CHÉRIE
(le Renée Mauperin qui était venue me voir à la dernière exjjoailion universelle . Elle tn envoie le récit, avec fragmenta de journal^ de son premier amour ou plutôt amourette.
Agréez, chère Madame, les sentiments bien affectueux et tendres d'une vieille tête blanche.
Edmond de Concourt.
Le livre qui commence par une étude sur le grand monde parisien du second Empire, alors que, tourbillonnant et aflolé, il semble saisi de cette sorte de vertige qui, déjà, avait enfiévré la société française à la fin du règne de Louis XVI, entre bientôt dans une phase d'investigation plus douloureuse et plus spéciale. Enfant, petite fille, jeune fille, Chérie se développe successivement dans ce milieu, jusqu'au jour où, subissant en elle les désordres que le célibat prolongé produit chez la femme, surtout quand s'y mêlent une imagination ardente et des espérances déçues, elle tombe, peu à peu, dans l'excès de la sensibilité morale, dans l'exaltation particulière au nervosisme. Depuis trente ans, en France, il semble s'être développé avec une intensité croissante, comme un fléau contagieux. Le langage devient rapide, bizarre et brusque, chargé d'images et d'épithètes incohérentes ou mélancoliques. Les mots usuels ne suffisent plus à exprimer les pensées mobiles et fantasques; il faut à la névrosiaque les vocables superlatifs de la langue, ceux qu'on ne sort du dictionnaire où ils gisent que sous le coup d'émotions violentes et de sentiments excessifs. Jusqu'au jour où, fiévreuse, minée par une excitation incessante, les yeux ardents fixés sur ses illusions ou sur ses souvenirs, la malade amaigrie s'abandonne à toutes les dépravations de l'esprit. C'est l'état appelé malade que M. de Concourt a étudié et décrit avec la précision et la fermeté d'un ncsologiste.
Il y a cela dans le livre et rien autre chose. L'auteur l'a voulu ainsi, poursuivant le but précis d'exprimer sa pensée librement, hors du moule habituel que recouvre le mot Roman. Et, un jour qu'il cherchait une détinition pins juste pour la forme nouvelle qu'il voulait créer, il écrivait sur son Journal posthume cette note inédite :
3 mars 1883. — Je cherche dans la petite Fille du maréchal (Chérie) quelque chose ne reiisemhlant plus à un roman. Le manque d'intrigue ne me suffit plus ; je voudrais que la contexture, la forme fût différente, que ce livre eût le caractère des mémoires d'une jeune fille écrite par ime amie.
Décidément ce mot ronian ne nomme plus les livides que nous faisons. Je désirerais un titre nouveau que je cherche sans le trouver, où il y aurait peut-être à introduire le mot histoires, au pluriel, avec une épithéte ad hoc, mais voilà le chiendent, cette épithéte...
No7i ! il faudrait décidément, pour dénommer le roman du dix-neuvième siècle, un vocable unique.
Chérie parut dans le Gil Blas, au mois de mars 1884. Un peu plus tard, quand le volume fut publié, l'auteur y ajouta une préface que nous retrouverons bientôt dans le chapitre qui a pour titre : Manifestes littéraires.
Les amitiés. — M. Ph. Burty. — M""" la Princesse Mathilde. — Giuseppe de Nittis. — Jules Vallès.
M. Philippe Burty, dans un curieux article publié dans le Livre., à propos de la Maison d\in artiste, a décrit l'endroit où son amitié avec les Concourt avait pris naissance. C'était au 43 de la rue Saint-Georges,
M. PIIlLll'PE BURTY 241
dans le fond de la cour, à ce quatrième étage où a été édifié l'œuvre entier des deux frères. Là M, Ph. Burty, en 1859, fut les voir pour la première fois : « En annonçant,, dans la chronique de la Gazette des Beaux-Aris qui venait de se fonder, une vente de dessins qu'allait faire Frédéric Villot, je citais une Femme jouant de la harpe, une jolie sépia par Augustin de Saint-Aubin. Puis j'extrayais de l'Ai^t du dix-huitième siècle, par MM. Edmond et Jules de Concourt, un portrait de ce maître, croqué en quelques lignes, d'une vivacité charmante. Peu de jours après, je recevais des auteurs le fascicule du Saint-Aubin (il ouvrait la série) et j'en rendais compte [livraison du 15 novembre 1879) avec une sympathie si peu déguisée que, le surlendemain, je décachetais ce, billet :
Cher Monsieur, nous espérions vous serrer la main de vive voix, mais nous nous décidons à vous envoyer nos remerciements par la poste, et à vous écrire tout le plaisir que nous avons à trouver uu ami dans un critique.
