‹ Les GoncourtChapitre 25 sur 75 · GAVARNI · texte numérisé non relu

GAVARNI

avivée par des curiosités de toute sorte. Car la gaieté de Gavarni a eu des dessous amers, et, quand son long séjour à Londres y aura ajouté la note bien anglaise du spleen, l'âpreté de ses légendes s'élèvera jusqu'à une philosophie âpre et cruelle, celle dont Schopenhauer en Allemagne et Leopardi en Italie ont été, depuis lui, les théoriciens. De ce temps-là datent les créations géniales de Thomas Vireloque et de Misère et ses petits, le retour offensif de l'artiste contre tout ce qu'il semblait avoir adoré : les visages fripons des grisettes et les élégances mondaines. Les jeunes femmes et les cavaliers qu'il avait montrés dans l'éclat du luxe et de la jeunesse, qu'il avait menés au bal masqué dans toutes les folies d'ajustements composés avec une fantaisie inépuisable, on les verra désormais vieillis, édentés, le corps en loques, autant que les haillons qui les couvrent, défiler, aigris et rancuniers, comme un bataillon sinistre, vaincu et dégradé par la vie.

L'esprit de Gavarni n'a pas la brutalité de l'esprit d'Hogarth et de Cruikshank dont les dessins tombent, comme à coups de poings, sur les cervelles épaisses des boxeurs et des buveurs de gin ; il n'a pas non plus le grossissement rudimentaire de Daumier qui, exagérant et simplifiant les caractéristiques, fait d'un portrait un type et pousse la caricature au dernier degré de sa puissance, si bien qu'on emporte avec soi, pour toujours, un croquis de lui qu'on n'a entrevu qu'un instant. Goya est aussi élégant que Gavarni, mais macabre, d'un faire, d'un raffinement et d'un esprit très différents. Lui s'est créé de toute pièce, dans la forme et dans le fond ; il a évoqué un monde nouveau et si ses conceptions n'ont pas toutes l'éternité des travers et des vices humains, il a donné, au moins, de

son époque une image pittoresque et il en demeurera le témoin fidèle et l'historien. Paul de Saint-Victor qui l'avait connu, a dit de belles choses à ce sujet, dans le feuilleton qu'il écrivit pour le Moniteur universel du 7 juillet 1873. « Par une rencontre unique, la légende des planches de Gavarni a le relief de l'image. Elle y tient comme l'exergue tient à la médaille, empreinte dans le même métal, frappée du même coup. Le texte ne fait qu'un avec le dessin, il le concentre et il le résume, il en jaillit comme l'éclair et l'illumine d'une clarté subite. Conversation d'un temps sténographié au crayon, mots gros de pensées, effets instantanés du langage, traits soudains qui partent du caractère pressé au point juste de sa nature et de son ressort. L'esprit, les modes, les vices, les ridicules, les élégances, les folies, les conventions d'une époque y sont condensées, jugées, rédigées en un dialecte strident, où le marivaudage se mêle à l'argot, attique par la finesse, laconique par la concision. Gavarni a inventé le style lapidaire du pavé de Paris. »

Voici une lettre inédite qui fixe un point de détail dans l'œuvre de Gavarni. Elle est adressées à M. Mahérault.

24 mars 70.

Cher Monsieur,

Gavarni nom disait un soir : a Dans le temps de ma toquade pour Je fantastique, j'ai fait ime pianehe qui devait porter pour titre la Peine de mort. Philippon m'a pris cette planche, l'a fait recaler, et l'a donnée, dans la Caricature, sous le titre de M"^ Monarchie-Félicité-Désirée. » Ainsi, au dire de Gavarni, la plandie serait de lui niais retouchée et nn peu changée, je crois, dans les deux petites figurines près de la tète de la tripière.

Mon frère va un peu mieux, mais c'est un bien petit mieux. Je vous écris tin reçu de votre lettre que je m'étonne île voir datée du 25. Je vous reporterai un de ces jours la Phrénologie '/(' Gavarni.

Tout à V(nis, E. dk Goncuurt.

Sur leurs amitiés du premier et du second degré, sur leurs relations ou les rencontres fortuites qui font jaillir un mot marquant ou un détail pittoresque, les Concourt ont beaucoup écrit. Ici nous demandons la permission de rappeler sommairement ce qui est connu, de n'insister que sur les détails nouveaux, et sur les explications nécessaires à l'intelligence des lettres inédites que M. Edmond de Concourt nous a libéralement communiquées.

La table de Magny, à laquelle est dédiée Manette Snlomon, réunissait, tous les quinze jours, des littérateurs et des savants qui s'étaient groupés autour de Gavarni, à une époque où vieilli, se sentant loin du monde, il avait proposé à Sainte-Beuve de se joindre à lui pour fonder une réunion bi-mensuelle. Les convives désignés avaient été convoqués, pour la première fois, le 22 novembre 1862, dans le petit salon d'un restaurateur de la rue Contrescarpe, nommé Magny. Tous, excepté Cavarni que le bruit des conversations fatigua bientôt, prirent l'habitude de revenir à jour fixe. Aux premiers dîneurs très peu nombreux : Cavarni, Sainte-Beuve, le docteur Veyne, Ghennevières et les Concourt vinrent se joindre successivement Th. Gautier, G. Flaubert, P. de Saint- Victor, MM. Renan, Taine, Berthelot et Burty.

Après Gavarni, Théophile Gautier fut celui de leurs contemporains des lettres avec lequel les Concourt se sentirent les liens cérébraux les plus étroits. Dans maint endroit de leur œuvre, à toutes les époques, on voit passer lourdement le corps épais du sultan de l'épithète, avec ses cheveux mérovingiens, son teint d'olive et ses petits yeux noirs éteints.

Gustave Flaubert, quand il venait se retremper chaque hiver à Paris, apportait régulièrement chez Magny

sesfureurs et ses violences de peau-rouge. II était, avec Tliéoptiile Gautier, le protagoniste des paradoxes ; mais le poète émettait les siens d'une voix dolente et douce; Flaubert, au contraire, moins original et de moindre envergure, hurlait ses outrances d'une voix puissante et faisait trembler la vaisselle sous ses grands gestes. En dehors du dîner, presque tous les convives se retrouvaient chez lui une t'ois par semaine et le Journal a fixé le caractère de ces réunions :

« Dimanche, 4 mai (1862). Ces dimanches passés au boulevard du Temple, chez Flaubert, sauvent de l'ennui du dimanche. Ce sont des causeries qui sautent de sommets en sommets, remontent aux origines des mondes, fouillent les religions, passent en revue les idées et les hommes, vont des légendes orientales au lyrisme d'Hugo, de Boudha à Goethe. On se perd dans les horizons du passé, on rêve aux choses ensevelies, on pense tout haut, on feuillette du souvenir les vieux chefsd'œuvre, on retrouve et on retire de sa mémoire des citations, des fragments, des morceaux de poèmes, pareils à des membres de dieux sortant d'une fouille dansl'Attique. Puis, de là, à un moment, on descend aux mystères des sens, à l'inconnu des goûts bizarres, des tempéraments monstrueux. Les fantaisies, les perversions, les toquades, les démences de lamour charnel sont étudiées, creusées, analysées, spécifiées. On philosophe sur de Sade, on théorise sur Tardieu. L'amour est couché sur une table d'amphithéâtre. »

Mais ces vêpres littéraires furent interrompues quand des préoccupations de fortune retinrent Flaubert à Groisset. Il répondait à des souhaits de bonne année que lui avait envoyés, le 1'^'' janvier 1879, M.Edmond de Goncourt :

3 JauvieT-, veudredi.

Mol mêmcmrnt, mon cher ami, je vous la souhaite iêgh-e.

Si 1879 ressemble à 1878, je ne verrai pas 1880. J'en eréverail Ah! par quels embêtements j'ai passé et je passe! L'état de mes affaires est iléplorable et mon sort [qui ne peut être que très mauvais) sera définitivement fixé ilans deux on trois mois? C'est pour cela que je ne vais pas à Paris. Il est possible que je reste enrore ici jusqu'à la fin de février.

Malgré tout, je travaille : artuellement je suis perdu ilans la métaphysique — chose peu gaie — et je préparc mes ijcu.r derniers chapitres ( I j.

Pourquoi, dans la nuit du 31 décembre au /"' janvier, ai-je rêvé tout le temps (de) votre frère?...

Vous seriez bien gentil de m'écrive longuement pour me dire ce que vous devenez. Ce roman, avance-t-il? (2) Quoi de neuf dans notre monde?

Je vous embrasse.

Votre G. Flaubert.

