LE RETOUR AU TRAVAIL
îïicnt dans Vctrc vague, fluide, vide que font les grandes maladies.
fai été bien malade. J'ai manque mourir. A forre de promener, le mois dernier, un rhume dans les boues et le dégel de Paris, un beau matin, je n'ai pn me lever. Trois jours je suis resté couché avec une fièvre terrible et une cervelle battant la breloque. Le jour de Noël, il a fallu aller à la recherche d'un médecin indiqué par le concierge de la villa. Le médecin m'a déclaré que j'avais une fluxion de poitrine, et m'a fait poser, dans le dos, un vésicatoire grand comme un cerf-volant. Et, depuis la visite du médecin, onze jours j'ai vécu sans fermer l'œil et toujours me remuant et toujours parlant, avec la conscience toutefois cpie je déraisonnais, mais ne pouvant m'en empêcher.
Ce délire, c'était une espèce de course folle dans tous les magasins de bibelots de Paris où j'achetais tout, tout, tout... et l'emportais moi-même. Il y avait, dans mon esprit troublé, une déformation de ma chambre devenue plus grande et descendue du premier au rez-de-chaussée. Je me disais que c'était impossible et cependant je la voyais telle. Un jour je fus intérieurement très agité. Il me sembla que le sabre japonais qui est toujours sur ma cheminée n'y était plus. Je me figurai que l'on redoutait un accès de folie de ma part, que l'on avait peur de moi.
Dans ce délire toujours un peu conscient, l'homme de lettres voulut s'écrire, s'analyser. Malheureusement les notes que je retrouve sur un calepin sont complètement illisibles. Je ne puis en déchiffrer qu'une seule. — « Nuk du 28 décembre 1874. — Je ne sais 2)lns, je ne peux plus dormir. Quand je le veux absolument et que je ferme les yeux, il se présente devant moi une feuille blanche avec un encadrement et une grande lettre ornée, une page toute prépmréc pour être remplie et qu'il faut que je remplisse absolument... et celle-ci écrite, une autre se présente, et encore une autre et toujours ainsi. »
Le retour au travail avait été naturellement provoqué par le retour aux sensations. Le journal, lui aussi, était souvent ouvert à cette époque :
JNovembre 1876. — C'est bon, c est fécondant pour les travaux d'imagination les courses que je fais 'dans la nuit tombée, avant dîner. Les gens qu'on coudoie, on ne voit pas leurs figures ; dans les boutiques, le gaz qui commence à s'allumer met une lueur diffuse oit /"o?i ne distingue rien; et la locomotion remue votre cervelle sans que les yeux soient dis-
traits au milieu de ces choses endormies et de ces vivants à l'état d'ombres. Alors la tète travaille et enfante. Je vais aussi à travers le Bois, par la grande rue de Boulogne, et, regardant un moment dans la Seine le reflet de ce pauvre Saint-Cloud ruiné, je reviens.
Lentement alors, avec hésitations, abandons et retours fréquents, fut élaboré le premier des ouvrages d'imagination que M. Edmond de Goncourt ait écrit seul.
La fille Élisa.
C'est un livre de vérité et de compassion qui a soulevé beaucoup de tempêtes et donné l'essor à de bien creuses déclamations. Il s'agit d'une étude sur la prostitution et sur le régime du silence absolu imposé aux prisonnières dans les maisons centrales. Inventé par l'américain Auburn, au commencement de ce siècle, mis à l'essai aux États-Unis, ce système barbare fut adopté en France, et il est maintenant en vigueur. Dans un nombre d'années limité, à des échéances qui peuvent, presque sûrement, être déterminées d'avance, ce mode de répression appliqué dans toute sa rigueur, amène chez les misérables qui le subissent, le ramollissement cérébral et l'imbécillité.
D'une visite que Jules et Edmond avaient faite ensemble à la maison centrale de Glermont, au mois d'octobre 1862, tous deux étaient revenus frappés par le triste spectacle qu'ils avaient eu sous les 3eux. Sans dessein précis, ils s'étaient mis à feuilleter les livres des criminalistes, à étudier les questions pénitentiaires, à creuser autour, à amonceler des notes qui,
dans leur esprit, n'avaient pas encore forme d'art quand Jules mourut. Edmond rouvrit le dossier et, remontant aux causes, il fut conduit impérieusement, par leur enchaînement, à créer une œuvre qui a tourné peu à peu à la monographie et dans laquelle l'action, presque nulle, laisse la part très grande au document et à la physiologie. Reproche-t-on à l'auteur d'avoir introduit la science dans l'art à dose très élevée, et étudié, avec trop de précision, dans son milieu obscur, le vice machinal, presque inconscient, où la tyrannie de l'éducation et de l'exemple, la toute puissance des milieux ont conduit le plus souvent ses victimes? Il se dégage de la lecture de la Fille Elisa une profonde pitié. La visée morale est très apparente et, dans les descriptions techniques, l'auteur, domptant son émotion, emploie une modestie de facture et une réserve qu'ont dû lui reprocher bien durement ceux qui, alléchés par les promesses du titre, cherchaient seulement dans son livre de libidineuses descriptions.
L'écrivain fut le premier à souffrir de son œuvre ; il ne parle jamais qu'avec tristesse et dégoût des basfonds où il dut s'embourber pour pénétrer dans les dessous de son sujet. On lira dans ses mémoires posthumes inédits :
Vendredi, 20 novembre !874. — Par le vent froid qu il fait ce matin, en montant i'c?-s Saint-Cloud pour gagner Versailles, dam V excitation d'une marche presque courante, mon roman (la Fille Elisa) commence à prendre une apparence de dessin dans ma cervelle. Je me résous à mettre dans le renfoncement et le vague d'un souvenir toutes les scènes de bordel et de cour d'assises que je voulais peindre dans la réalité brutale de la mise en scène ; et les trois parties de mon roman se condensent en un seul morceau.
Dimanche, 22 août 1875. — Aujourd'hui je vais à la re-\ cherche du document humain aux alentours de l'Ecole mili-
2i4 LES CONCOURT
taire. On ne aaiira jamais, avec notre timidité naturelle, notre malaise au milieu de la plèbe, notre horreur de la canaille, combien le vilain et laid document avec lequel nous ^x avons construit nos livres 7ious a coûté.