Veuillez nous croire bien sincèrement vos très dévoués et très reconnaissants.
J, DE Concourt,
Et, peu de temps après^, Edmond et Jules furent introduits dans l'intérieur charmant qu'ils ont décrit plus tard dans le Journal : « Jeudi, 16 mars 1865. — Nous avons passé la journée chez Burty, rue du Petit- Banquier, dans un quartier perdu et champêtre, qui sent le nourrisseur et le marché aux chevaux. Un intérieur d'art, une resserre de livres, de lithographies, d'esquisses peintes, de dessins, de faïences, un jardinet, des femmes, une petite fille, un petit chien, et des heures où l'on feuillette des cartons effleurés par la robe d'une jeune, grasse et gaie chan-
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teuse, au nom de M^'® Hermann. Une atmosphère de cordialité, de bonne enfance, de famille heureuse qui reporte la pensée à ces ménages artistiques et bourgeois du dix-huitième siècle. C'est un peu une maison riante et lumineuse, telle qu'on s'imagine la maison d'un Fragonard. »
De celte amitié de trente ans qui n'a subi que les courtes intermittences, les éclipses partielles immanquables entre nerveux, lesquelles, aux jours desraccommodements, resserrent les liens du cœur en éprouvant combien ils sont solides, il reste un nombre considérable de lettres. On trouvera celles de Jules dans le volume de sa correspondance. Nous donnerons ici quelquesunes de celles d'Edmond, en bornant notre tâche d'enchâssure aux explications nécessaires :
Morcredi, septembre 1869.
Mon cher Philippe, c'est en effet moi qui vous ai parlé dudit médecin... Il a merveilleusement guéri Flaubert, ily a trois ans; mais, en revanche, il a très mal soigné mon frère. Ce qui fait que mon frère ne l'a pas revu et qu'il est dans la plus mauvaise situatioti pour vous donner une lettre de recommandation. Ma'mtenant encore, c'est le médecin qui fait faire la plus douloureuse antichambre à ses malades, qu'on ne voit pas lorsqu'on n'arrive pas à une heure moins le quart. Où diable avez-vous connu de grands médecins qui vienneiit faire la parlotte avec vous, comme cela ? Le titre d'homme de lettres! ils s'eii fichent pas mal. Sauf un oculiste imbécile qui, dans ma vie, m'a soigné avec beaucoup d'intérêt et n'a pas voulu recevoir d'argent, j'ai trouvé tous les niéd'icastres rnpaces de leur temps et de mon argent. Mais enfin il a merveilleusement guéri Flaubert !
Ah ! les cochonnes d'eaux ! C'est une invention moderne pour exécuter les vivants. Mon frère est toujours sur le flan. Nous revenons hier d'une petite ville de province oii il comptait passer deux mois et dont il a été chassé j^ar le bruit du martelage des tonneaux pour la vendange. Ici, il a retrouvé un cheval mitoyen qui ébranle la maison toute In nuit, et nous pensons partir demain ou après-demain, à la recherche d'une localité idéale où il n'y aura pas de bruit. Vo'ilà la situation
des Goncourt ; elle 7i'c.s< pas gaie. Si nous ne partons pas aussi tôt, nous irons vous voir.
Tout à vous tristement,
Edmond de Concourt.
Nous nous S07nines traînés aujourd'hui à l'exposition des Japonaiseries, et nous avons trouvé d'un goût supérieur la vitrine Burty.
