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CORRESPONDANCE DE JULES

eux, comme tout ce qu'ils faisaient, portaient les deux initiales E. J.

Ce recueil de lettres, d'une lecture mélancolique, s'empare avec autorité, dès le début, de l'esprit du lecteur. Elles reflètent l'histoire de deux intelligences unies dans une même passion, combattant dans l'obscurité et dans le vide. Toutes les étapes de leur route sont marquées par des bulletins de défaite, d'où éclate parfois une fusée de rire. Mais la note soutenue est la tristesse des déceptions et l'indiflerence méprisante pour tout ce qui n'est pas l'art. M. Aurélien SclioU a été, le plus souvent, le confident des déboires de Jules. A lui cette lettre :

Nous vous écrivons navrés, très positivement. Un peu souffrants de corps tous deux, un peu nous découvrant de grosses promesses d'infirmitcs pour nos vieux jours, puis, par là-dessus, très malades d'âme, nous raidissant contre le découragement et nous y laissant aller d'heure en heure. Pas une main tendue; les médiocres et les vieux régnant ; pas un courant, pas un mouvement; la mer littéraire endormie comme un lac d'huile : l'éditeur, un mythe; quelques titres, une défaveur; le théâtre possédé absolument par les vaudevillistes infects; le public lisant tout; la critique, une accoucheuse qui ne fait que des avorlements ; les petits journaux ne révélant personne; les grands taisant les jeunes gens; l'inimitié et l'insolidarité poussées au plus haut point dans la République des lettres; des alliés ridicules; et vos luttes, et vos fièvres, et vos angoisses, et votre furie d'avenir, enfin tout ce cœur que vous mettez dans votre tète, ne servant de rien, ne menant à rien. Allez, je vous le répèle, nous fatiguons une mer d'huile!

... Nous vous aimons comme vous nous aimez. Nous vous aimons parce que vous nous aimez. Nos tristesses se confessent l'une à l'autre; nos étoiles anonymes se sont prises dans la vie, bras dessus, bras dessous, et ne se quitteront pas. Et maintenant, la main dans la main, tous trois égaux devant notre belle amitié, causons, ami... (1)

(I) Lettres de Jiihs, p. 80 et 63.

Et c'était un moment de rassérènement bientôt suivi par de nouvelles tristesses. Cette idée poursuit le lecteur, durant tout le temps qu'il parcourt le livre, que Jules n'a pas seulement entrevu le succès qui allait ensoleiller l'œuvre à laquelle il avait voué sa vie, et qu'il est mort, en pleine bataille, sans en avoir connu le résultat.

Mais sa mémoire a été recueillie par une amitié fidèle. L'œuvre commune des deux frères assure définitivement leurs deux noms contre l'oubli. M. Edmond de Goncourt a voulu faire plus. Renonçant volontairement à la part de collaboration qui lui revient dans les lettres de Jules, il lui a élevé de ses mains un monument littéraire sur le socle duquel il a écrit simplement : Lettres de Jules de Goncourt.

Le siège de Paris et la Commune. — Catalogue des œuvres de Watteau et de Prud'hon.

La déclaration de la 'guerre à l'Allemagne, notifiée le 13 juillet 1870, suivit de quelques jours la mort de Jules. Edmond, qu'un de ses parents avait entraîné à Bar-sur-Seine, rentra à Paris, dans la maison d'Auteuil que Jules avait habitée fort peu de temps. Elle était restée dans le désordre de l'emménagement; les meubles n'avaient pas leur place, les cadres retournés, les cartons de dessins et d'estampes gisaient aux pieds des murs, et les livres, ficelés en paquets, étaient empilés au rez-de-chaussée.