Sainte-Beuve qui assistait régulièrement au dîner de Magny, a été surpris et saisi dans le Journal avec un grand bonheur. Est-il possible de inieux marquer sa manière que dans les deux croquis que voici : « Quand j'entends Sainte-Beuve avec ses petites phrases toucher à un mort, il me semble voir des fourmis envahir un cadavre ; il vous nettoie une gloire en dix minutes et laisse du monsieur illustre un squelette bien net. » — « La petite touche, c'est le charme et la petitesse de la causerie de Sainte-Beuve. Point de hautes idées, point de grandes expressions, point de ces images qui détachent en bloc une figure. Cela est aiguisé, menu, pointu. C'est une pluie de petites phrases qui peignent à la longue, et par la superposition

(1) Il s'agit de Bouvard et Pécuclict , livre qui parut inachevé, après la mort de 1 auteur, en 1881.

\i) Les Frères Zcmrjanno.

la

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et ramoncellement. Une conversation ingénieuse, spirituelle mais mince ; une conversation où il y a de la grâce, de l'épigramme, du gentil ronron, de la griffe et de la patte de velours. Conversation, au fond, qui n'est pas la conversation d'un mâle supérieur. »

Sur Sainte-Beuve, les détails charmants abondent. Tous les rouages du critique ont été dévissés, inventoriés et décrits avec le soin qu'il mettait lui-même à faire cette besogne pour autrui. Mais le critique ne sort pas rapetissé de ces expériences au microscope; il est expliqué; rien de plus.

La table de Magny réunissait encore Tourgueneff u un doux géant aux cheveux blancs » qu'on a su plus tard un peu perfide, M. Renan u t^pe dans la disgrâce physique, de la grâce morale... apôtre du doute... dans lequel il y a la haute et intelligente amabilité d'un prêtre de la science, » M. Berthelot « grand et brillant imaginateur d'hypothèses, » M. Taine « l'incarnation en chair et en os de la critique moderne, criticjue à la fois très savante, très ingénieuse et très souvent fausse au delà de ce qu'on peut imaginer. »

De cette réunion d'hommes si différents par les aptitudes et le génie, qui apportaient à ce dîner, après la journée faite, un esprit libéré des soucis de leur tâche, il reste une sorte de Banquet, moderne où semble fixés leur silhouette expressive, le son de leur parole et l'évolution de leurs gestes. Document très précieux mais très subtil dont il faudra user avec une critique inquiète et perspicace pour discerner la pensée exacte et la part d'excitation cérébrale qui revient à l'entraînement d'une conversation libre et à la cave célèbre de Magny.

Paul de Saint-Victor était aussi du nombre des convi-

ves. Nous avons eu l'occasion de raconter ailleurs, dans un livre portant son nom, les relations fort longues mais souvent troublées qu'il avait nouées avec les deux frères. Les hasards de la vie littéraire les avaient mis en présence, à une époque qu'il est difficile de préciser. Ils s'étaient liés et il reste de leur amitié intermittente et à raccommodements passionnés des traces fort curieuses. Les principales lettres que Jules lui avait écrites ont trouvé place dans la publication de sa correspondance. Elle renferme celle qui commence par ces lignes et qui fut envoyée de Bar-sur-Seine, le 1 1 juin

« Vos amis, mon cher ami, sont dans un pays où la pluie est une distraction : c'est tout vous dire. Ils mènent une vie d'huîtres au soleil, lisant les Liaisons dangereuses en plein champ — ce dont les champs sont bien étonnés, — digérant, fumant des pipes qu'ils laissent éteindre, poursuivant, sans guère s'essouffler, des pensées qu'ils n'attrapent pas, pensant à ceux qui peutêtre ne les oublient pas trop, un peu à Paris et beaucoup à vous... »

Cette iettre provoqua, sur le même ton, la réponse suivante :

(Juin ISGO.)

Votre lettre a été la bienvenue, mes chers amis, et j'ai été aussi touché que charmé de votre bon souvenir. Il me serait bien doux de pouvoir vous rejoindre et de j)asser avec vous, â la campagne, un mois de péripatéticiens en vacances. Cela doit être très bon d'avoir un coin dans lequel on puisse enfoncer ses racines et végéter au grand air. Je ne sais si c\'st signe de décadence, mais j'ai, depuis quelque temps, le mal du pays du paysage. Paris me pèse et je vous écris en proie au spleen le plus noir qui ait jamais rongé un anglais à Calcutta ou un romain en Sicile.

Les champs, en effet, doivent être bien suipris de vous voir lire les Liaisons dangereuses. S'il est un livre étranger à la nature, c'est bien celui-là. On n'imagine pas que ses pei'snn-

nages aient jamais rcrjai'dé les étoiles ou écouté chanter un oiseau. Mais " On s'ennuie de tout, mon ange! » comme dit rette scélérate 'le Mertcuil etixaisine paraissez déjà fatigués de cos Géorgiques. Moi, je suis fatigué de rouler ce caillou que rous a2)pelez un rocher. Il est dur de vaquer, chaque semaine, à des élucuhrations sur Polichinelle. C'est un triste métier que celui d'analyser des ordures et de philosopher sur des coq-éi-l'àne. En vérité, il est tel feuilleton que je voudrais cl que je devrais signer Jocrisse, si j'avais du cœur. Mais la néressité explique tout. Diderot a fait dix-huit sermons et je ne suis pas Diderot.

Vous me demandez des 7wuvelles de l'Ohjmpe. j'apprends t(ntjours sa théologie pour arriver à sa poésie et je vous assure que la tâche est rude. Ces diables de Dieux, si précis et si définis par le marbre, s'évaporent en formes fuyantes, quand on li's poursuit dans la fable... J'écris peu, d'ailleurs, en ce moment-ci. La verve, Vestro ne souffle pas sur ma tête, j'absorbe des quantités de lectures et j'en ai le cerveau aussi gonflé qu'une éponge. Un l'are attire l'autre. Je ne sais quand je sortirai de ce labyrinthe.

Bien de nouveau, sinon le tapage que fait, à Palcrme, Garibaldi que le parisien, né malin, n'appelle plus que Garibaldoche. L'homme aux brandebourgs apprend à danser à son petit ourson pour le faire trouver gentil par les d(tmes. En style familier, il surveille les répétitions de son drame. Claudin me manque. Cette brillante étoile de ma constellation a filé vers Bade. Il y panache à la roulette et fait rouler l'or et les métaphores sur le tapis vert...

Certes, je pense à notre voyage et j'en rêve, et je compte les jours. lieKdr Dresde avec vous, ce sera le voir pour la ptremiére fois. Revenez donc le j^lus tôt jiossible jxmr rapprocher le départ. Sous 2)ar tirons, si cela vous va. du 13 juillet au 1'"^ août. Je me fais une joie de ce tour d'Allemagne en si amicale et si symjiuthique compagnie. Que de causeries et de flâneries! Quelles parties fines de 2)eintures ! A bientôt, n'est-ce pas?

«' Vous avez oublié de me dire l'épociue de votre retour. Vous voyez b'ien qu'il tue faut enrore une lettre. Transmettez-moi les apophtegmes de votre Prudhomme (t). D'après le mot que vous me r'itez, il est d'une qualité supérieure. C'est le ihou colossal, liécoltez-en la graine. Je vous r(ns d'ici tirer les fils dr ii'

'Ji « Quant nu type même tic l'rudhoniino, je vous ;ii déjù dit, JR ciois, que nous avons lo bonheur d'en jouir. C'est un homme qui est venu nu monde avec des lunettes d'ur : sa more avnit eu un regard d'opliaon. Son dernier mol, tout chaud, lui parlant d'une lettre brûlée il a dit : « je l'ai vouée à Vulcain I » Lettres de Jules de CioncoiMl, p. lo.'i.

i/rmid pantin^ et vous retenant pour ne pas éclater. Ce doit l'ire une scène impayable. Le papier me manque. Pas un jnot (le plus, mais le tout à vous, sérieux et dévoué de votre ami

Paul de Salnt- Victor.

Ma coqueluclie va mieux; mais vraiment J'en ai ho)ite. J'ai l'idr de l'avoir attrapée pour me rajeunir.