En dehors de ses travaux de critique, à la Gazette des BeauX'Arts et au Rappel^ M. Ph. Burty, en 1869, avait finement noté, dans un récit charmant, l'épisode d'un voyage au Mont-Dore. 11 y avait rencontré une soubrette de la Comédie Française, morte depuis, en toute jeunesse et en plein sourire, qui grignotait alors fort gaiement la pomme d'Eve, sans permettre pourtant qu'on y mordit avec elle. Le récit de l'aver.ture avait été lu à Sainte-Beuve, qui, le récompensant par un sourire, avait trouvé son titre : Pas de lendemain!
L'auteur voulut |)arerson petit livre de toutes les élégances de la typographie moderne. M. Morin représenta, à Feau-forte, sa scène principale ; le texte fut imprimé par Ciaye, dans un format carré insolite, avec des caractères cursifs relevés par un filet rouge et des culs-de-lampe congruants. Sur le titre, une grue japonaise, ailes au vent, tenait dans son bec la devise de l'auteur : Fier et Fidèle!
Quand il apprit l'envoi de la mignonne plaquette, tirée à petit nombre, à l'usage des amis, M. Edmond de Goncourt écrivit :
24 novembre 1869.
Cher ami.
Envoyez la petite brochure ! Nous n'étions pas au Japon mais en voyage, à la recherche du silence. Nous ne l'avons trouvé nulle part et nous sommes revenus depuis deux ou trois jours.' Jules est très souffrant. Le premier jour oii je pourrai le soulever de sa paresse maladive, nous irons vous rapporter
lin volume de Darwin, regarder encore une fois vos Gavarni, enfin voua voir et faire un peu d'amitié. Vos clous et vos enfants vont-ils bien ?
Tout à vous,
Edmond de Concourt,
Mardi, novembre 1S69.
Cher ami,
Je l'ai reçue, la petite merveille typographique que vous m'avez envoyée, mais, ces jours-ci, j'ai été tellement en l'air par un sérieux traitement hydrothérapique auquel j'ai soumis mon frère que je n'ai pas eu un moment pour vous remercier...
Il y a un paysage resserré entre la bottine de Clara et le pic de Sancy qui est un vrai bijou descriptif. I)'un rien, de deux désirs qui s'effleurent, vous avez- fait presque un drame, avec de vrais dialogues, ce qui n'est pas commun dans les bouquins d'aujourd'hui. C'est comme cela, ô critique d'art, que vous surprenez vos amis, par des morceaux d'autobiographie amoureuse qui se trouvent être du Dorât moderne, du Dorât dixneuvième siècle ! C'est charmant, je vous le répète, et sensuel de la manière la p)lus artistique.
Quant à nous, nous travaillons à ?70/)t Gavarni qui va être fini à la fin du mois.
Du livre de Flaubert ce que nous pensons ! (1). — Nous pensons que nofre ami a un très grand talent, mais un talent plus propre à peindre la vie provinciale cjuela vie parisienne. Il lions semble trop gros, trop fort, trop bien portant pour donner le nuancé des types et des existences de la capitale de la vieille rivilisation...
Croyez bien que je trouve aussi dure r/ue vous cette vie de séparation et qu'aussitôt qu'il y aura une embellie dans le temps, si mon frère n'a pas encore retrouvé ses jambes, nous tâcherons de vous décider à faire le voyage d Auteuil et à venir un peu causer autour d'un déjeuner ou d'un diner, avec des malades et des gens bien tristes.
Nous vous la briso7is,
Edmond de Concourt.
Bar-sur-Scine, juillcl "1870.
Cher ami,
Lalanne est on ne peut plus charmant. Je lui écrirai aussitôt mon retour à Paris, fin juillet, et nous arrangerons chez
(1) L'Éducation sentimentale.
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moi une journée où il fera son fuxain (1) et vous regarderez les eaux- fortes de Jules.
La guerre , — car je crois qu'elle éclatera malgré tout, — c'eût été pour mon frère et pour vun, une grande tentation de la voir de près (2), car nous avions eu toujours V ambition de faire, sur cette chose attirante et mal connue, un livre de visu. Ma'mtenant qu'est-ce que cela me fait!