Quand, après la capitulation de Sedan, on entrevit

pour Paris la menace d'un siège, les justes inquiétudes pour les richesses d'art qu'il avait laborieusement accumulées vinrent s'ajouter à la tristesse d'Edmond et aux douleurs patriotiques dont tous les Français étaient frappés ensemble. Gustave Flaubert, du Croisset, lui écrivait alors :

Mon cher Edmond,

Si je ne vous ai pas écrit depuis longtemps, c'est que je vous croyais d'abord en Champagne, puis je ne sais où, depuis la guerre.

Quel renfoncement, hein? Mais nous allons nous relever, il me semble.

Je ne fais rien du tout. J'attends des nouvelles et je me ronge, je me dévore d'impatience. Ce qui m'exaspère, c'est la stupidité des autorités locales!

Mes pauvres parents de Nogent nous sont arrivés ici, et mon toit abrite maintenant seize personnes.

Je me suis engagé comme infirmier à VHôtel-Dieu de Rouen, en attendant que j'aille défendre Lutèce, si on en fait le siège [ce que je ne crois pas).

J'ai une envie, un prurit de me battre. Est-ce le sang de mes aïeux les Natchez qui reparaît?... Àh! bien heureux ceux que nous pleurons, mon pauvre ami!

Dès que tout sera fini, il faudra que vous veniez chez moi. Il me semble que nous avons bien des choses à nous dire? et puis je suis si seul! — Et vous donc!

^Si vous le voulez, écrivez-moi et donnez-moi des nouvelles de vous et du reste.

Je vous embrasse très fort,

Gustave Flaubert.

Alors, dans les apprêts du siège, Paris prit une physionomie nouvelle et inattendue. Tout homme valide se fît soldat et la grande ville, comme une fourmilière inquiétée, fut enfiévrée par une activité singulière. L'étrangeté du spectacle auquel assistait Edmond de Concourt lui fit rouvrir le cahier fermé depuis la mort de Jules, et il revint à l'habitude de fixer à la hâte,

comme sur un cliché de collodion, les Spectacles qui le frappaient. On a pu lire quelques-uns des extraits qui vont suivre dans un supplément du Figaro, mais la plupart sont absolument inédits et sont tirés de la partie du Journal qui ne sera donnée entièrement au public que vingt ans après la mort de l'auteur :

Dimanche, 28 août 1870, — Dans le Bois de Boulogne, là où l'on n'avait guère vu jusqu'ici que de la joie entre le vert des arbres, j'aperçois un grand morceau de blouse bleue : le dos d'un berger près d'une petite colonne de fumée blaochâlre et, tout autour de lui, des moutons broutant, à défaut d'herbe, le feuillage de fascines oubliées. Partout des moutons et, dans le creux d'un sentier, couché sur le côté, un bélier mort, la tête aux cornes recourbées tout aplatie, et d'où suinte un peu d'eau sanguinolente, élargissant, petit à petit, une tache rouge dans le sable, — pauvre tête que flah'e, comme dans un baiser, toute brebis qui passe.

Dans les allées des calèches, de grands bœufs hagards et désorientés, vaguent par troupes. Un moment, c'est un affollemeut. Par toutes les percées, par tous les trous de la feuillée, l'on aperçoit un troupeau de cent mille bêtes éperdues se ruer vers une porte, une sortie, une ouverture, semblables à l'avalanche d'un fougueux dessin de Benedetto Castiglione.

Et la mare d'Auteuil est à moitié tarie par les bestiaux buvant agenouillés parmi les roseaux.