Paul de Saint-Victor qui, par ordre de l'autorité supérieure, — comme n'eût pas manqué de dire « le chou colossal » — n'avait pas pu terminer, dans la Presse, sa suite d'articles sur tes Misérables , donnait à ses amis, en juin 1862, époque de la publication des derniers volumes, le sens des feuilletons qu'il lui était interdit d'écrire :

... Vous me faites toujours yrand plaisir quand vous goûtez quelque chose de moi. Je n'ai pas de signe plus sûr d'avoir hien fait. Tandis que vous labouriez la géologie, (i) je finissais les Misérables. Je crois que vous trouverez ces quatre derniers volumes fort supérieurs aux premiers. Le volume de la barricade est d'une beauté po'ignante. On reste parqué, pendant quatre cents pages, dans un enclos de 7noellons et la tendeur ne cesse de grandir. Cela finit par une tuer'ie colossale. Je vous recommande d'avance la mort d'Eponine et celle du père Mabeuf. Eponine surtout qui devient la figure la plus humaine et la plus sfjmpathique du livre. Il y a là de ces notes qui font tressaillir '. « Oh! que je suis heureuse, tout le monde va mour'ir! » et sa dernière parole : k Et puis, tenez, monsieur Marins, je crois que j'étais un peu amoureuse de vous! » (2)

Le vieux Gillenormand qui vous plaisait déjà, achèvera de vous conquérir. Ses speachs rococo, aux noces de Marins, ont le fouillis d'un plafond de Boucher. Le petit Gavroche prend son

(1) Jules de Goiicourt avait écrit qu'il était plonge clans la lecture du Géos du docteur .Méray : « Je suis tombé sur deux gros volumes, où je m'amuse à regarder la création du monde, à peu près comme un enfant regarderait le bon Dieu en exercice dans une lanterne magique. Je patauge avec volupté dans le système fort éblouissant d'un homme fort inconnu qui fait sortir le monde d'un bouillonnement d'eau sur le feu. b Lettres, p. 18G.

(2) Voir dans Victor Hugo, par Paul de Sainl-Viclor, 1 vol. in-8°, que nous avons publié à la librairie Calraann Lévy, le premier mais unique article sur les Misérables.

do.

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vol dam cette ilernièrc série et se fait rhannant. C'c^t le Jehan de Notre-Dame en blouse et en casquette.

Il y a des défauts énormes, comme les beaiUés ; mais, selon • moi, Hugo doit se prendre en bloc et sans marchander. Il a la force de l'éléphant; il en a quelquefois aussi la difformité. Mais cet éléphant porte des houris et des trésors sur son dos, et sa trompe qui déracine les chênes, cueille les fleurs comme un doigt de fée... "

Et, dans une lettre suivant celle-ci de très près, Paul de Saint- Victor ajoute :

Meurice vient de m' apporter les quatre derniers volumes des Misérables. Je les ai entr'ouverts. On s'y assomme fort, à ce que je vois. Chaque chapitre est une barricade. Meurice me parle, comme d'une merveille, du suicide de Javert perdant sa foi dans les autorités constituées et doutant de son tricorne qui était, pour hd, ce rjue la Trinité est pour un catholique...

Dans une des lettres qui précèdent, Paul de Saint- Victor parle d'un voyage qu'il fit, avec ses amis, en septembre 1860, à Berlin, à Dresde, dans la Suisse saxonne et à Nuremberg. Voici qu'il annonce un nouveau projet :

... Je vous attends. Cela me semble très long et très étrange d'être, depuis si longtemps, sans vous voir. Tachons, en attendant Tra los moules de l'an prochain, de faire cette année une promenade extra miiros, en Bretagne, dans un coin de la Suisse, où vous voudrez et quand vous voudrez. J'ai grand besoin de renouveler ma provision d'air.

Mais vous m'avez gâté et lime serait maintenant presque impossible de voyager sans itous.

A bientôt donc, chers atnis, c'est-à-tUre à iundi en huit. Je vous serre les mains et je suis à vous de tout cœur.

Pall de Saim- Victor .

Au mois d'août 1863, Jules et Edmond de Goncourt « après des folies de bibelots » faisaient une retraite nécessaire à Barbizon, dans une auberge de peintres, à prix modeste. P. de Saint-Viclor leur écrivait :

Chers amh, je me su/s aguerri, aux puces en Espay7ie, aux lits en Allemagne, et prrfère les murs blanchis à la chaux aux zincs dorés du Café anglais. Donc je vic72s, non pas lundi, mais mardi; non pas à huit heures, mais tout au moins dans la matinée. Je serai chez le père Cherillon avant midi certainement.

Je me fais une fête de vous voir et de causer avec vous, sous les arbres. L'avant goût de nature que j'ai pris à Ems m'en a donné une soif oiragée. Je brouterais comme iSabucho. A bientôt donc et à vous.

Paul de Saint-Victor.

Jules de Concourt répondit :

8 août 1863.

MoQ cher ami,

Si nous ne vous avons pas écrit, ce n'est pas par oubli, c'est que nous avons longtemps hésité à vous faire venir dans une auberge de village, dans de vraies chambres de paysans, dans des lits à puces, dans une chambre à manger blanchie à la chaux, enfin dans tout ce qu'il y a de plus couleur locale en fait de campagne. Je reçois 'votre lettre : ma foi, tant pis! cela me décide; vous en goûterez...

P. S. Je viens de m'enquérir du barbier. Il y en a positivement un; mais, vu l'état sauvage du pays, je me figure qu'il doit raser en vous mettant un œuf dur dans la bouche. Il y a aussi de la matelote, ceci est le trait du parthe. . .

Qu'on lise encore, dans ia correspondance de Jules, la lettre qu'il écrivit à P. de Saint- Victor, pour le remercier de l'envoi d'un exemplaire sur hollande de Hommes et Dieux. De tous les articles publiés dans la presse, de toutes les lettres qui furent adressées directement à l'auteur au sujet de son livre — nous avons la collection sous les yeux, — la lettre signée Edmond et Jules de Goncourt est certainement le morceau le plus éloquent.

Nous avons dit ailleurs les cahots de l'amitié des trois amis, le retour ému de Saint-Yictor à Edmond, le jour de la mort de Jules; enfin, après vingt-cinq ans d'une intimité nuageuse, la brouille définitive qui eut pour

cause, tout à fait invraisemblable, des dissentiments politiques!

Mort de Jules.

Le travail régulier, la production incessante des Goncourt laissaient peu de place aux événements extérieurs. La vie des deux frères, sauf quelques courts voyages et quelques haltes fort brèves entre deux livres, à la mer ou dans la forêt de Fontainebleau, s'est passée tout entière dans l'appartement qu'ils avaient choisi au temps de leurs débuts littéraires et que leur ami, M. Ph. Burty, qui en connaissait bien le chemin, a décrit dans le bel article diiLiv7'e, sur la Maison d'un artiste : a 'Au quatrième du n° 43 de la rue Saint-Georges, au fond de la cour, la vieille bonne qui a dû servir de maquette pour Germinie Lacerteux vous faisait entrer dans cette petite antichambre qu'ornait une grande réduction aquarellée et gouachée anciennement, d'après un Rubens violent, le Bonaventurc du musée de Grenoble. La salle à manger était tendue de ces panneaux qui tendent aussi la salle à manger de la Maison d'un artiste... Là étaient accrochés des dessins du plus haut choix, entre autres de J, M. Moreau, la Uevue du Roy dans la plaine des Sablons, délicieux lavis dont la gravure a popularisé la large mise en scène, les épisodes coquets, les détails précis... Dans un assez grand salon — c'était l'âge d'or, le loyer ne dépassait guère douze cents francs! — s'étalait ce meuble de Beauvais, du salon actuel, la suite des Fables deLafonlaine, d'après Oudry, dans ses bordures originales en bois doré, sculpté.

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ajouré, ciselé. Au mur, de grands dessins choisis parmi les Boucher et les préparations de La Tour. Au milieu, la cheminée sur le rebord de laquelle une aquarelle d'Edmond nous a montré des pantoufles et des chaussettes écossaises au bout de jambes qui font la barre fine d'un V dont le corps déjà dodu de Jules, fumant sa pipe, enfoncé dans une bergère à housse en coutil rayé, forme la barre forte. Cette cheminée supportait une JSijmplie assise de Clodion,, en terre cuite, et des flambeaux en bronze d'un modèle unique. Puis, dans les angles, ces deux hauts vases en biscuit de Sèvres dont je n'ai jamais revu non plus le modèle, d'un blanc qui fait penser à une neige tassée, durcie et coupée au canif, et qui, dans leur grâce rococo, semblent être sortis des mêmes tombeaux que les figurines de Tanagra...

« Il fumait beaucoup, Jules, et de gros cigares très forts. Il paressait beaucoup aussi. Quand j'entrais dans la chambre d'Edmond, qui était le cabinet de travail, je rencontrais presque toujours, le dos d'Edmond courbé sur la table tout éclairée par un jour de cour, et Jules était sur le lit plat et lardé de coups de fleurets, fumait, feuilletait des brochures, ou, les sourcils un peu froncés, laissait la rêverie brouiller le bleu sombre de ses yeux de myope... »

De 1867 à 1870, les deux frères traînèrent une vie misérable. Il étaient tous les deux malades et continuaient pourtant leur tâche d'écrivains, avec une force de volonté, avec une ténacité admirables. Au commencement de juin 1870, Jules s'alita; une lésion à la base du cerveau se produisit et détermina une phthisie galopante. Edmond, dans la Maison cTuti artiste^ a raconté son agonie : « Je le revois, mon bon et joli frère, quand je le relevai et que je l'interrogeai, et que je lui par-

lais sans qu'il eût l'air de m'entendre et que je lui demandais s'il ne me reconnaissait pas, et enfin qu'il me répondait par un gros rire moqueur qui semblait dire : « Crois-tu cela possible? »

« Puis, quelques instants après, ce cri qui n'avait rien d"humain, et ces convulsions pendant deux heures, où la sueur froide de sa tête appuyée contre ma poitrine traversa mes habits, ma chemise. Et enfin cette agonie de cinq jours sans reprendre connaissance.