Oui, j'ai lu l'article de Monselet qui m'a presriue étonné par sa sympathie. Je ne connais pas les photographies de Legé ; celle que je préfère de mon frère est celle — vous étiez là — qu'en a fait, je crois. Conteur, à Vichy.
Je me promène dans les sentiei's le long de la Seine, dans les petits bois odorants de lavande d'oi( nous avons tiré nos descriptions (/e Charles Demailly. Je fume beaucoup; je prends quelques bains froids, je me souvieiis et je rêvasse; voilà toute ma vie qui me parait éternelle. Aujourd'hui, j'ai reçu des propositio7is de vejite de la maison d'Auteuil, et l'idée de m'en aller de cette ma'ison oii j'ai été cependant si malheureux, me déchire le cœur. C'est bête et dcraisonnable, inais c'est comme cela. Je vous reverrai avec bien du jilaisir...
Je vous serre les deux mains,
Edmond de Concourt.
Con7ia'iSsez-vous, vos amis connaissent-ils un grand atelier avec un petit appartement à louer, dans le quartier Vintimillc ou Frochot ?
Schlierséc, Bavière, -10 août 1872.
Je vis en face de ce paysage (3), dans la maison qui est C07itre l'église. J'habite une chambre d'un chalet qui a de petites fenêtres maillées de plomb, qui a, pour rosace de plafond, une adoration de Jésus-Christ sur la croix. Je vous écris daju un gothique fauteuil, à grandes oreilles et àclous de porcelaine. Je vous écris ayant un peu perdu le sentiment de mon identité et me demandant pa7-fois si une incariiation bavaroise n'a pas fait de moi un vieux prêtre catholique chargé d'apprendre à lire à ces affreux gamins qui se gargar'isent avec des consonnes; chargé, hélas ! aussi de co7ifesser ces horribles femmes qui portent, par économie, des cidottes toute la semaine.
(1) Il s'agit d'un dessin du jardin d'Auteuil, II en a déjà été question.
(2) Le général Bataille avait promis de donner aux deux frères des places dans son état-major.
(3) Une vue de montagne, gravée, sert d'en-têle à la lettre.
Alt ! fichtre, le beau sexe ici 7i\'st pas beau ! En revanche, la nature eM charmante et vos j^romenades dans les sapins ont toujours un ruisseau qui chante à votre droite et à votre gauche.
Quelque chose de désagréable, par exemple, c'est l'antipathie que l'on perçoit pour notre nationalité. Une espèce de bourgeois de l'endroit qui nous saluait dajis les rencontres de lapromenade, 7ie nous salue plus depuis qu'il a appris que nous étions Trançais. C'est curieux ! Ils nous haïssent de p/î/s belle, absolument comme si nous les avions battus. La victoire n'apporte aucune diminution dans la rancune allemande.
Des fêtes viennent d'avoir lieu ici pour le quatre centième amiiversairc de l'Université, et. dans la saoûlerie de ces fêtes, il n'y a été question que de l'extermination de reonemi héréditaire. Encore, Dieu merci ! le paysan est-il catholique ici, et. 'par cela même, moins hostile aux Français. Le séjour de nos nationaux doit être impossible dans les pays protestants.
Un détail fort caractéristique du catholicisme local : notre loueur de chalet a épousé une saxonne, une protestante . Au moment de ce mariage qui faisait scandale, une députation des hahitans est arrivée chez lui et lui a adressé ces simples paroles: « jSe l'épouse pas! ISous avons fait, entre nous, deux mille florins, nous te les donnons!» Et, pour le punir de n'avo'ir pas accepté, personne ne le voit et ses vaches sont condamnées à l'étable à perpétuité, n'ayant plus la permission de pâturer dans les prairies communales.