Mardi, (i f^rptemhre. — Au dîner de Brébant, je trouve Renan assis tout seul, à la grande table du salon rouge et lisant un journal avec des mouvements de bras désespérés. Arrive Saint- Victor qui se laisse tomber sur une chaise et s'exclame; « l/Apocalypse... les chevaux pâles! » Neftzer, du Ménil, Berthelot, etc., se succèdent et l'on dîne dans la désolation des paroles des uns et des autres. On parle de la grande défaite, de l'impossibilité de la résistance, de l'incapacité des hommes de la Défense nationale. On stigmalise celte cruauté prussienne qui l'ecommence ficnséric. A quoi Renan dit : « Les Allemands ont peu de jouissances, et la plus grande qu'ils peuvent se donnei-, ils la placent dans la haine, dans la pensée et la perpétration de la vengeance! » Et Ton remémore toute cette haine vivace qui

LE SIÈGE DE PARIS t^Oli

s'est accumulée, depuis Davousl, en Allemagne, s'ajoutaat à la haine léguée par la guerre du Palatinat et dont la colère expressive survivait dans la bouche de la vieille femme qui me montrait, il y a quelques années, le château d'Heidelberg.^i

Des choses du siège quelques-unes sont éparses dans la Maison crun artiste. A la page 22 du tome I, l'auteur a raconté la décollation d'une poule blanche et les remords qui lui en restent. Le petit salon rouge d'Auteuil, rehaussé par ses bordures noires, sur les murs duquel vivent maintenant, d'une vie charmante et calme, les trois crayons de Watteau, les sanguines des Saint-Aubin et de Boucher, n'a pas conservé trace de l'exécution sanglante auxquels les obus prussiens qui arrachaient l'air d'un bruit strident faisaient un accompagnement tragique.

Samedi, 29 octobre. — Les guinguettes, les jeux de boule de Romainville sont fermés; il n'y a plus, sur cette route aimée du Parisien que des chiens errants de toute race, lamentablement maigres, et tournoyant, comme affolés, à la queue les uns des autres.

11 pleut, et, au delà de la bande verte du champ que je traverse, j'aperçois ce qui est devant moi, avec les couleurs noyées et l'incertitude d'un paysage vu à travers la buée d"un carreau. Bientôt cependant, sortant de la bruine lointaine, à travers les hachures de la pluie, se dessinent des silhouettes étranges d'hommes et de femmes qui, en se rapprochant de moi, me semblent le défdé d'une Cour des Miracles ! C'e-t la rentrée des maraudeurs. 11 y a toutes les laideurs habillées de toutes les fantaisies de la loque. On y voit des attelées d'hommes poussant de lourds chariots chargés de pommes de terre, à côté de petits enfants traînant quelque chose de vert dans une boite à cigares attachée au bout d'une ficelle. On y voit, marchant courbées, ployées en deux, des femmes aux robes luisantes de pluie, les bas jambardés de boue jusqu'au derrière. Un y voit d'autres femmes qui, des retroussis de leurs cotillons s'étant fait des poches tout autour d'elles, mettent au jour de grands morceaux impudiques de chair. On y voit encore des fillettes qui, dans l'effort de porter un petit sac sur leurs

têtes, montrent, tendu en avant, sous le placage de la robe mouillée, le dessin menu de leur petit ventre, de leurs cuisses frêles. Et un voyou qui semble avoir posé pour Gavarni dans une planche de Vireloqiie, ferme la marche, brandissant au bout de son bras levé en l'air, un long chat noir fraîchement écorché.

Mardi, 8 novembre. — Un ciel rose et les maisons serrées de Vautre rive, comme des blancs de dominos dans les ynasses violettes des arbres, et Veau jaune avec un reflet du ciel qui la saumoné, et l'île, en face, complètement rasée, avec un peu de bleuâtre dans la forêt de rejets de ses broussailles, et, d'un côté, le pont du chemin de fer d'Astiières, un fil iioir dans l'air, et, de Vautre, le pont de Clichy, le tablier d'une de ses arches tombé dans Veau. Et, dans ce paysage aux coideurs qui ne sont pas les couleurs d'un jour réel, mais des couleurs qui semblent des colorations d'opale et de nacre vues au crépuscide, — la prostitution se promène. Il y a de la femme à soldats de toutes les catégories et je marche derrière une créature à laquelle donne le bras un jeune lignard. Elle est en cheveux, les cheveux tignonnés en couronne ou phUôt en moule de pâtisserie en haut de la tête. Elle a une robe de laine noire à longue queue dont la taille est sous les seins, avec une pèlerine à la ruche lui remontant sur les épaules. Elle porte un foulard blanc au col et un panier de paille noire à la main. C'est la tenue distinguée de la fille de maison ci Vusage des militaires, en Van de grâce 1810.