« C'étaient des élancements qui ressemblaient à des tentatives d'envolées d'oiseau blessé; c'étaient, sous ses draps, des blettissements épouvantés devant des visions auxquelles, une fois, il cria de sa parole retrouvée : « Va-t-en ! » c'étaient des tendresses de corps pour d'autres visions qu'il appelait de ses mains tendues, leur envoyant des baisers ; c'étaient des sonorités de phrases tumultueuses, jetées avec l'air de tête, le ton ironique, le sifflant mépris d'une intelligence hautaine qui lui était particulier, quand il entendait une stupidité ou l'éloge d'une chose inférieure. Un suprême rêve délirant dans lequel revenaient, par moments, la mimique de son existence vécue, l'action de soulever des altères, avec lesquels je fatiguais ses derniers jours, le geste de mettre son lorgnon, et le simulacre défaire son métier, d'écrire sur une feuille de papier. (1)

« Et, îi mesure que les jours, les heures passaient, — encore vivant, déjà il n'était plus mon frère, • — ses yeux profonds, larmoyants, ténébreux, son teint enfumé et doré, le sourire indéfinissable de ses [lèvres violettes, lui donnaient une ressemblance troublante avec une figure mystérieuse et non humaine du Vinci que j'avais vue en Italie, dans un coin noir de je ne sais quel tableau, de quel musée.

(1) La Maison d'un artiste, éd. Chaipenlier, t. II, p. 370,

« Le pauvre cher enfant mort, cette expression disparut; il lui remonta alors sur la figure, une tristesse terrestre que je n'ai encore vue sur la face d'aucune personne morte. Sur ce jeune visage on croyait voir, au delà de la vie, le désolé regret de l'œuvre interrompu. »

Jules mourut le 20 juin 1870. (1)

Dans le premier mouvement de sa douleur, quelques instants après l'événement, Edmond de Concourt écrivait à son ami Ph. Burty :

Cher Rurly,

Je viens de faire la dernière toilette au cadavi^e de mon frère, lavé de mes larmes.

Il est mort après une agonie de quatre jours, commencée par une terrible crise, terminée — Dieu merci! — par un dernier soupir semblable à l'endormeraent d'un petit enfant.

Je vous embrasse.

Edmond de Concourt.

L'enterrement, au cimetière Montmartre, eut lieu le surlendemain. Th. Gautier l'a raconté dans l'article nécrologique qu'il écrivit, le lundi suivant, dans le Journal officiel : « Jamais plus navrant spectacle n'a affligé nos yeux, Edmond, dans sa stupeur tragique,

(!) Préfecture de l\ Seini;. Extrait du registre des actes de dccèi du seizième arrondissement, 1870.

L'an mil huit cent soixante dix, le vingt juin, à quatre heures du soir, devant nous, officier de l'étal civil du seizième arrondissement de Paris, ont comparu : Eughne- Auguste Lahille, âgé de vingt-quatre ans, 'propriétaire, demeurant à Bar-sur-Seine (Aube) et Edouard Lefehvre de Béhaine, dgé de quarante et un ans, premier secrétaire de l'ambassade de France, à Rome, y demeurant, tous deur cousins du défunt, lesqticls nous ont déclaré que, ce matin, à neuf heures, est décédé, en son domicile, à Paris, boulevard Montmorency , S3, Jules- Alfred Huot de Goncourt, âgé de trente-neuf ans, homme de lettres, né à Paris, célibataire, fils de Charles-Antoine Huot de Goncourt et de Annelte-Cécile Guérin, son épouse, décédés. Après nous être assuré du décès, nous avons dressé le présent acte que les déclarants ont signé avec nous, après lecture faite.

{Signé) Labillc, de BéUaine, baron de Bonncmains, maire.

avait l'air d'un spectre pétrifié et la mort qui, ordinairement,, met un masque de beauté sereine sur les visages qu'elle touche, n'avait pu efTacer des traits de Jules, si fins et si réguliers pourtant, une expression d'amer chagrin et de regret inconsolable. Il semblait avoir senti, à la minute suprême, qu'il n'avait pas le droit de s'en aller comme un autre, et qu'en mourant il commettait presque un fratricide. Le mort, dans son cercueil, pleurait le vivant, le plus à plaindre des deux, à coup sur.

« Nous avons suivi à toutes les stations de la voie douloureuse, ce pauvre Edmond qui, aveuglé de larmes et soutenu sous le bras par ses amis, butait à chaque pas, comme s'il eût eu les pieds embarrassés dans un pli traînant du linceul fraternel. Comme ces condamnés qui se décomposent dans le trajet de la prison à l'échafaud, d'Auteuil au cimetière Montmartre, il avait pris vingt années, ses cheveux avaient blanchi! On les voyait — ce n'est pas une illusion de notre part, plusieurs des assistants lont remarqué — se décolorer et pâlir sur sa tète à mesure qu'on approchait du terme fatal et de la petite porte basse où se dit l'éternel adieu. C'était lamentable et sinistre, et jamais convoi ne fut accompagné d'une désolation pareille. Tout le monde pleurait ou sanglotait convulsivement (1) et cependant ceux qui marchaient derrière ce corbillard étaient des philosophes, des artistes, des écrivains faits à la douleur, habitués à maîtriser leurs âmes, 'k dompter leurs nerfs et ayant la pudeur de l'émotion. »

Un membre de sa famille voulut éviter à M. Edmond

(1) G. Flaubcrl écrivait à George Sand le soir même : a G'clail lamentable reiitorrcraenl de Jules de Concourt. Tliéo y pleurait à ^^ea^x. » Lettres à Gcortjc Sund, p. 112.

de Goncourt le retour immédiat dans la maison d'Auteuil et l'entraîna chez lui, à Bar-sur-Seine.

Dans le premier moment de stupeur, en recevant le billet navrant qu'on a lu plus haut, M. Rurty, pour apprendre la nouvelle aux lecteurs du Rappel, avait publié simplement les quelques lignes tout intimes qu'il avait dans les mains. M. E. de Goncourt en fut d'abord contrarié :

Bar-sur-Seine, 28 juin 1870.

Mon cher Burty,

Je vous écris pour que vous ne pensiez pas que je garde le moindre sentiment de fâcherie de la publication de la lettre. Je vous sais trop mon aryii pour n'être jms persuadé que vous seriez désolé de faire la moindre chose qui pût ni être désagréable. J'aurais mieux aimé que ce mot qui avait, hélas! le dramatique d'une terrible émotion, ne fût pas livré au public, mais les gens qui me connaissent savent, je crois, assez combien ma douleur est profonde et siricère pour chercher à l'ébi'uiter dans un journal...

Connaissez-vous un peu intimement Lalanne? Je voudrais 'qu'il me fit un dessin, un fusain, du fond démon jardin, de ce coin que ses derniers jours affectionnaient et où le mourant promenait ses tristes regards sur les grands arbres habillés de ■lierre, les iris, le petit rocher, la dauphin de porcelaine de Saxe... Vous concevez rpie j'abandonne la maison charmante et maudite.

Je vous embrasse, mon ami. Présentez mes tristes amitiés à votre femme.

E. DE Concourt.

Victor Hugo, quand il apprit la mort de Jules, s'empressa d'écrire à Edmond :

H. Housse, io juin 1870.

Monsieur et cher confrère.

Pourquoi vous écrire? — Pour vous dire qu'on souffre avec vous, car, au delà de ce partage de la douleur, il n'y a rien de possible et toute consolation échoue. Vous avez perdu votre compagnon dans la vie, votre soutien dans cette charge pesante

à porter : la renommée, votre ami au milieu des ennemis, une inoitié de votre âme ! Vous restez entier cependant. Présent, il secondait votre inspiration; invisible, il s'y mêlera, et, p/us d'une fuis, parmi les grandes et belles pensées qui vous viennent, l'ous reconnaîtrez un rayon de lui et vous lui direz : « Merci ! »

Je vous serre les deux mains.

Victor Hugo.

Sous le coup de l'émolion, Paul de Saint-Victor qui, depuis nielque temps, était en froid avec les deux frères, é;;rivit la bonne lettre qu'on va lire :

Iflon cher Edmoîul,

J'apprends ce matin seulement le coup qui vous frappe. Il était imprévu pour moi et j'en reçois une secousse au cœur. Tous mes anciens souvenirs d'amitié se sont réveillés avec une vivacité douloureuse. Je prends à votre deuil une part intime et profonde.