Ce métier d'agent de police consciencieux du roman populaire est bien le jj/t/s abominable métier que pî/isse faire un homme d'essence aristocratique. Mais Vattirant de ce monde neuf qui a quelque chose de la sèdxiction d'une terre non explorée pour un voyageur, puis assez vite la multiplicité des observations et des remarques, l'effort de la inémoire, le jeu des perceptions, le travail hâtif et courant d'un cerveau qui moucharde la vérité, grisent le sang-froid de l'observateur et lui font oublier, dans une sorte de fièvre, (es duretés et les dégoûts de so7i observation.
Donc M. Edmond de Concourt qui fait profession, dans la vie, des délicatesses les plus subtiles, des raffinements les plus rares, n'est descendu dans le cercle dantesque où se meut l'ignominie bestiale de la prostituée qu'en crispant ses muscles pour dompter ses répugnances. Il n'en est pas moins demeuré, sous une forme sévère, impitoyable pour la vérité, et, s'il est sorti de là « un livre d'abjection, » comme on l'a dit, M. Edmond de Concourt n'en avait pas moins le droit d'affirmer qu'il l'avait conçu « dans un sentiment de curiosité intellectuelle et de commisération pour les douleurs humaines. » Pascal a écrit: « Je blâme également et ceux qui prennent le parti de louer l'homme et ceux qui le prennent de le divertir, etye 7ie puis approuve?' que ceux qui cherchent en gémissant. » La Fille Elisa semble née sous l'égide de cette pensée.
Les amis de l'auteur ne s'y trompèrent pas, et, le lendemain du jour oîi il fit la lecture de son manuscrit à M. et à M""^ Daudet, il reçut de son ami les lignes que voici :
(Janvier 1877).
Ami Goncourt, pas de papier ! Je ro?/s écris sur une carte. La nuil a passé sur mon i7npressi07i et, au lieu de 7iie refroidir,
m'a monté et chauffé en diable. Ce que vous nous avez lu de votre livre est beau, complètement beau. Allez-y! et ne vous laissez j^lus distraire par rien d'étranger à Elisa. Ma bourgeoise est très exaltée, et, de chez vous au Marais, hier, on en a dit du mal de l'homme d'Auteuil, dans la petite voiture.
Jidia persiste à trouver que votre arrivée, à la fin, gâte le beau paysage crayeux. Vous verrez ça quand le livre sera fini. Ce qu'il faut, c'est garder le paysage et cette agonie aux lèvres gonflées de mots qui ne sortent pas. Je vous serre la patte avec amitié et très grand respect, car elle tient un fier morceau de porte-plume.
Alphonse Daudet.
Mais le livre que l'auteur avait conçu chaste et sévère, qu'il avait pris soin d'expliquer dans une préface, qu'il avait retusé de donner par morceaux, suivant sa coutume, dans la presse quotidienne (1), lui échappa complètement, à partir du jour de la publication. Le Nain jaune qui, en dehors de l'auteur, avait jugé bon d'offrir la Fille Elisa en prime à ses abonnés, pour mieux hameçonner ses lecteurs, fit précéder l'envoi du livre par un éreintement pudibond. Le Gaulois se voila la face et M. Edmond Tarbé termina son article par cette déploration mélancolique sur un livre qu'il daignait appeler pourtant une curiosité intellectuelle :
« Sur l'exemplaire de son livre qu'il nous a envoyé, M. de Concourt a écrit : a Hommage sympathique de l'auteur. » Après quoi il a signé.
« Certes, jamais M. de Concourt n'a eu davantage le droit de compter sur une plus grande réciprocité de sj'mpathie que celle que nous lui avons vouée. Son caractère et son talent sont, pour nous^ l'objet d'une
(1) ÎN'ous relevons dans le Journal posthume inédit la note suivante :
Samedi, 30 janvier 1877. — Une chose dure et qui m'a été bien pénible aujourd'hui, ça été de sùjner, à la place habituelle où étaient Edmond et Jules, designer d'un seul nom un livre sous presse.
estime toute particulière. Il est un des hommes qui honorent le plus notre profession et dont la juste gloire est la moins contestée. C'est pourquoi il nous permettra de nous affliger plus que tout autre de l'erreur où l'a entraîné sa passion de peintre et de moraliste, et c'est pourquoi il comprendra l'ardeur de la protestation que nous publions ici.
« Venant de tout autre que lui, le nom de la Fille Elisa n'eut pas même été prononcé dans ce journal. Écrit par cette plume vaillante et loyale, il est un danger que nous avons considéré comme un devoir de signaler. C'est encore lui rendre honneur que de lui témoigner noire indignation ! » (1)
Mais le journal le plus profondément atteint dans ses sentiments de modestie, de retenue et de pudeur fut /e Tintamarre. Dans le numéro du 1" avril 1877, un honnête bibliothécaire, caché sous un pseudonyme, publia, dans une forme que ne rachète ni l'esprit de l'article, ni les intentions de l'écrivain, une parodie intitulée : La Fille Elisabeth, un chapitre du roman de Vannée prochaine.
Cet article fît esclandre, par hasard, et plus de bruit que n'en demandait l'auteur. M. de Cassagnac qui passait, en ce temps-là, en Cour d'assises, dit charitablement, dans sa défense, qu'il lui semblait singulier qu'on l'amenât devant le jury pour insulte aux ministres alors qu'on laissait impuni l'auteur de la Fille Elisabeth qui outrageait si impudemment les mœurs.
Cette désignation retentissante fut relevée. Elle provoqua les poursuites du parquet. Le gérant du Tintamarre et l'auteur furent condamnés par le tribunal correctionnel de la Seine à cinquante et à cent francs d'amende. Comme, en vertu de la loi de 1868,
(1) Gaulois, 28 murs 1877.
cette condamnation entraînait implicitement la déchéance des droits politiques, les condamnés firent grand tapage autour de leur aventure. Ils adressèrent une supplique aux membres de la Commission parlementaire chargés de reviser la loi sur la presse.
M. de Concourt, lui aussi, put craindre d'être inquiété et il écrivait, en ce temps-là, à M. Alphonse Daudet :
27 avril 1877.
Cher ami,
... Vous savez petit-être que le Tintamarre a mis en campagne tous ses légistes pour me faire poursuivre. Il serait curieux que le ministère, pour tenir la balance de la Justice égale, ayant poursuivi un journal républicain, poursuive, après, le livre d'un monsieur présenté comme un familier de Compiégne là ousque il n'a jamais mis les pieds, pas plus qu'aux Tuileries. Enfin, en ce temps oii la politique se glisse daiis tout, ça n'est pas invraisemblable!
Tout à vous deux de cœur,
Edmond de Concourt.