Donc ils sont catholiques et s'incérement catholiques, mais des catholiques à se faire adorer par vous-même. Ces hommes qui vivent de miel et de lait, à la façon des anciens ajjôtres, en ont toute la construction physique, et feraient les plus intéressants modèles pour des tableaux religieux. Ces jours-ci, je regardais, à l'Eglise, ces beaux profils barbares de saint Jean- Baptiste roux, avec leurs barbes et leurs cheveux tortillonnés de la. peinture primitive ; et des nuques de femmes, avec leurs torsades de cheveux jaunes, sous la calotte de drap qui les coiffe, faisaient revivre, sous mes yeux, un passf? moyen-àgeux qu'on ne trouve que parmi cette humanité fruste .
Et on vous la br'f<e .'... Mes hommages les plus respectueux à Mademoiselle Renée et des choses tendres à Madeleine et d Madame Burty.
Bar-sur-Scine, i8 octobre 1873.
Mon cher ami,
Qu'est-ce que devient M. de Burty? Qu'est-ce que devient Madame? Qu'est-ce que devient la fillette? Qu'est-ce qui se
passe dans l'art? dans la Japonalsc.rie? Quelle le le fait Paiis dans le moment ?
Ayez pilir de moi! Je ne sais rien, je m'embête et je serais depuis longtemps à Paris si l'on ne faisait pas chez moi des peintures très puantes qui n'en finissent pas.
Tout à vous,
Edmond de Concourt.
11 scpteml)re 1874.
Cher ami,
Madame Burty se plait donc furieusement sous les chênes pour que vous soyez encore là-bas. J'espc'rais vous trouver ici. Mais non... pas de Burty!
Ma foi, comme il n'y a pas un chat à Paris, que je suis dans une veine mélancolieuse, que je me sens d'une paresse à rendre des points à. une couleuvre, je repars. Je m'en vas chez mon cousin ousque il y a du gibier énorme... à manger. A^ezvous fait des trouvailles, homme heureux ? Ecrivez-les moi, en me parlant un peu de vous et des vôtres.
Tout à vous, '
Edmond de Concourt.
J'ai passé deux journées avec un attaché qui revient de la Chine oit il a passé trois années. J'aurais voulu que vous fussiez là. Il a raconté un tas de choses intéressantes, entre autres la fabrication des grandes pièces d'émail. Pas d'outillage européen, pas de four. Ils vous font tout bonnement cuire et recuire la chose, à la porte de leurs maisons, sur une espèce de fotir de campagne qu'ils soufflent avec un éventail.
jor février 187a.
Cher ami.
Un admirateur provincial des Concourt m'envoie de Sarlat, la capitale de la Truffe, quelques livres de ces tubercules ! Je vous adresse un spécimen. Mangez-les en pensant à moi qui ne vous oublie pas, mais qui suis dans un tas de petites occupations qui m'ont empêché d'aller vous voir.
Tout à vous et à un de ces jours !
Edmond de Concourt.
Février 187i!.
Cher ami,
Je connais un particiilirr pas mal chinois: c'est le nommé .Burty. Je lui enraie mie d('p('rhe oii je lui dis que je ne peux pas aller dîner avec lui, parce que je suis souffrant. Depuis lors, très enrhumé, je reste enfermé chez moi. Et c'est moi qui suis froidillon ! Ah ! celle-là, elle est japonaise !
Tout à vous et au premier dégel,
Edmond de Concourt.
24 octobre 1876, Cher ami.
Je ne sais pas comment j'étais, mais vous!!! je vous ai trouvé glaçon, porc-épic... autant que possible! Ça ne fait rien. Je veux bien dîner chez- vous et continuer d'être abreuvé de traitements à la Saint-Victor. Je pousserai même le pardon des injures jusqu'à vous apporter un exemplaire des Créatures sur papier de Hollande.
Tout à vous, d'un cœur japonais,
!<"• janvier 1881.
Mon cher ami.
Vous avez prévenu mon bon an que je vous envoie du même ■coeur que par le passé.