Recevez, mon cher Edmond, aussi cordialement que je vous les envoie, mes sympathies affectueuses et croyez-moi bien

Votre tout dévoué

Paul de Sai.nt- Victor.

Et Paul de Saint-Yictor fit suivre cette lettre, dans son journal, /a Zi6er/e, d'un portrait que nous avons déjà publié ailleurs (I), ainsi que la lettre de remercînients qu'elle lui valut, mais qui trouvent ici trop nécessairement leurs places pour qu'ils ne soient pas de nouveau cités.

« Jules de Goncourt est mort à trente-neuf ans, em~ porté par unede ces maladies mystérieuses qui frappent si souvent l'écrivain dans l'organe même du talent et de la pensée. Il est mort entre les bras du frère admirable qui, depuis son enfance, ne l'avait pas quitté un seul jour, dont l'afTection virile et tendre mêlait le cœur

(1) Paul de Suinl-Virior, I vol. iii-18, cd. CaliiKinn Lévy, 1886.

d'une mère au dévouement d'un ami et qui avait uni si étroitement sa vie et son intelligence à la sienne, qu'à eux deux ils ne paraissaient former qu'un seul être. Il était impossible de connaître sans l'aimer, ce jeune homme au visage d'enfant, au rire facile et aimable, au regard éclatant d'esprit et de volonté, désabusé de très bonne heure sous son air candide, armé contre les illusions et les mensonges de la vie d'une clairvoyance pénétrante, mais recouvrant d'une gaieté ch<xrmante cette expérience si précoce et voilant de grâce l'ironie pensive qui était le trait de son caractère. L'art était, pour lui, une loi et un culte; il s'y était renfermé avec son frère, comme dans un cloître à deux cellules, à peine entrouvert du côté du monde; il y enchaînait volontairement au travail sa jeunesse qui aurait pu être si brillante et si répandue. Former son talent, le perfectionner, l'accomplir, le tailler, en quelque sorte, comme un diamant sans défaut, ce fut la seule ambition, l'absorbant souci de cette courte existence. Cette blonde et jeune tète restait des mois entiers courbée sur sa tâche. Les passions de l'esprit sont les seules dont il ait brûlé. »

Ce bel article apporta un double soulagement au cœur de M. Edmond de Concourt qui s'empress d'écrire à Paul de Saint- Victor :

Bar-sur-Seine, 5 juillet 1870.

Mon cher ami,

... Que je vous suis reconnaissant des lignes de cœur et de talent consacrées à mon bieo-aimé. Quel charmant et ressemblant portrait moral vous avez fait du pauvre enfant, de ce doux blessé de la vie. Ah ! Saint-Victor, votre lettre, vos larmes à l'enterrement, cet article, le chaud et émotionné réveil de votre amitié me sont entrés au cœur. Je sens que je vous aime tendrement et il faut la faire revivre, cette

amitié, qui chez nous était faite de tant d'atomes crochus et aimants...

Je vous embrasse.

Edmond de Concourt.

Et Paul de Saint-Victor répondit :

Ce 6 juillet.

Mo7i cher ami,

Merci deux fois pour votre bonne lettre et pour celle que vous envoyez à ma chère petite. Vous parlez de notre amitié, croyez bien que la mienne n'était que rentrée au fond de mon cœur, et j'ai senti, au contre-coup de votre perte, combien elle était vive et infime. Depuis, la pensée de ce que vous souffrez est, pour moi, une sollicitude continuelle. Je ne vous ilirai pas de vous consoler mais de vous rattacher à la vie par l'amitic et par le travail. Que cette douleur soit une blessure, hélas! trop souvent rouverte et saignante, mais qu'elle ne soit pas un épuisement et une consomption de l'âme. Vous avez ici des sympathies et des affections d'une sincérité vraiment rare. J'ai pu en juger par tout ce que j'entends dire autour de n)oi depuis ces quinze jours. Jamais deuil na été plus cordialement senti et partagé que le vôtre. Revenez donc, mon cher Edmond, s'inon guéri, au moins fortifié.

Claire (I) a été touchée beaucoup plus vivement que je ne Vaurais attendu de son âge. Tout le dimanche siiivant que j'ai passé avec elle, elle n'a pas cessé de me parler de hii et de vous. Je vous envoie soti baiser d'enfant.

Je vous embrasse et je suis à vom de tout cœur.

Paul de Saint-Victor.

Bien d'autres témoignages d'intérêt et d'amitié, signés des noms les plus hauts de la littérature et de l'art, ont été pieusement réunis dans un nécrologe qu'a relié Lorlic et qui porte, encastré dans le plat de sa couverture, un profil d'or sombre, en émail, ouvrage admirable de M. Claudius Popelin. On lisait au revers

(1) La fille (le II. P. de Saint-Victor, aujourd'hui Miulanic M.iximC' Dreyfus, est la lillcule de M. Kdiuoiid de Concourt.

MORT DE JULES 18or

du cuivre, avant qu'il fût caché sous le carton du plat,, celte inscription dédicatoire :

A mon ami Edmond de Goncourt

j'ai fait l'image de son frère

Jules

en témoignage de vive affection.

Et le nécrologe renferme de plus les lettres de Flaubert, de Michelet, de Feydeau, de MM. Renan, Taine, Th. de Banville. J'en veux retenir seulement les deux suivantes :

Une cordiale et douloureuse poignée de main, mon pauvre enfant! Avez-vousdu courage? — Oui, si votre vie est la continuation des travaux entrepris avec lui, aimés et désirés par lui. Il y a peut-être là un devoir, et alors vous voudrez le remplir. Où la consolation finit, on embrasse la force.

Rien ne peut vous adoucir cette doideur, je le sais; mais on a besoin de vous dire qu'on la partage et qu'on vous plaint profondément.

George S and.

Nohant, 27 juin 1870.

Passy, 23 juin 1870.

Hélas! mon cher confrère, il y a des moments comme cela dans la vie. On ne sait 2ilus que dire, on se regarde ébahis! Je savais les malheurs de cette amitié moitié de vous-même, et qu'il était découragé, mais il était si jeune. Il vous aimait et,, par toutes ses forces, il tenait à la vie. Ah! pauvre enfant, le voilà mort!

Je suis au lit cloué par une rude attaque. Il s'en est fallu de bien peu que le mot fin, le fm de tous les .livres, s'étalât sur ma tombe en petits caractères vite effacés. C'est pourquoi je n'étais pas hier au premier rang de vos amis.

Je vous serre la main bien tristement, de tout mon cœur.

Jules Jamn. (1)

(l) Le nécrologe se termine par les principaux articles et les portraits parus clans la presse : Th. Gautier {Journal officiel), — Th. de

M. Emile Zola provoqua des confidences qui ferment naturellement le chapitre consacré à la mort de Jules. La lettre de M. E. Zola est inédite; la réponse a déjà été publiée dans le Figaro, le 15 mars 1881 .

Paris, 27 juin 1870.

Je tiens encore à vous dire combien votre frère avait des amis inconnus et je serais allé vous le dire, de vite voix, si je n'avais la religion de la souffrance.

Il est mort, n'est-ce po*;^ beaucoup de l'indifférence du puljlic, du s'dence qui accueillait ses onivres les plus vécues. L'art l'a tué. Quand je lus Madame Gervaisais, ji; sentis b'ien qu'il y avait conwie un râle de mourant dans cette histoire ardente et mystique; et quand je vis l'attitude étonnée et effrayée du public en face du livre, je me dis que l'artiste en mourrait. Il était de ceux-là que la sottise frappe au cœur.

Eh bien! s'il s'en est allé découragé, doutant de lui, je voudrais liouvoir lui crier, ma'intenant, que sa mort a désespéré toute une foule de jeunes intelligences. Ah! j'aurais voulu que vous fussiez, là lorsque j'ai annoncé l'affreuse nouvelle à mes amis, à ceux qui ont mon âge, qui l'aimaient et l' admiraient de loin. Vous avez toute la jeunesse, entendez-vous, tout l'art de demain, tous ceux qui vivent de la vie nerveuse du siècle. « Jules de Goncourt est mort ! » et j'ai vu des larmes monter aux yeux; j'ai mis, par ces paroles, beaucoup de tristesse autour de moi. Il n'est pas mort tout entier, et vous, vous ne restez 23as seul. "Voilà ce que je tenais à vous écrire.

Je veux donner un dernier adieu à votre frère dans quelque journal, mais j'attends. Je désire ne ims me trouver mêlé à la foide des chroniqueurs.

Votre ami,

Emile Zola.

Banville {Gaulois), — Paul de Saint-Viclor (Ii6er/e', — Ch. Yriarte {Moniteur universel), — ,1. Levallois (Opinion nationale], — E. Maillard (PrcssC), — NclTtzcr {Tc?nps), — Ch. Monsolot (Monde illustré), — Jouvin [Figaro), — Duchcmin {Peuple français., — Ph. Burty [Chronique des Arts).