Les journaux prirent fait et cause pour ou contre l'auteur de la Fille Élisabelk; et la Fille Eiisa de M. de Concourt, qui ne tenait que de très loin à ces débats, devint un peu — comme l'avait été, douze ans avant, Henriette Maréclial — une plate-forme pour les récriminations passionnées et les duels de plume.
Les Frères Zeraganno. — Madame Saint- Huberty.
On lira plus tard dans les mémoires inédits :
Mercredi, 27 décembre IS'ÎG. — Aujourd'hui que mon livre de la Fille Élisa est presque terminé, commence soudain à aipfaraîlre et à se dessiner dans mon esprit le roman avec lequel je i'êve de faire mes adieux à l'imagination.
Je voudrais faire deux cloivns, deux frères s'aimant comme nous nous sommes aimés, mon frère et moi : ils auraient mis en commun leur colonne vertébrale et chercheraient, toute leur vie, un tour impossible qui serait "pour eux ce qu'est, pour un savant, la trouvaille d'un problème de la .science. Là-dedans beaucoup de détails de l'enfance du plus jeune et la fraternité du plus vieux, mêlée d'un peu de paternité !
L'aîné, la force; le jeune, la grâce, avec quelque chose d'une nature-peuple poétique qui trouverait son exutoire dans le fantastique que le cloivn anglais apporte au tour de force.
Enfin le tour longtemps irréalisable par des détails du métier serait trouvé. Ce jour-là, la vengeance d'une écuyère dont l'amour aurait été dédaigné par le plus jeune, le ferait manquer. Du reste, la femme 7i' apparaîtrait qu'à la cantonnade. Il y aurait chez les deux frères une religion du muscle qui les ferait s'abstenir de la femme et de tout ce qui diminue la force.
Nous avons essayé de dégager plus haut, dans les chapitres consacrés à la vie des Goncourt, la part d'autobiographie que le frère survivant avait introduite dans les Zemyanno. C'est le second livre d'imagination qu'Edmond ail publié après la mort de Jules, quand, oubliant le serment qu'il s'était fait à lui-même de ne plus écrire^ il fut ramené à la table de travail par l'obsession des souvenirs. Retracer l'histoire de leur vie commune et de leurs travaux fraternels était une façon da tromper la tristesse et de prolonger, au delà de la
mort, rilkision de la collaboration. Aussi la fiction fantaisiste des deux clowns dont le comique froid et sinistre semble parfois une création de Hogarth, n'estelle autre chose qu'un cadre merveilleusement approprié au /awen^o des souvenirs, à l'histoire de deux vies uniquement vouées à une même œuvre et que le sort, après les avoir liées, avait cruellement séparées. Sous les masques grimaçants des deux clowns coulent les vraies larmes des ménechmes littéraires unis ou plutôt confondus par l'amitié et par les goûts. Dans cette œuvre dont la psychologie est poignante et la plastique idéalement baroque, une succession de tableaux très courts, comme des strophes, enlevés en trois coups, acquiert la puissance saccadée d'un courant électrique interrompu. On y trouve des accumulations de sentiments savamment concentrées, à côté de lenteurs reposantes; les moindres impressions sont décuplées par la puissance de l'observation qui les a perçues et de l'art qui les décrit; sur des thèmes brutaux, s'éveille parfois la musique la plus fine du style et la plus délicate.
Car c'est surtout par là que vaut le livre, par l'analyse subjective des impressions vécues, par le dragage des souvenirs que l'écrivain a tirés de son cœur. Il semble qu'on en perçoive les palpitations. Où trouver une analyse plus précise, une définition plus saisissante, plus conforme, dans son raffinement et dans sa netteté au ioti et soli defin'Uo de l'Ecole , que ces lignes : « Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l'un et l'autre par des liens mystérieux, des attaches psychiques, des atomes crochus de natures jumelles, et cela, quoiqu'ils fussent d'âges très différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers mouvements instinctifs étaient iden-
tiquement les mêmes. Ils ressentaient des sympathies ou des antipathies pareillement soudaines, et, aîlaientils quelque part, ils sortaient de l'endroit ayant, sur ]€s gens qu'ils y avaient vus, une impression toule semblable. Non seulement les individus mais encore les choses, avec le pourquoi irraisonné de leur charme ou de leur déplaisance, leur parlaient mémemenl à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont la naissance est d'une fantaisie si entière et qui vous étonnent souvent par le on ne sait comment de leur venue, les idées d'ordinaire si peu simultanées et si peu parallèles dans les ménages de cœur entre homme et femme, les idées naissaient communes aux deux frères qui, bien souvent, après un silence, se tournaient l'un vers l'autre pour se dire la même chose... Mais aussi, il faut le dire, entre les deux frères le resserrement de la fraternité était fait par quelque chose de plus puissant encore... Ce qu'ils faisaient semblait si peu appartenir à aucun en particulier que les bravus s'adressaient toujours à l'association et qu'on ne séparait jamais le couple dans l'éloge ou le blâme. C'est ainsi que ces deux êtres étaient arrivés à n'avoir plus à eux deux. — fait presque unique dans les amitiés humaines^ — à n'avoir plus qu'un amour-propre, qu'une vanité, qu'un orgueil, qu'on blessait ou qu'on caressait à la fois chez tous les deux. » (1)
Ces pages, qui sont de la biographie pure, donnent l'impression d'un style recouvrant des dessous d'homme. Dans les autres parties du livre, la trame, sans doute, est moins serrée, l'auteur rend la main au récit pour qu'il se développe à son aise dans les limites précises d'une action circonscrite et sans invention ;
(1) Les Frères Zemtjanno, ji. 232 et suiv.
mais, partout, on sent la vie sous la fable, et c'est bien là, — comme l'auteur l'a dit dans sa préface, — « une tentative dans une réalité poétique. » (1)
Au reste, les clowns, ces créatures falotes et contrastées qui reflètent bien le génie britannique, froid et sépulcral, que Dickens a tant aimés et si souvent décrits, étaient bien faits pour séduire un espritd'arliste. La complexité maladive de leur type, le côté plastique de leur conception avaient encore, il y a quelques années, à Paris, un interprète surprenant dans ce spleenétique Botwell qui mourut d'apoplexie, en pleine représentation, sur la piste, et qui parfois, au milieu de ses exercices, cédant à une fantaisie macabre, se drapait dans quelque oripeau et, imposant le caractère tragique à son masque blanchi pour le rire, parcourait le cirque en déclamant, d'une voix criarde et rauque, les vers les plus effrayants de Shakspeare.