* ISon ! je n'ai pas changé, et le pauvre... est complètement innocent du travail de destruction que vous lui prêtez. Ma'is vous, n'avez-vous pas eu, toute l'année., la ceivel'e hantée par Jes papillons noirs ? Voyez-vous, il faut mettre plus de calme et de pondération dans la littérature et les regains de l'amour, parce que, à 7ios âges, ces exc'dants déséquilibrent un homme, 4 710S âges!
Et venez déjeuner avec inoi mercredi en huit.
Mes amitiés,
Edmond de Concourt.
Château de Jean d'Heurs, Meuse, 27 juillet JBSl.
Cher ami,
Où êtes-vous ? — Que devenez-vous ? Oîi avez-vous passé ces affreuses chaleurs ? — Ici, nous avons été littéralement rôtis et j'ai l'estomac délabré, à force d'avoir bu. Faites-vous de la
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villégùiture jime et amoureuse? Avez-vous k courage de travailler ? — Moi, je n'ai pan écrit une lettre de tout ce mois et je me sens d'une stéririté de désert. C'est embêtant, ma'is je vais donner un coup de collier terrible en rentrant à Paris. J'y serai le 4 ou le o et j'aurais grand plais'ir à déjeuner avec vous.
Avant mon départ, j'ai eu mille courses, mille recherches de documents et des dents à ramoner; ce qui exige, dans le monde actuel, quatre-vingt-quinze mille pansements. Faites-moi savoir si vous êtes à Paris quand je serai revenu.
Mes amitiés au ménage,
EDMO^D DE Concourt.
Mercredi, 27 août 1884.
Mon cher ami,
Je n'ai pas répondu à votre flèche, parce qu'il m'a semblé ■que vous n'aviez pas voulu l'empoisonner mortellement. Puis, je vous trouve assez ptuni pour, en qualité de copaiti en libéralisme et républicanisme, avoir été condamné ci l'éloge de l'épouvantable amateur (Il qui ordonnait de copier le nommé Chose comme un Raphaël, faisait gratter la patine de ses broiizes antiques, et devenu collectionneur d'estampes, demandait, devant moi, ce cpCétait une épreuve avant les armes! Le bruit est venu jusciu'à moi qu'il y avait, dans la collection exposée au Louvre des monstruosités de mauvais goût, de vrais objets d'art de portier.
Oui, j'ai un profond chagrin de la mort de ce pauvre de Nittis, ce peintre si peintre et j'ai pa,ssé bien des nuits et des jofirnées cruelles, et assisté ci des choses pas ga'ies, comme un embaumement fjui est une sale et profanatoire ojjcration.
J'avoue humblement que j'ignore le nom de l'aquafortiste ((ui a gravé le tombeau du diacre Paris.
Si je n'allais pas passer quelqiw temps à Saint- Gratien, je vous demanderais de réunir les rpielrpies lettres intéressantes cpie vous pouvez avoir de mon frère, afin d'aller les copier un jeudi, chez vous. Mais ce n'est f/uajourné ci la fin du mois. Je crois vous avoir dit que nous faisions, avec Charpentier, un volume de sa correspondance.
Mes amitiés pour vous et mes compliments à Madame Burty.
Edmond de Go>court.
(I) M. Tliiers, dont les collections piteuses emplissent deux salles du Louvre.
Samedi soir, mai I87a.
Cher ami,
Je parie qu'hier mon ami a dit à sa femme — yion! la vente a été trop bien — mais aurait dit, si la vente avait été mal [i) : « Cet Edmond, quelle canaille, quel lâcheur! Il ne m'a pas donné un petit coup d'épaule affectueux. » — Eh bien, l'ami se serait trompé. Je voulais vous aider à acheter des torchons et j'avais donne 330 francs de commission, malgré ma ruine, et je croyais faire beaucoup pour l'Embuscade en la payant 93 francs.
Nom d'un chien ! Comme vous vendez vos coquilles ! Mais il n'y a donc plus de chance que pour les républicains ! Au fond, la morale de la vente c'est que j'ai bien fait d'acheter ioO balles le Gavarni que je vous montrerai. Je le trouve supérieur à ime lithographie, même à une lithographie de la vente Burty.