Mercredi 9 novembre. — « Hugo! » — C'est Neftzer qui m'a entraîné ce soir dans la cave de Frontin et qui parle : — « Hugo, je l'ai beaucoup pratiqué à la Conciergerie en 1852, quand il venait tous les jours dîner avec ses fils et Vacquerie. Proudhon et un autre de mes amis s'étaient rationnés à des dîners qui coûtaient dix sous. Notez que, pour ces dix sous, on avait trois plats, mais quels plats! On avait du vin, mais quel vin! Moi, je fais la distinction des bonnes et mauvaises choses, mais je me résigne aux mauvaises. Lui, Hugo, rien! Je me rappelle un jour où il avait été en retard et où nous ne l'attendions plus. Nos restes avaient été jetés dans un coin : un infâme arlequiu, un mélange de choses comme de la blanquette de veau et de la raie au beurre noir. Eh bien! Hugo s'est jeté là-dessus. Nous le regardions avec stupéfaction, et vous savez qu'il mange... comme Polyphéme!

Ce que Proudhon pensait d'Hugo, bah ! vous le demandez!

— Il avait pour lui le mépris qu'il aurait eu pour un musicien ! »

Il est dix heures et demie, et, selon l'ordonnance de la Défense nationale, un garçon éteint le gaz et apporte une chandelle sur la table. Le sous-sol a pris la physionomie d'un de ces cafés souterrains où j'ai soupe à Berlin.

« lVIoi,jesuis Germain, — reprend Neftzer — complètement Germain; je défends seulement la France par devoir, mais je ne m'abuse pas. Le jour n'est peut-être pas loin où vous reverrez une république phocéenne, un grand duché d'Aquitaine, un grand duché de Bretagne! »

Et, dans l'obscurité, de cette grosse face jordaenesque, rougeoyante de la lumière crue de la chandelle qui en l'ait saillir la chair épaisse et les verrues, de ce baragouin par moment incompréhensible, de cette parole rétive qui sort comme d'éructations, s'échappent desobservalions, des pensées pleines de profondeur, des ironies, des paradoxes presque de génie. Et il finit en déclarant tout haut que M. de Bismarck est le premier des hommes d'Etat de tous les temps, se demandant toutefois s'il eût fait d'aussi grandes choses s'il avait rencontré les difficultés et les circonstances contraires que trouva Pitt.

Lundi, 14 novembre. — Aujourd'hui, je pousse devant moi et vais à l'aventure par des chemins déserts, à travers la banlieue abandonnée. Ce ne sont que maisons à la grille laissée grande ouverte par la visite d'un, franc-tireur., maisons aux carreaux cassés d'où volétent, au dehors, des lambeaux de petits rideaux tout grippés par la pluie. Ici pendent sur le trou d'une porte absente, les brindilles cVune plante grimpante, là le vide de la niche d'un chien garde le vide d'une vacherie délaissée. Mais, parmi toutes ces bâtisses, il en est une qui me parle., je ne sais pourquoi. Une bâtisse fabriquée avec des démolitions de toutes les sortes et de toutes les époques, une bâtisse OH l'on sent qu'un étrange et cocasse Parisien, après en avoir été l'architecte, y a pris ses invalides. Je pénétre dans la cour tout encombrée de choses hétéroclites, parmi lesquelles je distingue une baignoire d'enfant et un immense chapeau de paille, un chapeau de philosophe champêtre, un chapeau d'inventeur. Une moitié de vieille porte Louis XV m'introduit dans l'unique pièce du rez-de-chaussée : les meubles sont en bouillie, un buffet éventré n'a plus, des panneaux qui le formaient, que des filandres de bois pendant comme des ficelles. Chose touchante, au milieu de la dévastation qui a fait rage dans ce pauvre logis, dans un coin, sur une chaise, la seule restée intacte, est posé à plat, entr'ouvert, un vieux livre à tranche

rouge, le livre tel qiCil a Hé lahsé par le propriétaire après sa dernière lecture.