Th. Gautier avait pour lui une admiration enthousiaste qu'il a manifestée mainte fois et M. Barbey d'Aurevilly l'avait en vue, sans doute, quand il a écrit sur les Frères Zemganno ce morceau exquis qui fait du clown un initiateur de l'homme de lettres : « J'ai toujours été un grand hanteur de cirques, un amateur de ces spectacles physiques qui ne me donnent pas qu'un plaisir des sens, quoiqu'il y soit aussi, mais un plaisir intellectuel bien autrement profond et raffiné. Si, nous autres écrivains, nous pouvions écrire comme ces gens-là se meuvent, si nous avions, dans le style, les inépuisables ressources de leur
(1) La Chamhre-tempéte et quelques autres fantaisies de l'écuyère américaine éparses dans le livre, out été eirpruntées à Louis il, roi (le Bavière, le wagnériste fou, noyé eu 1886. Il régnait alors et per.iécutait >ans n lâche M. de Goncourt pour qu'il laissât copier, pour lui, sa collection de dessins.
vigueur^ de leur souplesse presque fluide, de leur grâce ondoyante, de leur précision mathématique, de la propriété des mots, comme ils ont, eux! la propriété des mouvements, nous serions de grands écrivains... Je suis convaincu que, pour qui a le sentiment des analogies et la puissance des m3-stérieuses assimilations, les regarder, c'est apprendre à écrire. N'a-t-on pas dit d'une danseuse célèbre que tous ses pas étaient des sentiments? Pourquoi un grand clown, — car, à sa manière, un clown qui est un artiste peut très bien être grand, — ne serait-il pas quelque chose comme un Rivarol et un Hogarth en action? Étincelant comme l'un avec son corps, terrible et grotesque comme l'autre. Je ne reprocherai donc pas à l'auteur des Frères Zemganno d'avoir abaissé son sujet en choisissant deux clowns pour incarner dans ces deux hommes qui semblent n'avoir qu'un corps et qui passent leur vie à le retourner comme une paire de gants, un superbe sentiment, un de ces sentiments qui impliquent une âme élevée et charmante. » (2)
Les lettres inédites que voici, adressées à M. Alphonse Daudet, semblent lui attribuer une impulsion dans l'idée que réalisa M. de Concourt de faire un roman des Frères Zemganno. La dédicace écrite au front du livre semble aussi rattacher ce volume au « gracieux ménage».
Lundi, 7 octobre 1878.
Mon cher petit,
Je vous ai obéi. Je suis dans les deux clowm^ et j'ai presque un chapitre de parachevé. Seconde manicre des Goncourt qui III amuse infiniment. Je serai bien heureux de lire cela un jour au ménage pour qu'il me donne le petit bravo qu'on accorde aux exercices de mes héros.
(1) ConslUulionnel, 12 mai 1879.
LES FRÈRES ZEMGaXNO 223
Vous savez que le bouquin appartient à votre femme. Elle pourrait en accepter la dédicace même si elle était demoiselle. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : on m'a dit que vous étiez souffrant. Je voudrais bien avoir un petit mot de vous qui me parle de votre santé et de votre livre.
Tout au gentil ménage,
Edmond de Concourt.
Vous recevrez dans un mois une préface Gautier qui fera peut-être hurler, mais que je trouve diantrement vivantel
J'ai vécu un mois dans une série d'adultères — pas pour mon compte — des plus intéressants pour un romancier. Je vous conterai cela.
56 décembre 1878.
Mon petit,
Vous êtes si gentil, vous qui avez une femme, un intérieur, des lampes qui vont et du bon vin d'une foultitude d'endroits, enfin un tns de choses que je n'ai pas chez jnoi, que ça me ferait joliment plaisir si vous vouliez — comme vous me l'avez offert — me d'mner à diner, à moi et au ménage Charpentier, dans le voisinage du jour de l'an. Je ne parle pas avant : maintenant c'est trop tard. Si vous fiisiez cela, je vous serais d'abord bien reconnaissant et ensuite je vous lirais un grand bout, mais un très grand bout de mon affaire qui a besoin de vos encouragements et des sympathies du littéraire ménage. Madame Baudet va trouver que je suis joliment indiscret, mais tant pis!
Mes amitiés très vives à tous les deux,
Edmond de Concourt.
Je travaille comme une brute, et malheureusement, avec un peu mal aux yeux, ce qui est embêtant. — Ah! au fait, pas le mercredi.
12 février 1879.
Cher ami, quoique je sois en pleine fin, j'accepte. Ma foi! je ne me sens pas le courage de me priver d'une bonne soirée avec vous. Je viens d'abattre la représentation du tour nouveau : cela me semble original.
Tout au ménage.
Edmond de Concourt. (1 )
(l) Voici encore, un peu antérieure, et sur le même sujet, une
Pour une rai?on oubliée, la première lecture du manuscrit des Frères Zemganno n'eut pas lieu avenue de rObservatoii'e. L'auteur réunit un jour ses amis à Auteuil, et, dans un article du 15 mars 1879, M. Alphonse Daudet fit part aux lecteurs de la Revue de France des impressions qu'il avait ressenties : « De Concourt réunit ce matin quelques intimes pour leur lire, avant déjeuner, son roman nouveau. Dans le cabinet de travail sentant bon le livre et comme éclairé, du haut en bas, par l'or bruni des reliures, j'aperçois, en ouvrant la porte, la forte carrure d'Emile Zola, Yvan Tourguéneff, colossal comme un dieu du Nord, avec sa longue barbe jaunissante, et la fine moustache noire, sous des cheveux en coup de vent, du bon éditeur Charpentier. Flaubert manque : il s'est cassé la jambe l'autre jour; et, à ce moment, cloué sur une chaise longue, il fait retentir la Normandie de formidables jurons carthaginois.
« Edmond de Concourt paraît cinquante ans. Il est parisien mais d'origine lorraine; lorrain par la prestance, parisien par la finesse! Des cheveux gris, d'un gris d'ancien blond, l'air aristo et bon garçon, la haute taille droite, avec le nez en chien de chasse du gentilhomme coureur de halliers; et, dans la figure^ énergique et pâle, un sourire perpétuellement attristé, un regard qui parfois s'éclaire, aigu comme
lellie inédile adressée à M. Ph. Burly :
18 septembre 1S78.
Mon cher ami, Je voulais aller vous voir, ma j'ai eu à courir les sallimbanques et les cloiins ! Par lù-dissus, j'ai clahli le premier chapitre de mon roman et éiril la préface du liv7-e de Tliéo. Aujourd'hui Je pars passer la fin du 7hois chez la princesse. A mon retour, il fa'>dra passer ensemble mie journée où vous me raconterez vos victoires Japonaises et témiti(jues.
