‹ Les GoncourtChapitre 27 sur 75 · LA COMMUNE · texte numérisé non relu

LA COMMUNE

un long regard jeté sur le camarade tué et sa résolution fut prise. Sans se presser, et comme avec une lenteur dédaigneuse, il repoussa derrière lui son sabre, se baissa et s'etïorça de soulever le mort. Il était grand et lourd, le mort, et, ainsi qu'une chose inerte, échappait à ses efforts et s"en allait à droite et à gauche. Enfin, il le souleva, et, le tenant droit cimtre sa poitrine, il l'emportait, quand une balle fit tournoyer dans une hideuse pirouette le mort et le blessé qui tombèrent l'un sur l'autre.

Je crois qu'il a été donné à peu de personnes d'être, à deux fois, témoins d'un aussi héroïque et aussi simple mépris de la mort.

Réinstallé dans sa maison, après la Commune, M. de Goncourt dut faire réparer les dégâts assez graves qu'elle avait subis et s'occuper de son installation (1). Il fit lentement le reclassement de ses livres et de ses collections. Croyant sa vie littéraire définitivement fermée, il ne songeait plus alors qu'à clore, sans le terminer, rA7't du dix-huitième siècle commencé avec son frère, et à vivre désormais dans le repos bien gagné d'un japoniste et d'un lettré. Son esprit, du reste, après les secousses qu'il avait traversées, ne lui paraissait plus apte à la gymnastique des idées et des phrases, et, tout entier au souvenir de Jules, il écrivait alors sur son Journal :

6 août 1871. — C'est particulier comme, dans les actes de la vie que je rêve la nuit, notre fraternité ne s'est pas dissoute. Il est toujours là, prenant la moitié dans les faits de mon existence Imaginative, comme s'il vivait toujours.

(i) Il écrivait, le 17 juin 1871, à Paul de Saint- Victor :

Jlon cher ami, Je me faisais une fête de dîner avec vous chez Brébant, mais le premier diner tombele 20 juin, im dur anniversaire pour vioi et je ne me sens pas le courage d'aller m' asseoir entre vous.

Oui, je dois me trouver heureux, dans l'effondrement et l'incendie presque universel d'Auteuil, d'avoir retrouvé ma maison, mais j'ai bien pour quatre ou cinq mille francs de réparations, avec une collection de morceaux d'obus et de bombes enrayante.

Edmond de Concourt.

Et il ajoutait quelques jours après :

Jeudi, 17 août. — Mon état est un grand dcUcmrnt des personnes, et des choses. Les personnes qui me sont le plus sympathiques, je ne suis p/((S sûr de les aimer. Quant auxchoses, elles ont pterdu pour moi leur attraction. Un de ces jours derniers, sur le quai, un libraire m'a offert de voir un ballot de brochures sur la dévolution. Autrefois la nuit eût eu de la peine à me chasser de chez lui ; aujourd'hui, après en avoir regardé deux ou trois, j'ai dit au libraire que j'avais des courses à faire et r/ue je reviendrais.

La cicatrice du cœur ne se fermait pas. La douleur distraite un instant par les malheurs du siège et de la Commune, s'exaspérait dans la solitude, et, bien que deux ans se fussent écoulés, il écrivait :

Samedi, l""" juin 1872. — Avec les années, le vide que m'a laissé la mort de mon frère se fait plus grand. Rien ne repousse chez moi des goûts qui m' attachaient à la vie. La littérature ne me parle plus. J'ai un éloignement pour les hommes, pour la société. Et, par moments, je suis hanté de la tentation de vendre mes collections, de me sauver de Paris, d'acheter dans quelque coin de la France favorable aux plantes et aux arbustes, un grand espace de terrain oit. je vivrais tout seul, en désolé et farouche jardinier.

Il semble qu'un peu d'allégement se soit produit en 1873. A cette époque, en effet, sans s'imposer encore un travail de tète et d'imagination, M. de Goncourt coordonna et compléta des notes sur les œuvres de Watteau et de Prud'hon. Les catalogues de leurs dessins, de leurs peintures et de tout ce qui s'y rattache furent publiés en 1875 et en 1876.

Mais le renouveau définitif de l'esprit de l'écrivain et le retour au travail furent produits par une nouvelle secousse causée par la maladie. La note inédite que voici en fixe la date exacte :

Vendredi, 8 janvier 1875. — Depuis deux ou trois jours, je commence à revivre et ma personnalité rentre tout douce-

Page 1