dans les préfaces de Germinie Lacevlo.ux (ransporlée au théâtre, en 1888.
GAVARXI 163
Gavarni. — La table de Magny.
Dans son Journal posthume, M. Edmond de Concourt a senti le besoin d'aftîrmer à nouveau ce qu'il avait écrit autre part : « Oui, je le répète, ma profession de fol est celle-ci : les deux plus grands bonshommes du siècle sont Balzac et Gavarni; le premier qui a fait la. Comédie humaine en écriture , l'autre en dessin et le second tout aussi grand que le premier. »
En écrivant sur Gavarni leur monographie si nourrie de faits, de lettres, de confidences et de confessions dans lesquelles ils se vantent de n'avoir été que des sténographes, les Concourt acquittaient une dette de reconnaissance et d'amitié. Gavarni avait été pour tous les deux d'une grande bonté; il avait souri aux premiers essais d'eau-forte de Jules, encouragé ses efforts, raffermi sa marche, et^ quand les jeunes gens allaient trouver le solitaire dans sa retraite du Pointdu-Jour, il les accueillait par ces mots de bienvenue : « Mes enfants, vous êtes la joie de ma maison. »
Ils l'avaient connu, à.la fin de 1851, au temps de la création par le comte de Vilîedeuil du journal r Éclair. Tel qu'ils l'avaient vu pour la première fois alors, ils l'ont transporté dans leur livre : « Gavarni était grand, élancé. A cinquante ans... de certains jours où il était en tenue d'homme du monde, dans une redingote boutonnée jusqu'en haut, les moustaches relevées, il avait une tournure encore jeune et pleine de crànerie militaire, une tournure d'homme de trente ans. Ses cheveux, sa barbe qui, dans sa jeunesse avaient dû
être d'un blond un peu ardent, on ne les voyait pas blancs : dans leur fouillis frisé, ils paraissaient couleur de poussière et empêchaient de lire son âge audessus de son front, un front de volonté. Sur ce front, deux grandes rides avaient été tracées à la naissance du nez par la contention du regard, l'effort de la saisie des choses, la croissance du presbytisme, l'usage du lorgnon à deux branches, la fatigue et le clignotement de ses yeux qui lui faisaient voir, pendant quelques secondes, grimaçants et pleurants, les gens qui entraient dans son atelier. Sous des sourcils épais et fournis, un œil gros, saillant, avec un blanc très blanc, rayé de filets de sang, et une prunelle devenant d'un bleu très intense lorsqu'il s'animait. Le nez fort, avec un méplat charnu et carré au bout; un visage coloré, sanguin , ayant aux pommettes les reflets rouges et les blancheurs d'un métal chauffé à blanc; dans le teint, l'espèce de chaleur et de ton recuit d'un vieux portrait flamand; des traits de figure robustes, accentués, un peu peuple, mais adoucis par des charmes, des éclairs soudains, des grâces délicates de physionomie, un sourire de l'œil fin, câlin, spirituel, tendre, aimant, inoubliable pour ceux qui en ont eu la caresse. Tel était l'homme physique. » (1)
Gavarni eut sur ses jeunes amis une influence dont les trois parties du Journal, qui ont été publiées, portent une très large trace. Son nom revient à chaque page, comme à un sujet d'étude inépuisable. Au reste, une affinité d'esprit très caractérisée agrafait le dessinateur et ceux qui devaient être ses biographes. Ils étaient, comme lui, des jugeurs féroces et désenchantés. Ils avaient en commun un fond de misanthropie
{\) Gavarni. édit. Cli;irpoiilioi'. iii-18, p. 33o.