Tout à vous,
Edmond de Go^couRT.
une pointe de graveur. Que de volonté dans ce regard, que de douleur dans ce sourire ! Et, tandis qu'on rit et qu'on cause, tandis que Concourt ouvre ses tiroirs, range ses papiers, s'interrompant pour montrer une brochure curieuse, un bibelot venu de loin, un autographe trouvé d'hier; tandis que chacun s'assied et s'installe, une émotion me prend à regarder la table large et longue;, la table fraternelle faite pour deux et où la mort, un jour, est venue s'asseoir, elle troisième, enlevant le plus jeune des deux frères et cou pant court brutalement à cette unique collaboration. » Et;, en même temps que paraissait cet article, M. A. Daudet écrivait à son ami :
Je vims de vous piir seulement, car je n'ai eu le livre qu'en seconde main, dans une tourbillonnante fin de semaine. J'ai retrouva, à lu même place, mes 'picoteuients d'yeux, vies hattemeids de cœur de la première lecture, toute la grande émotion des pages symboliqiœs du livre. Fortement empoigné aussi par la mise en scène du tour et la ccdastrophe ; c cA aussi dramatique que possible. Mais ce que je ne connaissais pas, ce qui me chante par-dessus tout, c'est le roulement, le train de vie de la Mai'ingotte, les horizons toujours changeants à la curiosité de ses lucarnes, et le petit' air de Bohème que grincent les essieux de ses roues. C'est ce que vous appelez si justement le sentiment bohémien et que vous avez admirablement rendu, comme personne. Je ne sors plus de votre Maringutte; j'y mange, j'y rêve, de la tête aux pieds. Me voilà j^ris d'un prurigo d'escampette. « Andare ! andare ! n je n'ai plus que ça dans l'idée, et c'est vous qui l'y avez mis avec votre sacré beau bouq-uin.
Je ne vais pas vous féliciter, n'est-ce pas? Vous savez si nous vous aimons et la joie que nous fait votre succès. Il est très grand.
S'il fait beau mercredi, nous comptons, votre dédicace et moi, allez vous dire bonjour et bravo dans l'après-midi.
Adieu, mon grand.
Alphonse Daudet.
Et M""^ Alphonse Daudet, qui signait Karl Stenn,
au Journal officiel que dirigeait alors son beau-frère, se montra justement fière de l'iiommage du livre. Elle écrivit, le 3 juin 1879, un article de critique qui se terminait ainsi : « Telle est cette œuvre qui continue la seconde manière des de Goncourt, non moins intéressante et artistique que la première, sans qu'on puisse marquer le point juste de leur différence, rien préférer ni conclure... C'est le même procédé d'analyse serrée, de langue solidement poétique; puis, nous pensons que la grande habitude du travail en commun, des chapitres tour à tour vus et revus, a su mêler si bien les sentiments et le style de MM. de Goncourt, de deux natures d'artistes faire un seul tempérament littéraire, que le travail du survivant doit être parfois un travail hanté de tous les rappels d'une collaboration de vingt années. Aussi la signature des dernières œuvres, quoique dédoublée, laisse-t-elle la grande personnalité des auteurs intacte, avec la seule différence du prénom qui manque, du prénom regretté. »
M. Edmond de Goncourt remercia en ces termes :
11 juin 1879.
Chère madame,
Je ne vous ai pas remercice tout iV abord de votre amical article -parce que f espérais dîner avec vous chez les Charpentier. Mais non, les Daudet se retirent du monde; on ne les voit plus, on ne sait plus ce qu'ils deviennent. — C'est }vjs gentil, ça!... Ce qu'il y a de certain c'est que le mari et la femme m'ont manqué, à moi, en cette petite fête.
Votre article, chère Madame, est une auah/sc toute charmante, toute poétique, toute émue, de mes Zemganno et me venge un peu de la série d'éreintements qui leur sont tombés sur te lins. Enfin, ça ne fait r'ien : la si.tième édition est entamée et Charpentier retire. Mais il ne faut pas se faire d'illusion : dans ce moment-ci, on aime le })imenté et le genre tempéré n'a guère, je crois, que six éditions dans le ventre.
La Reine Frédérique (1) marche-t-cUe? Sont-Us contents le père et la mère de la chose? Il m'a semblé que Madame Charpentier (lisait à Madame Zola que vous aviez un de vos enfants un peu malade. Daudet devrait me jeter deux lignes à la poste.
Recevez, chère Madame, encore une fois, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments les plus amicalement dévoués.
Edmond de Concourt.
Flaubert est dans nos murs, plus peau-rouge au physique, et j)lus intransigeant, au moral, avec les photOiiraphcs,les illustrateurs, les gens du Figaro et plus nie& boites que jamais!
V. Hugo avait accusé réception, en ces termes, de l'envoi du livre :
11 mai (1879).
Je ne vous vois plus, mon cher confrère, mais je pense à vous souvent. Votre livre d'aujourd'hui me donne une occasion de vous écrire. Permettez-moi d'en profiter. Je suis sous le charme; mon émotion est grande, et je vous remercie de me faire sentir la bonté de l'homme dans la beaidé du livre.
Je vous serre la main,
Victor Hugo.
Mais, au sujet des Frères Ze.mganno et des quelques lignes de préface dans lesquelles l'auteur a osé parler de ses amitiés et du réalisme, voici une maîtresse volée de bois vert décernée par le grand bâtonniste qui faisait si brillainnient jadis la partie de Louis Veuillot, M. Barbey d'Aurevilly : « M. de Concourt, à qui j'ai reproché souvi nt d'être involontairement le père de ce menu fretin littéraire, sans talent, qui fait maintenant le gros poisson, et, comme le crocodile, ouvre des mâchoires comme s'il allait tout avaler, ne nie plus aujourd'hui son ascendance. Ils prétendaient qu'il était leur aïeul. Ne le prétendent-ils pas aussi de Balzac lui-même, de Balzac sorti du
(1) Titre primitif des Rois en cj:il.