En lêle du volume a été placé le portrait gravé à l'cau-forte par Rajon.

M. de Goncoiirt répondit par celte lettre saignante :

Bar-sur-Scine, juillet 1870.

Si je n'avais pas été souffrant en arrivant dans ma famille,je vous aurais répondu plus tôt; je vous aurais répété combien j'étais tooché et reconnaissant de toutes les marques de sympathie coura£:euse que vous nous avez dénuées; je vous aurais dit combien vos deuxlettresm'avaient été douces dans ma douleur; je vous aurais demandé à échanger, selon le désir de mon frère arrêté par la maladie, la mort, nos relations lointaines et épistolaires en une amitié intime.

J'ai sous les yeux votre lettre et, devant la demande que vous me faites de la cause de sa mort, je me laisse allerà causer avec vous, à répandre, dans votre cœur ami, toutes les interrogations que je me suis adressées, toutes les suppositions que j'ai forgées avec les cruelles découvertes et les amères retrouvailles du passé, sans pouvoir toutefois m'expliquer cette mort bien plus faite pour moi que pour lui; car moi, je suis un mélancolique, un rêvasseur, tandis que lui était fait de gaieté, de vivacité d'esprit, de logique, d'ironie.

A mon sentiment, mon frère est mort du travail, et surtout de l'élaboration de la forme, de la ciselure de la phrase, du travail du style. Je le vois encore reprenant des morceaux écrits en commun et qui nous avaient satisfaits tout d'abord les retravaillant des heures, des demi-journées, avec une opiniâtreté presque colère, changeant ici une épithète, là faisant entrer dans une phrase un rythme, plus loin reprenant un tour, fatiguant et usant sa cervelle à la poursuite de cette perfection si difficile, parfois impossible de la langue française, dans l'expression des choses et des sensations modernes. Après ce labeur, je me le rappelle maintenant, il restait de longs moments brisé, sur un divan, silencieux et fumant.

Ajoutez à cela que, quand nous composions, nous nous enfermions des trois ou quatre jours sans sortir, sans voir un vivant. C'était, pour moi, la seule manière de faire quelque chose qui vaille, car nous pensions que ce n'est pas tant l'écriture mise sur du papier qui fait un bou roman que l'incubation, la formation silencieuse en vous des personnages, la réalité apportée à la fiction, et que vous n'obtenez que par les accès d'une sorte de fièvre hallucinatoire qui ne s'attrape que dans une claustration absolue, ie crois encore ce procédé de composition le seul bon pour le roman; mais je crains bien qu'il ne soit pas hygiénique.

Songez entln que toute notre œuvre, et c'est peut-être son originalité, originalité durement payée, repose sur la

maladie nerveuse, que ces peintures de la maladie, nousles avons tirées de nous-mêmes, et qu'à force de nous détailler, de nous étudier, de nous disséquer, nous sommes arrivésà une sensibilité supra-aiguë que blessaient les infiniment petits de la vie. Je dis nous, car, quand nous avons fait Charles Demailly, j'étais plus malade que lui. Hélas! il a pris la corde depuis. Charles Demailly! — c'est bien singulier, écrire son histoire quinze ans d'avance! Cette histoire, cependant, n'a pas été, Dieu merci! tout à fait aussi horrible.

Il n'y a eu jamais, chez lui, de conception déraisonnable; il y avait surtout la perte de l'attention et comme un enfoncement de sa personne encore vivante dans un lointaia mystérieux. Il était avec moi et je ne le sentais pas avec moi. 11 n'y a pas bien longtemps que je lui disais : « Jules, où estu, mon ami ? » — 11 me répondait, après quelques instants de silence : c Dans les espaces... vides! » Et pourtant, dans nos promenades, le matin même de la crise qui l'a tué, il trouvait une expression pittoresque pour caractériser un passant^ une expression peinte pour noter un effet du ciel.

Cela me soulage et semble adoucir mon chagrin de vous parler de lui, et je continue.

Je cherche encore et je trouve une autre cause. Moi, j'étais collectionneur; j'étais souvent distrait de mon métier par une babiole, par une bêtise; lui, beaucoup moins passionné pour la possession des choses d'art, était surtout collectionneur par déférence pour ce que j'aimais, par une tou-chante immolation à mes goûts. Il n'aimait ni la campagne ni le monde ; il avait une certaine paresse de corps pour les exercices violents, les armes, la chasse, le mouvement phy^ique. Sa pensée donc n'était pas un seul moment enlevée à la littérature par un plaisir, une occupation, une passion, que sais-je? — l'amour pour une femme ou pour des enfants; et quand la littérature devient ainsi la maîtresse exclusive d'un cerveau, c'est triste à dire, la médecine voit, dans cette préoccupation unique et fixe, un commencement de monomanie.

Il est évident que pour être ainsi constitué, ainsi fait,, ainsi amoureux des lettres, vivant uniquement sur et pour le livre qui allait paraître, un échec, une déception apportaient une blessure qu'il mettait un certain orgueil à dissimuler aux autres comme à moi-même, et il n'est pas douteux que les fortunes malheureuses d'Henriette Maréchal et de Madame Gervnisais aggravèrent un état déjà maladif.

Ce fut surtout la chute d'Henriette Maréchal qui lui fut sensible, au moment où, plein de courage et d'énergie, il

présenta une nouvelle pièce écrite au milieu de crises de foie intolérables et qu'il se sentit le théâtre fermé. En effet, il croyait avoir une vocation pour le théâtre; il croyait posséder des qualités de dialogue que j'avoue ne pas avoir, et que je trouve franchement, chez lui, supérieures à celles de ses contemporains. Et ce refus venait au moment où il comptait prendre une revanche avec Blanche de la Rochedragon {la Patrie en danger), où il rêvait de faire de grandes comédies satiriques modernes. Je me rappelle que c'était un de ses plus doux rêves, de se mettre, aussitôt son rétablissement, à une grande satire théâtrale de ce temps, sous le titre : la Blague, en même temps que nous travaillerions à un roman qui devait être le complément de Germinie Lacerteux.

Dans les causes meurtrières qui ne procèdent ni de l'intelligence, ni du moral, je ne sais rien! Il n'a fait quelques excès de femme que tout jeune ; il ne buvait jamais un verre de liqueur. Je ne trouve, dans sa vie, que des excès de tabac, il est vrai du plus violent et du plus fort, avec lequel nous nous stupéfiions pendant les entr'actes du travail. Mais le tabac et les causes physiques ont-elles l'influence que leur prêtent certains médecins?

J'ai toujours dans la mémoire cette terrible proposition formulée par Béni-Barde, le médecin qui l'a soigné et qui a étudié tantdemaladiesnerveuses : u Dix ans d'excès de femme, dix ans d'excès de boisson, dix ans d'excès de n'importe quoi, quelquefois démolissent moins un homme qu'une heure, une seule heure d'émotion morale. »

Une proposition à méditer pour nous tous, gens de lettres, pour vous qui travaillez dans notre genre et qui êtes nerveux 1 II faut vous distraire parfois de votre métier, combattre l'excès de la pensée par la fatigue physique, vous occuper de la bête qui est en vous et lui faire prendre de la vie matérielle tout ce que vous pouvez lui donner, travaillera vous faire un épidémie de bronze. Ce sont, dans notre dur métier, les conditions pour vivre, pour durer, pour réaliser tout ce que vous êtes en droit d'obtenir la nature de votre talent,, bonheur et récompense refusés à mon frère.

Edmond de Concourt. (1)

(i) De CCS morts violentes et dcsespcrces, la vie d'artiste, à Paris, avec la surexcitation nerveuse qu'elle produit et l'énuilation noaladivc qu'elle irrite, offre des exemples nombreux. Nous extrayons d'une liasse de lettres inédites dont les notes dominantes sont l'énerveraent de l'effort incompris et la tristesse, ce billet de Gustave Doré mort, lui aussi, de n'avoir pas pu obtenir, dans la

XXÏII

Les eaux-fortes et les aquarelles de Jules. Sa correspondance.

Les rares acheteurs de l'Art du dix-huilième siècle n'avaient pas été seulement frappés par la richesse et la nouveauté des détails sur les maîtres et les petits-maîtres jusque-là dédaignés, et par leur ressemblance littéraire. Les fascicules de couleur brique, tirés à deux cents exemplaires sur papier teinté, qui sortaient des presses d'un imprimeur lyonnais et que mettait en vente la librairie Dentu, au Palais-Royal, renfermaient des eaux-fortes d'un aspect très personnel, faites, en dehors de toute règle, avec la seule préoccupation de rendre, le plus près possible, les dessins originaux que commentait le texte. Ces eaux-fortes, sauf deux qui ne sont pas les moins curieuses et qui ont été gravées par Edmond, ataient pour auteur Jules de Goncourt.