Suinedi 31 décembre. — J'entre chez Roos, le boucher anglais du boulevard Haussmaun. Je vois toute sorte de dépouilles bizarres. Il y a au mur, accrochée à une place d'honneur, la trompe du jeune Polliix, l'éléphant du Jardin d'accliniatalion, et, au milieu de viandes indevinables et de cornes excentriques, un garçon offre aux clients des rognons de chameau.

Le maître-boucher pérore au milieu d'un cercle de femmes : — « C'est quarante francs la livre pour le filet et poiir la trompe... Oui, quarante francs!... Vous trouvez cela cher, Mesdames, mais je vous donne ma parole que je ne sais comment je vais m'en tirer... Je comptais sur trois mille livres, et Poliux n"a produit que deux mille trois cents... Les pieds, vous me demandez le prix, c'est vingt francs ! — Ah 1 permettez-moi de vous recommander le boudin; le sang de l'éléphant, vous ne l'ignorez pas, c'est le' sang le plus généreux; son cœur, savez-vous, pesait vingt-cinq livres... et il y a de l'oignon dans mon boudin ! »

Mardi, 2i janvier 1S7I. — Chez Brébant, dans la petite antichambre qui précède le grand cabinet où l'on dîne, tout le monde comme brisé et épars sur le canapé, les fauteuils, parle ù voix basse, ainsi que dans la chambre d'un malade, des tristes choses du jour et du lendemain qui nous attend. On se demande si Trochu n'est pas un fou. \ ce propos Berthelot dit avoir eu communication d'une afrr;he imprimée, mais non affichée, destinée à la mobile, où Trochu parle de Dieu et de la Vierge, comme en parlerait un mystique... On se met à table; chacun tire son morceau de pain... Un garçon place sur la table une selle de mouton.

— « Messieurs, dit Hébrard, regardant la chose, vous verrez qu'on nous servira le berger à notre prochain diner! »

— « Du chien! Vous dites que c'est du chien, s'écrie Saint- Victor, avec la voix pleurarde d'un enfant en colère. — N'est-ce pas, garçon, que ce n'est pas du chien? »

— " Mais c'est la troisième fois que vous en mangez ici, » lui jette quelqu'un.

— « iNon, ce n'est pas vrai, reprend Saint-Victor. M. Brébant est un honnête homme, il nous préviendrait... Le chien est une viande impure — fait-il avec une horreur comique, — du cheval, du cheval, oui, mais pas de chien! »

« — Chien ou mouton, s'éciie Neftzer, la bouche pleine, je

n'ai jamais mangé un si bon rôti... Mais si Brébant vous donnait du rat!... Moi, j'en ai mangé... c'est très bon... le goût est comme un niéiauge de porc et de perdreau ! »

Pendant cette dissertation, Renan, qui paraissait préoccupé, soucieux, pâlit, verdit, jette sa cotisation sur la table et disparaît.

Au temps du bombardement, des batteries prussiennes, établies sur les hauteurs de Clamart, avaient pris pour cible le dôme des Invalides qui, de là haut — au dire de Th. Gautier — « se profilait sur le ciel gris, comme un casque de Sarrasin damasquiné d'or. » La région d'Auteuil, qu'habitait M. de Concourt, se trouvait dans la ligne du tir; sa maison et les voisines étaient devenues le rendez-vous d'obus de projection trop faible pour atteindre le but visé. La place devint intenable. M. de Concourt écrivit alors à M. Ph. Burty :

17 janvier 1871.