romantisme, de l'aristocratique, du catholique, de l'esthétique Balzac! Eh bien, aujourd'hui M. de Concourt accepte bénévolement d'être le générateur de cette ribaudaille qui se cherche des paternités partout. Aujourd'hui, il brandit l'amitié de M. Zola. Il dit orgueilleusement ynon ami M. Zola! — et peut-être moi, ajoute-t-il modestement. Aujourd'hui il s'embrigade lui-même dans cette anarcliique cohue sans brigadiers de Sans-Culottes littéraires qui veulent déculotter tout, comme ils l'ont dit, dans un impudent et presque impudique manifeste qu'il faut citer pour les en punir! Evidemment ceci est plus grave que l'apparition d'un mauvais livre isolé. C'est la disparition volontaire d'un homme qui marchait au premier rang de l'état-major intellectuel de son siècle et qui se jette dans le trou de sa décadence, de ce byzantinisme encore plus honteux que celui de la décrépite Byzance, car le sien, à Byzance, s'exerçait sur les choses sacrées, sur la théologie, sur la science de Dieu?... Qui pii[ue une tète en ces bas-fonds y perd la sienne. 11 me serait impossible, s'il l'y perdait, de ne pas regretter la noble tête de M. Edmond de Concourt. » (1)
A l'époque où nous sommes arrivés prend place la publication d'un travail biographique sur Madame Saint-Huberty, l'illustre cantatrice tant admirée par Louis XVI que , pour l'aller entendre , il avançait l'heure du conseil des ministres. Chateaubriand a chanté en prose et Napoléon 1" en vers cette buîte à musique indifférente pour son art, qui ne songea jamais à prendre parti dans la lutte épique entre Gluck et Piccini, et qui semble avoir été l'épreuve d'artiste de Manon Lescaut!
(1) Conslitulionnil, i't mai i879.
Sur la vie tourmentée de la diva, le long procès avec le sieur Croisilles, son mari, aboutissant à un jugement faisant défense audit sieur Croisilles et à la demoiselle Clavel (Saint-Huberty était son nom de théâtre) de « se hanter el se fréquenter à l'avenir » ; sur les succès de M"'® Saint-Huberly à l'Opéra, ses exigences, ses frasques, ses amours et son luxe; sur son second mariage avec le comte d'Antraigues et leur fin tragique à Barnes-Terrace , près de Londres, les deux frères avaient réuni lentement un gros dossier rempli surtout de pièces originales et de papiers de famille.
En 4879, M. Edmond de Goncourt donna à ces documents une forme de biographie el son premier travail parut en feuilleton dans le Globe. Cette publicaliou fut bientôt suivie par un charmant volume tiré à petit nombre. Plus tard l'ouvrage fut repris, dévelojTpé, complété et, presque absolument modifié, parut à la librairie Charpentier, en 1885.
L'auteur venait de concevoir le projet d'une série d'études sur les actrices du dix-huitième siècle. Sophie Arnould avait paru déjà. Devaient suivre Clairon, la Gv'nnarxl, iW" Lecoavrenr, Cainargo, J/"" Contât, j\jme pavarl. Ainsi serait composée l'histoire fragmentaire de la tragédie, de la comédie et de l'opéra, chant et danse.
La Faustin.
Le 7 avril 1881, le peintre Giuseppe de Nittis réunissait quelques amis intimes, rue Viette, dans le vaste hall que les tapis d'Orient, les foukousas, les kakémonos, les toiles sur les chevalets, les pastels ébauchés
revêtaient de heurts de tons et de mosaïques harmonieuses. De minces parasols chinois captaient et caressaient la lumière des deux lustres. Sur un grand divan qu'obombrait, comme une toile de tente, un vélum de soie, la maîtresse de la maison avait fait asseoir à ses côtés M™® Alphonse Daudel, M^'^José Maria de Heredia , M""* Zola et M"^ Georges Charpentier. Autour d'elles, leurs maris debout et MM. Ph. Burty, Huysmans, Géard et Alexis. M. Edmond de Goncourt s'assied devant une petite table qui porte une lampe; le cercle se referme autour de lui, et, d'une voix tremblante, saccadée, entrecoupée, il commence la lecture des parties terminées de la Fausta.
Car elle s'appela ainsi jusqu'à la veille delà publication du livre, cette Faustin agitée qui enfièvre le récit par la continuelle excitation de ses nerfs et de son esprit, et qui présente un des phénomènes rares et stupéfiants qui sont du ressort des vésanistes. Comédienne hantée impérieusement par son art, assoin"ée par l'inquiétude du nouveau, elle sent tressaillir en elle une Phèdre névrotique et modernisée. L'idée lui vient de remonter aux soui-ces grecques d'Euripide pour faire jaillir du texte même des sensations oubliées, faire passer dans ses nerfs un frisson inconnu et tenter de transfuser une vie maladive dans les périodes de Racine, bandelettes harmonieuses qui enroulent magnifiquement l'amour incestueux de sa Phèdre.
Racine lui-même, parlant de Britannicus, dans sa première préface, semble avoir défini le roman d'Edmond de Goncourt : « une action simple chargée de peu de matière et qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les... senliments et les passions des personnages. » Oui! dans un récit sans fable, chargé de peu de matière, avec une rigueur
qui pousse plus avant encore la précision d'analyse dont il avait usé dans ses autres livres, M. de Concourt a débrouillé l'écheveau de sensations insaisissables et indescriptibles. L'analyse poussée à ce point deviendrait facilement un instrument plus scientifique que littéraire, si la témérité du tour, la langue même brusquée pour ne pas amoindrir la pensée, ne la rattachaient pas complètement à l'art. Au reste, un écrivain ne crée sa langue par ces trouvailles d'expression qui font la fortune d'une phrase, par ces mots pris dans le sens étymologique qui vivent par euxmêmes, sans la vie factice de la comparaison, qu'à la condition d'avoir pensé par ceux qu'il fait parler et vécu leur vie psychologique. C'est l'art tout entier « à sa proie attaché » qui ouvre un sujet, le pénètre de lumière, prend son empreinte sur la chair vivante et la jette à la foule, comme une médaille de bonne frappe, sans bavure et l'arête vive.
Toute la démonstration porte sur « l'infiltration dans l'existence réelle de l'existence imaginaire >> de la comédienne, sur « l'étrange conflit de deux sensibilités coexistantes en un même cœur ». Et ce conflit amène, à son point culminant, au moment de l'agonie, une scène qui a soulevé beaucoup de répugnances, bien qu'elle soit exactement calquée sur la réalité. L'auteur lui-même, dans la partie inédite de ses mémoires posthumes, a raconté son origine :
7 février 1882. — Aujourd'hui Vallès blague mon agonie sardonique... Êh bien oui, la scène de cette agonie sardonique est une invention, une imagination, inais possible, mais vraisemblable, et je ne l'aurais pas risquée sans un renseignement. Voici ce qui est arrivé à Rachel. Elle avait une vieille bonne à laquelle elle était très attachée et dont j'ai fait la Guénegaud. Cette vieille bonne tombe malade chez sa maîtresse, très gravement malade, et, une nuit, on vient réveiller la tragédienne et lui apprendre que la malade agonise. Rachel des-
ccnd toute en larme?, et dam Vnfflktion la plus vraie, mais un quart d'heure ne s'était pas pass^;' que l'artiste était toute à l'étude de l'agonie de la femme qui était devenue pour elle une étrangère, un sujet..