Toutes se font remarquer par une interprétation bien personnelle qui s'est accrochée au caractère du modèle beaucoup plus qu'à la littéralité de ses

peinlure le succès, qu'il rêvait. Il écrivait à une amie, pou rie temps avant sa mort :

Merci, ynerci, et encore merci pour votre mot aimable! Ils sont encore et seront toujours rares ceux qui, le jour de l'insuccès et de l'insulte, vous crient : « Bravo » et a Courayel » — El c'est à eux seuls que l'on doit de 7ie pas défaillir, en face des coups répétés delà cabale el de f injustice. Et je suis heureux de vous compter parmi ceux-là.

Enfin je ne me confesse encore ni vainu, ni mort, cl « En avant! toujours en avant ! »

Cordialement à vous.

GusTAVK Doré.

détails. C'est l'impression de l'original qu'a surtout poursuivie et obtenue le graveur. Dans les planches où il a osé se mesurer avec La Tour et transporter dans une forme d'art monochrome les masques merveilleux d'animation et 'de couleur, à larges lumières, heurtés, sabrés d'audacieuses balafres de pastel pur, sans écrasement d'estompé ou de pouce et sans modelé, Jules de Concourt est arrivé à une puissance d'effet qui égale presque celle des originaux. Il y a, dans son œuvre d'après La Tour, trois ou quatre pièces qui sont tout à fait de premier ordre et aucun autre graveur, homme de métier et de belle taille, n'a rendu le roi du pastel avec cette autorité et celte affinité de talent. La Lecture de Fragonard, pâle sépia toute en nuances, et le Gobelet de Chardin sont rendus aussi avec un bonheur d'autant plus charmant que l'interprète se meut avec liberté dans des chemins qu'il a ouverts. Une façon inattendue d'attaquer le cuivre, de muscler les contours, donne à ces eaux-fortes une saveur d'intimité, d'improvisation et d'élégance qui les rendent infiniment précieuses.

Ces qualités personnelles on les trouve aussi, non moins franches d'accent, dans les aquarelles par lesquelles Jules avait débuté dans l'art. 11 était arrivé assez vite à connaître toutes les roueries du métier. Ses aquarelles, très pittoresques, sont d'un ton rare et feraient plutôt penser, par leur tonalité^ aux travaux des aquarellistes anglais qu'à ceux de Decamps et de Marilhat qui, au temps où Jules cherchait sa voie dans la peinture à l'eau, étaient en possession, chez nous, de la maîtrise et du succès. Il se permet pourtant des licences que les peintres anglais considèrent comme des crimes : des grattages de papier, des reprises de gouache, même des rehauts de crayon lithographique. C'est que l'indépendance des idées

crée naturellement un art indépendant. Jules de Concourt pensait, avec Shakspeare, que tout est bien qui finit bien, et — quoiqu'il ne fût pas jésuite — il était d'avis que la fin justifie les moyens.

Après sa mort, M. Philippe Burty eut l'idée de faire connaître au public, par des reproductions sur bois, ces aquarelles qui n'avaient jamais été exposées et de réunir l'œuvre gravé de son ami. Jules n'avait pas illustré seulement rAi't du dix-huitième siècle, il avait transporté sur le cuivre sept dessins de Gavarni et un assez grand nombre de pièces diverses. M. Ph. Burty venait de faire avec succès une publication de l'œuvre gravé du fameux chirurgien anglais Seymour Haden. Il s'ouvrit de son projet à M. Edmond de Concourt qui, l'approuvant, lui répondit, à quelques jours d'intervalle, par les deux lettres suivantes :

Bar-sur-Seine, 30 juin 4870, Cher ami,

Que vous êtes obligeant et qu'aimablement vous caressez ma doxdcur! Votre idée du petit livre pour les ujnis me sourit. Il faut vous dire que, peu de jours avant sa mort, il m'avait dit : M Je voudrais réunir mes eaux-fortes de Gavarni. Je demanderai cela à Burty qui sait fabriquer un livre avec une préface. »

Je suis un peu souffrant. Toute la fatigue de ces jours derniers s'est tournée en irritation d'entrailles; mais cela n'a rien d'inquiétant.

Figurez-vous que je ne connais pas l'article de Saint- Victor {]). J'ai un ardent désir de le lire. Vous seriez bien aimable de l'envoyer. Par la même occasion, si vous pouvez vous procurer un article de Banville publié dans le National du 26 ou 27 courant, jetez-moi-le à la poste.

Tout à vous de arur,

Edmond de Goncourt.

(1) 11 s'agit (le l'article nécrologique dont il a été question plus haut [Liberté, tl juin 1870).

Mercredi, 6 juillet 1870.

Cela va mieux, mais fai gardé une telle lassitude de corps ■et une telle fatigue de tête que cela me coûte d'écrire une lettre. <Que vous êtes charmant, bon, serviable et comme, à mon retour, je veux faire de nos relations un peu espacées, une amitié intime, si vous le voulez bien. J'ai reçu un pptit mot de ■Charles Blanc ;j\n également reçu des lettres d'Hugo et de Seymour Haden (i). Jt veux répondre au dernier ces jours-ci. Saint-Victor m'a envoyé son feuilleton. Le portrait moral de mon frère est charmant et très vrai. Il a été plein de cœur dans cette circonstance et s'est fait reaimer entièrement par ■moi.

Bien pardon pour la recherche du National.

Vous viendrez chez moi, à mon retour, et tout ce que vous trouverez de Jules vous le prendrez. Les cuivres seront à votre ■disposition pour les planches qui manqueront . Je vous ferai ■voir quelques dessins de Jides que vous ne connaissez pas, et un portrait de lui aquarelle par moi en 1 857 que je trouve très ressemblant. Pour le petit travail que je suis heureux et fier de vous voir faire, vous aurez tout ce que vous voudrez et plus encore.

Quant au dessin de Lalanne, je vous dirai que je suis ■assez embarrassé. Je crois qu'il vaut mieux attendre mon retour qui aura lieu à la fin du mois, et j'ai peur que le jardin soit complètement grillé. Je me déciderai dans quelques jours.

Je vous dirai que je négocie en. ce moment avec Carpeaux

(1) Cet hommage de l'aquafortiste anglais mérite qu'on s'y arrête. Il est plus qu'un acte de courtoisie puisque des relations personnelles ne l'avaient pas provoqué:

02, Sloane St., 28 juin 1870.

Monsieur, Pardonnez-moi si, n'ayant pas l'honneur de votre connaissance, ■j'ose ajouter à ceux de vos amis les vifs regrets que la perte cruelle que vous venez d'éprouver causent à un étranger.

Mainte fois, en venant à Paris, l'idée m'est venue de prier mon ■ ami Burly de vouloir bien me présenter à ces deux frères qui, par Ja distinction de leurs goûts et de leurs travaux, m'ont toujours si intéressé, me mettre en rapport avec ces deux esprits qui 7n' ont toujours été si sympathiques.

Permettez-moi, Monsieur, de vous cssM?'er que ta triste nouvelle que la chronique vient m'apporter m'a peiné à un point difficile à exj)rimcr, et excusez-moi si, au milieu de vos chagrins si récents, je me ■suis permis de votis adresser ces sincères paroles de condoléance et de aespect.

Seymour Haden.

un médaillon de mon frère pour mettre sur sa tombe (I). Je serais bien désireux de V obtenir.

Rappelez-moi au souvenir de votre femme et de votre pauvre père.

Je vous serre les deux mains.

Edmond de Go^co^J•RT.

Heureux homme qui, avec vos collections, avez de jolies petites filles à aimer !

Les documents, les indications manquaient à M. Burty. On les lui donne:

Cher ami,

Ce n'est pas commode les renseignements que vous me demandez. Vous n allez pas faire ça instantanément, et il vaut mieux causer. Parole d'honneur! je ne connais pas l'engendreur de mon frère. Le pourquoi? — C'est qu'un graveur 7ious avait pris soixante francs pour une eau-forte qu'il n'a pas gravée et mon frère a trouvé plus économique d'être son graveur pour rien... Le premier imprimeur de lu première eauforte Goncourt? — Diable m'emporte si je me le rappelle! — De quoi ou parlait? — Mais, dans ce vieux temps lithographique, aucun aquafortiste ne montait la tète aux populations.

]\Io7i frère a travaillé sans amour-propre ei à défaut de moi qui l'embêtais, il en serait peut-être resté à sa première. Il croyait bien à une eau-forte nouvelle, ou, du moins, plus originale que celle de son temps et qu'il aurait trouvée, mais à la condition d'un an ou deux ans de travaux préparatoires, d'études sur les morsures, etc. Mais à cela il préférait l'écriture. Il n'a jamais été amusé que par quelques têtes d'après La Tour qu'il sabrait à grands coups, en une heure.

Dans une visite faite, dans une partie de chasse, aux environs de Paris, j'ai trouvé sur une table de cJidteau, le roi des albums japonais, un album rapporté du Japon par M. de Chasseron, où il y a des séries de masques japonais et des petits théâtres qui s'ouvrent et se déploient, amusants comme tout.