Mon cher ami,

Tourneux m'apprend que voua êtes déménagé, famille et bibelots. Je vous félicite. Je suis moins heureux. Je reste élans l'ouragan des obus saiis ponvoir prendre la résohitinn de déguerpir. Hier, le canon m'avait empêché de dormir toute la nuit, et j'étais encore dans mon Ut, ci onze heures, dans un engourdissement fatigué. Au milieu des tonnerres de la batterie Mortemart, je venais d'entendre du bruit au-dessus de ma tête et je croyais que Pélagie veiiait de déranger ou de laisser tomber quelque chose dans la chambre de mon frère, quand elle est entrée et m'a annoncé gaillardement qu'il venait de tomber un obus chez mon voisin, justement dans une chambre dont le mur est mitoyen. L'obus, ou plutôt deux fragments d'obus avaient percé le toit et étaient tombés dai,is une chambre oii était couché un petit garçon que ses engelures empêchent de marcher. L'enfant n'a rien eu que la jicur du plâtre tombé du plafond et même rien n'est cassé dans la chambre.

Tout Cl vous.

Edmond de Goncolut.

J'irai vous voir jeudi ruç Vivienne. Du reste, d'ici hi, peutêtre une certaine batterie de la Porte jaune qui n'est pas démasquée, me forcer n-t-elle ci devenir tout ci fait Parisien du centre.

En effet, M. Ph. Bnrty, obligé par les obus de quitter la rue du Petit-Banquier, avait trouvé un abri provisoire dans une maison réquisitionnée par la municipalité, à l'angle de la rue Vivienne et du boulevard des Italiens, au-dessus de la IJbraùne nouvelle. Une ou deux pièces de l'appartement demeuraient inoccupées. M. Burty les offrit à son ami qui s'empressa d'y transporter les maîtresses pièces de ses collections et ses livres les plus précieux. Ce fut là qu'il passa les derniers jours du siège et le temps de la Commune, Ceci explique le morceau suivant du Journal posthume :

Mardi, 23 mai 181 1 . — Il est à peu près six heures. Les Versaillais viennent de prendre la barricade de la rue Drouot, et, répandus en ligne sur le boulevard, ouvrent le feu dans la direction de la porte Saint-Denis. Voilà ce que j'ai sous les yeux, de la maison faisant l'anfile de la rue Vivienne : De l'autre côté'du boulevard, dans le moment complètement désert, il y a, étendu à terre, un homme dont je ne vois que les semelles de bottes et un bout de galon doré. Près du cadavre se tiennent un garde national et un lieutenant sur lesquels les balles des Versaillais font pleuvoir les feuilles d'un petit arbre, étendant ses branches audessus de leurs tètes. Un détail dramatique que j'oubliais : derrière ces deux hommes, dans le renfoncement d'une porte cochère fermée, une femme tient dans une de ses mains un képi, — peut-être le képi du tué. Au milieu de la terrible fusillade, le garde national, un gros homme aux gestes violents et parlant à la cantonnade, semble demander aux Versaillais de relever le mort. Les balles continuent à faire pleuvoir les feuilles sur les deux hommes. Alors le garde national dont j'aperçois la figure rouge de colère, jette son chassepot sur son dos, la crosse en l'air, et marche sur les coups de fusil, l'injure à la bouche. Soudain, je le vois s'arrêter, porter la main à son front, appuyer une seconde cette main tenant son front contre un petit arbre, puis tourner sur lui-même et tomber sur le dos, les bras en croix. Le lieutenant, lui, était resté immobile, à côté du premier mort, tranquille comme un homme qui méditerait dans un jardin. Une balle qui avait fait tomber une branchetle sur lui et qu'il avait rejetée d'une chiquenaude, ne l'avait pas tiré de son immobilité. Soudain, il eut un regard,

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