Je tiens- ce détail de Dinah Félix.
Ce livre de la Faustin, mes confrères ne s' aperçoiDent pas que c'est un livre autre que ceux que j'ai publiés. Ils ne semblent pas se douter qu'il y a, dans ces pMges, une introduction toute nouvelle de poésie et de fantastique dans l'étude du V7'ai, et que j'ai tenté de faire faire un pas en avant au réalisme et de le doter de certaine'^ qualités de demi-teinte et de clairobsc^ir littéraires qu'il n'avait pas. En effet, les choses de la )Hiturc ne sont-elles pas tout aussi vraies vues dans un clair de lune que dans un rayon de soleil de midi?
Oui, il y a quelque chose de neuf dans mon dernier bouquin, et il ne serait pas impossible qu'il ij eût, dans une vi)igtaine d'années, une école autour de la FaiisUn, comme il y en a une aujourd'hui autour de Germinie Lacerteux.
M. Paul Bourget, qui a analysé la Faustin avec une perspicacité pénétrante, en a condensé l'essence dans les lignes qu'on va lire. Une des moindres curiosités de l'évolution intellectuelle de M. de Concourt n'est-elle pas d'avoir créé autour de lui une critique à son image et qui applique à son œuvre les procédés que lui-même il applique à la réalité : « Charles Demaillij et Manette Salomon ne sont-ils pas l'étude des procédés par lesquels l'homme de lettres et le peintre absorbent, pour en sécréter la quintessence en livres et en toiles^ les menus éléments de l'existence quotidienne? La Faustin est l'étude des procédés par lesquels un système nerveux d'actrice s'assimile le monde qui l'environne. Et ce n'est pas une fantaisie qui pousse M. E. de Concourt à persévérer dans cette voie de la micrographie romanesque, si l'on peut dire. Par nature et par éducation, M. E. de Concourt possède une intelligence , suraiguisée jusqu'à la maladie, de la nuance infiniment ténue et de la créature infiniment raffinée. Il n'aperçoit pas,
comme Balzac, de vastes ensembles, et il n'a pas davantage l'aperception de la personne simple et saine, au fonctionnement normal, aux sensations coordonnées que montrent, avec un art exquis, certains romanciers anglais ou russes. En revanche M. de Concourt est incomparable dans la vision par le menu, d'une suite de modifications nerveuses ou dans la peinture d'un de ces tourmentés, comme la civilisation moderne en produit trop. S'il morcelle ses récits en petits chapitres courts, c'est pour mieux rendre sensible cette vision; s'il énerve son stj'le jusqu'à faire se pâmer sa page, c'est pour rendre sensible ce tourment. C'est de la nosographie, objecte-t-on. Mais cette objection ne peut pas être celle du psj'chologue, qui, semblable en cela au physiologiste, ne fait pas de différence entre la santé et la maladie. C'est au moraliste et à l'esthéticien que le jugement du bien et du mal, du beau et du laid est réservé. Le psychologue se soucie du document et ne se soucie que de cela, et les romans de MM. de Concourt lui apparaissent comme un incompai'able trésor de documents spéciaux sur la vie cérébrale et sensuelle des artistes au dix-neuvième siècle. » (1)
La Faustin fut publiée dans les conditions les plus fâcheuses pour le livre et les plus irritantes pour l'auteur qui avait eu la malencontreuse idée d'accueillir les propositions de MM. Dumont et Laffitte, directeurs du Voltaire. Ils employèrent, pour lancer le roman, les modes de publicité les plus voyants et les plus vulgaires. D'énormes affiches, à lettres de gueules sur champ de sable, furent apposées sur les murs de Paris, des distributeurs harcelants mirent
(I) Parlement, 23 janvier 1882.
dans les mains des passants, sur les boulevards, un petit carton représentant l'héroïne, en costume tragique, essayant un fleuret dans une salle d'armes. La curiosité des lecteurs fut savamment 'nameçonnée par les demi-indiscrétions des reporteurs, les noms fort peu voilés des interlocuteurs du souper furent chuchotes à l'oreille. Tout cela préparait au livre un genre de succès que n'a jamais visé M. de Concourt et dont il se plaignait à M. Daudet, dans une lettre écrite le 29 novembre 1881 :
... J'attcmh tous les jours avec anxiété ma déshonorante imhlklté!... Votre lettre, mon cher petit, est triste, triste. Ah! quel chien de métier! il y a toujours, même dans le succès, un tas d'embêtements sournois. Moi, je suis encore plus navré que vous et mon navrement est mêlé d'une émotion' d'attente nerveuse très désagréable. Ce qui me met daiis la bouche quelque chose du goiit d'un fruit coupé avec un couteau d'acier.
Mes amitiés de cœur au ménage,
Edmond de Goncocrt.
De tous les livres d'Edmond de Concourt celui-ci fut le plus lu et le plus contesté. Il se leva autour de lui, même du fond de la Suède et du Portugal, une nuée inattendue d'articles. La Faustin devint le tremplin d'une lutte littéraire dont nous conservons soigneusement les traces. Elles remplissent presque un gros volume; mais on y répandit — comme toujours — beaucoup plu? d'encre que d'idées.
On a lu plus haut un court extrait de l'article que lui consacra M. Paul Bourget dans le Parlement. M. A. Daudet dans le Réveil, M. Guy de Maupassant dans le Gaulois, M. Barbey d'Aurevilly dans le Constitutionnel attaquèrent ou défendirent l'ouvrage, suivant leurs goûts ou leurs antipathies littéraires.