Mes compliments à Madeleine pour son grandissement, son grossissement, son forcisscment ; mes amitiés à Madame Burty. Est-elle devenue la Meunière du Moulin de Boucher? Quant à

(1) Ce projet n'a pas abouti.

moi, je vais me sauver un mois en Champagne, et ne pas travailler du tout au bouddhisme. Burly I Burty, la science te perdra ! Tu es lliomme qui veut tout savoir, et rien nest malsain, pour un esprit parisien, comme l'étiule des religions !

Tout à vous, cher ami,

Edmond de Goncourt.

Le paragraphe de cette lettre relatif à la première eauforte de Jules se complète par un fragment du Journal où le lecteur assiste, chez le patriarche de l'impression, le vieux Delâlre, au tirage d'une épreuve d'essai :

17 février 1859. — Je suis dans une pièce au rez-dechaussée où deux fenêtres sans rideaux versent un jour crû et laissent voir un jardinet pelé, aux arbustes maigres. Devant moi une grande roue et, sur la roue, le bras nu d'un homme, la manche relevée ; à côté, le dos d'un autre homme en blouse grise, encrant et chargeant une planche de cuivre sur la boîle, l'essuyant avec la paume de sa main, la tamponnant avec de la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d'Espagne. . .

Et moi, sur ma chaise, j'attends avec l'émotion d'un père qui attend un héritier ou rien. C'est ma première eau-forte que je fais tirer chez Delâtre : le portrait d'Augustin de Saint- Aubin. Oui, voilà plusieurs jours que nous sommes plongés dans l'eau-forte, mais jusqu'au cou et même par-dessus la tête. Particularité étrange, rien ne nous a pris dans la vie comme ces choses : autrefois le dessin, aujourd'hui l'eauforte. Jamais les travaux de l'imagination n'ont eu, pour nous, cet empoignement qui fait absolument oublier non seulement les heures mais encore les ennuis de la vie et tout au monde. On est de grands jours à vivre entièrement là-dedans. On cherche une taille comme on ne cherche pas une épitbète, on poursuit un ehet de griffonnis comme on ne poursuit pas un tour de phrase. Jamais peut-être, en aucune situation de notre vie, autant de désir, d'impatience, de fureur d'être au lendemain, à la réussite ou à la catastrophe du tirage.

Et voir laver la [)ianche, la voir noircir, la voir nettoyer, et voir mouiller le papier, et monter la presse, et étendre les couvertures, et donner les deux tours, ça vous met des palpitations dans la poitrine, et les mains vous tremblent à sai-

sir cette feuille de papier tout humide où miroite le brouillard d'une image à peu près venue. (1)

Mais la guerre et la Commune intervinrent et le projet de la publication des eaux-fortes fut nécessairement ajourné. On n'y revint que trois ans après, au commencement de 1874.

Janvier 20, 1874.

Cher ami,

Je vous ai préparé ces jours-ci le catalogue de Jules : il y a 79 pièces, y compris le Figurant de Gavarni qu'a Bracqicemond -]- bis-|- '« planche en collaboration avec Gavarni : ce qui fait, pour la totalité de l'œuvre, 85 pièces.

Tout à vous,

Edmond de Concourt.

Le papier est bougrement court pour le Pont neuf de Gabriel de Saint-Aubin.

^'avez-vous pas un Amour à la pointe sèche que je me rappelle vaguement et que je n'ai pas ? Ça ferait 86.

Lundi soir (août iSlo ?).

Cher ami.

Je déjeunais ce matin dans un endroit oîi je vous mènerai dîner un jour. J'avise un monsieur en face de moi. C'était Gaucher, de retour de Florence, d'Amsterdam et même de la rue Laffitte. Je rais causer avec lui II s'écrie, avec un désespoir comme les dessine le Punch : « Ce Burty, il n'est pas passé à l'Art, et cependant Gaucherel lui avait dit qu'il vint voir le dessin de Bocourt, qu'il y vint désigner le graveur qu'il voulait, et le temps ! Moi, mon avis est que le dessin de Bocourt soit gravé par le graveur qui a fait le Carpeaux de l'Illustration de cette semaine.

De Gaucher j ai été à Méaulle. Il m'a juré, sur la jolie tête de son fils, que tous les bois seraient livrés avant la fin du mois, y compris la repi-ise générale et tous les bois de Maurand.

{\) Rapprocher ce morceau d'une autre scène de tirage d'épreuve, dans Manelle Salomon (t. Il, p. 189). A ce sujet, j'extrais d'un billet de mai 1880 adressé par Jules à M. l'h. Burty : « Le papier vergé pour les tirages est une blague, quand il est sec. Et puis le Chine volant aussi, .le le proclamerais sur l'échafaud ! » KiJmond ajoute : « Jules n'aimait que le papier du Japon. » Lettres de Jules, p. 251.

Et la copie?

f avais juré d'être sage. Je V avais été chez Sichel et chez Bing ; mais le moyen de l'être chez M"" Dcssoye qui venait d'acquérir cinq petites boîtes de laque ancienne, genre Marie- Antoinette. J'ai ai acheté quatre seulement, mais c'est fini, n..i-ni, fini!

A jeudi.

Cher ami,

Tout à vous,

Edmond de Concourt.

21 octobre i8"o.

Je s^iis passé aujourd'hui chez Liénard. Je l'ai trouvé occupé des tirages sur Japon. Il y a six ou sept planches, les petits Gavarni entre autres . C'est vraiment charmant. Cela m'a redonné du cœur pour la publication ; que cela vous en donne aussi. Je crois que Gaucher nous prépare une gracieuseté, à savoir deux exemplaires des planches sur parchemin!

Tout à vous,

L'album émergeant de toutes les lenteurs qui accompagnent l'élaboration d'un livre soigné, parut enfin, à la Librairie de l'Art, en 1876. On trouvera plus loin, dans le chapitre traitant de V Iconographie., sa description détaillée, le catalogue des pièces gravées et des reproductions qui ont été faites sur bois d'après les aquarelles les plus importantes de Jules. L'œuvre gravé complet, très complet, des deux frères, avec tous les états et les pièces presque uniques, a été déposé à la Bibliothèque nationale, ainsi qu'il appert du document suivant :

21 décerabrc 1884.

Mon cher Burty,

Je dois vous reporter tous les jeudis les lettres de mon frère et mille choses m'en ont empêché! Jeudi dernier, ça été une réunion pour le buste de Flaubert. Vous savez que j'ai boule-

versé le haut de ma maiao^i (i) et que ce remaniement, qui devait durer huit ou dix jours, dure depuis cinq semaines, sans que j'en voie la fin, et ça été un prétexte à tout à fait me ruiner. Jeudi, sans faute, je vous rapporterai lesdites lettres. J'en ai retrouvé de très curieuses chez Louis Passy, des lettres d'Afrique, de Suisse, deux lettres sur la mort de notre mère!

Tout en refaisant ma maison, je suis en train de faire mes 2'jaquefs pour le néant et l'œuvre de mon frère que je devais laisser, après ma mort, au Cabinet des Estampes, je viens de le donner tout de suite.

Voici la petite note que j'ai mise en tête. Si vous y trouvez matière à un fait divers pour un journal d'art, faites-en ce que vous voudrez :

« Œuvre de Jules de Concourt donné au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale par son frère.

Œuvre unique formé par le graveur, offrant la réunion de ses 86 eaux-fortes (loi épreuves) dont quelques-unes n'otit tiré qu'à deux ou trou exemplaires, et contenant tous les états.

A la collection des eaux-fortes de mon frère, je joins les quelques très méchantes planches faites par moi à ses côtés, pour lui tenir compagnie, pendant qu'il piochait le cuivre.

Le catalogue détaillé de ses eaux-fortes a été rédigé par Philippe Burty et publié à la librairie de l'Arl, en 1876. »

Novembre -1884.

Edmond de Concourt.

Avant d'entrer dans la phase nouvelle de la vie d'Edmond et de dire sur l'œuvre de Jules les dernières paroles, il reste à noter sa correspondance qu'Edmond commença à réunir en 1884 et qu'il a publiée en 1885. Dans la vie commune des deux frères, Jules, d'esprit plus souple, toujours prêt à improviser, avait été amené à écrire presque toutes les lettres de la maison et à entretenir les relations avec les amis. Aussi, de 1851 à 1870, les lettres d'Edmond sontelles fort rares; mais on en trouve quelquefois de la main de Jules qu'il signait Edmond avec une grâce touchante. Les lettres Importantes, concertées entre

(1) Sous l'inspiralion de M. E. de Gonrourt, M. Frantz Jourdain, un lettré d'avanl-gnnlo doublé d'un artiste, agençait le Grenier pour les réunions dominicales.

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