J'extrais de l'article paru clans le Bien public quelques lignes que M. Zola a écrites sur la Fauslin : « MM. de Goncourt ont apporté une sensation nouvelle de la nature. Là est leur trait caractéristique. Ils ne sentent pas comme on a senti avant eux... Ils ont la vie du style. Tous leurs efforts tendent à faire de la phrase l'image instantanée de leur sensation. Rendre ce qu'ils sentent et le rendre avec le frémissement, le premier heurt de la vision, voilà leur but. Ils l'atteignent admirablement... MM. de Goncourt arrivent à ce prodigieux rendu par des renversements de tournures, des remplacements de mots, des procédés à eux qui sont la marque inoubliable de leur facture. Eux seuls, à cette heure, ont ces dessous de phrase où persiste l'impression des objets. Certes, ils ont des qualit.:s dramatiques de romanciers, leurs œuvres débordent de documents humains, plusieurs de leurs créations sont fouillées par des mains d'analystes puissants, mais en ces matières ils ont des égaux. Où ils sont des maîtres indiscutables, je le dis une fois encore, c'est dans la vervosité de leur sensation et dans la langue dont ils réussissent à traduire les impressions les plus légères que personne, avant eux, n'avait notées. » (1)
Après ces discussions robustes et techniques, Karl Steen intervint avec son sentiment et son cœur (2). Gomme disait George Sand : un bouquet venant d'elle a une senteur plus délicate que le bouquet des autres. L'auteur, louché et reconnaissant , remercia M™'= A. Daudet, en ces termes :
(1) 2 avril 1877.
(2) Lire dans Impressions de Nature et d'Art, 1 vol. in-l2, libr. Charpentier, la suite d'articles que M'"e Daudet a écrits sur l'œuvre des deux frères. Les articles sur les Frères Zemganno et sur la Faustin feront partie d'une publication prochaine d'où ont été tirés les Fragments d'un livre inédit.
Lundi, 6 mars 1882.
Chère Madame,
Quel aimable, quel gentil, quel adorable article ! et la bonne et délicate amitié que vous mettez dans votre prose. Comment vous remercier, vous exprimer la reconnaissance que j'éprouve d'être loué par l'écrivain de talent et l'amie que vous êtes! C'est bien de m'avoir donné un coup d'épaule de Parisienne pour la correspondance féminine. Merci! merci! merci!
Agréez, chère Madame, l'assurance des sentiments bien affectueux de l'auteur de la Faustin.
Edmond de Concourt.
Chérie.
Elle avait fait bien du bruit dans la république des lettres cette annonce de Chérie qui clôt la préface de la Faustin : « Je veux faire un roman qui sera simplement une étude psychologique et physiologique de jeune fille, grandie et élevée dans la serre chaude d'une capitale, un roman bâti sur des documents humains. Eh bien! au moment de me mettre à ce travail, je trouve que les livres écrits sur les femmes par les hommes manquent, manquent de la collaboration féminine, et je serais désireux de l'avoir, cette collaboration, et non pas d'une seule femme, mais d'un très grand nombre. Oui! j'aurais l'ambition de composer mon roman avec un rien de l'aide et de la confiance des femmes qui me font l'honneur de me lire. D'aventures, il est bien entendu que je n'en ai nul besoin; mais les impressions de petite fille et de toute petite fille, mais des détails sur l'éveil simultané de l'intelligence et de la coquetterie, mais des confidences sur l'être nouveau créé chez l'adolescente par la pre-
CHÉRIE ii37
mière communion, mais des aveux sur les perversions de la musique, mais des épanchemenls sur les sensations d'une jeune fille, les premières fois qu'elle va dans le monde, mais des analyses d'un sentiment dans de l'amour qui s'ignore, mais le dévoilement d'émotions délicates et de pudeurs raffinées, enfin toute l'inconnue féminilité du tréfonds de la femme que les maris et même les amants passent leur vie à ignorer, voilà ce que je demande. »
Peu de femmes, à la vérité, répondirent utilement à l'appel qui leur était adressé. Les lettres envoyées contenaient surtout le récit d'aventures bizarres ou romanesques dont l'auteur avait pris soin de dire qu'il n'avait que faire. Avait-il beaucoup compté, du reste, sur des confidences lumineuses? — Il est permis d'en douter. Plus qu'un autre il avait l'habitude de l'analyse, il avait déjà fait d'inutiles sondages dans les modèles qu'il avait rencontrés autour de lui. M, de Concourt savait que la jeune fille est aussi voilée pour elle-même qu'elle l'est pour l'observateur.
M. de Maupassant a développé très nettement cette idée dans l'article qu'il écrivit à l'apparition de Chérie : «. Il est fort difficile, presque impossible de connaître la jeune fille. Les romanciers, aujourd'hui, procèdent bien plus par observation que par intuition, et, pour raconter un cœur de jeune fille, il faut, au contraire, procéder bien plus par intuition, par divination que par observation. Lajeune fille nous demeure inconnue parce qu'elle nous demeure étrangère. Nous la voyons peu, nous ne lui parlons pas, nous ne pénétrons pas ses pensées, ses rêves. Elle vit d'ailleurs loin du monde, loin de nous, cachée, comme fermée jusqu'à l'heure du mariage. Or, descendre en cette âme est d'autant plus difficile qu'elle s'ignore elle-même, qu'elle n'est
point formée, pas encore épnnouie, qu'elle ne peut nnontrer que les germes, que les ombres des sentiments, des instincts, des passions, des vertus ou des vices qui se développeront quand elle sera femme... Gomment découvrir les délicates sensations que la jeune fille ellemême méconnaît encore, qu'elle ne peut ni expliquer, ni comprendre, ni analyser et qu'elle oubliera presque entièrement lorsqu'elle sera devenue une femme?... Car la femme, après l'amour, est aussi différente de la fillette de la veille que la fleur diffère de la graine d'où elle est sortie... Ecrire la vie d'une jeune fille jusqu'au mariage, c'est raconter l'histoire d'un être jusqu'au jour où il existe réellement. C'est vouloir préciser ce qui est indécis, rendre clair ce qui est obscur, entreprendre une œuvre de déblaiement pour l'interrompre quand elle va devenir aisée. Que reste-t-il de la jeune fille dans la femme, cinq ans après? — Si peu qu'on ne le reconnaît plus. » (I)
M™"" Alphonse Daudet envoya à M. de Goncourt sa contribution d'impressions lointaines et de souvenirs. Elle compléta pour son ami, les confidences déjà publiées dans r Enfance d'une Parisienne ei Ce qvon voit à travers un voile de mousseline blanche. La lettre écrite en avril 1883, renfermait sans doute une forte bouffée de printemps puisqu'elle mérita cette réponse :
Chère Madame,
Votre lettre est bien, bien gentille et clic m'a été an cœur, surtout dam ce moment où le renouveau de la nature me rend triste à pleurer. Oui! chers amis, puisque l'ows voulez toujours bien de moi, firai dîner chez vous jeudi et, le soir, nous ornerons le salon de Zola.
J'ai reçu une amusante lettre de Russie, d'une... fanatique
{]) Le Gaulois, 27 avril 1884.