Ceci est le préambule d'une invitation par laquelle ledit Edmond convie la gens Burty, si rien de })lus amusant ne lui est offert, à venir dincr dimanche, 9 mai, à Auteuil et à venir longtemps avant le dîner.
Tout à vous,
Edmond de Goncodrt.
Par un jour de neige de février (1873). Cher,
0 homme passionné! ô adorateur! 6 fabricateur de petites chapelles devant lesquelles les passants de toute couleur doivent tirer un coup de chapeau! 6 anticatholique ! 6 antimonarchique fait de la pâte enthousiaste dont sont faits les fidèles, les croyants, les apôtres, tous les sympathiques et fanatiques gogos d'une foi quelconque ! 6 prêtre en chambre du nommé Hugo ! ô desservant batignoUais delà religion du Crapaud! ô homme que j'aime malgré cela et peut-être à cause de cela, vous lisez donc comme un B...?
yoici ce que j'ai fait dire à (}avarni sur le compte de Delacroix (2) ; « C'est un homme qui a tout donné, tout lâché dans l'art, et je trouve que le lâché a été ingrat pour lui! »
C'est tout, tout, tout! et même, entre nous, je ne trouve pas la phrase méchante à l'endroit du Dieu. J'ajoute {dans mon livre,
(\) M. l'h. Burty avait fait une vente partielle de ses estampes.
('2) M. l'h. Burty a clé un des amis et des exécuteurs testamentaires du maître. 11 a publié, avec une préface, le catalogue de sa vente et sa correspondance.
à la ligne) : « Celait le foir d'un jour où il avait été à la grande ExposHion de ISoo, et, se laissaiit aller à témoigner son mépris pour les modernes en même temps que son admiration pour les anciens, il disait... »
Sur le vieux qui m'entend la haut! savez- vous qu'il n'y a qu'un tribunal de l'inquisition ou B... qui, sur cette phrase empoignant toute la peinture moderne, depuis Ingres jusqu'à Chaplin, puisse, en mauvaise conscience, nous condamner, Gavarni et moi. comme criminels de lèse-Delacroix !
Tout à vous,
Edmond de Goiscourt.
De 1873, les lettres que nous avons sous les yeux sautent à 188.i; mais ici s'intercale une petite note inédite du Journal posthume qui met en scène drôlement le fin japoniste qu'est M. Ph. Burty :
Vendredi, 20 novembre I87i — Pourquoi... me suis-jemis à penser à im empereur d' Allemagne — je ne sais plus lequel — qui, ayant demandé à son chapelain si m'aiment Dim était dans l'hostie, en fit sceller une dans, un coffret. Des années, des années se passèrent, beaucoup d'années, au bout desquelles l'empereur fit ouvrir le coffret. On y trouva le cadavre d'un ver. Cela ferait une assez belle image dans un bouquin supérieur.
Mais, à propos de ver, j'ai trouvé hier mon ami Burty désolé. Il avait découvert duns ses albums japonais, un ver de l'extrême Orient, un ver tout enveloppé de poils blancs, comme de la soie, un ver charmant, un animal d'art enfin, et, comme il était vivant, il l'avait mis avec le plus grand soin dans une boîte et comptait le présenter à la Société d'acclimatation.
Mais, oh malheur! cette bcte de Julie, en faisant le salon, n'a-t-ellc pas jeté la bestiole dans la cheminée!
La lettre par laquelle nous terminons ce chapitre fait allusion à des dessins du dix-huilième siècle et à des gouaches de Baudouin que M. de Concourt avait consenti à laisser exposer rue de Sèze. On les laissa traîner, sans soins, dans le long couloir qui sert d'entrée, à deux pas du trottoir :
^3 décembre 1883.
Cher ami,
Je vous remercie de l'avertissement, mais j'étais déjà informé. J'ai eu la bêtise d'être faible et la lâcheté de céder à des demandes obsédantes. J'ai reçu une forte leçon qui me guérira tout à fait des expositions dont, du reste, je n'étais guère enthousiaste.
Quant à M..., la chose a fait du bruit, et je ne crois pas que ça profile à ses exposition futures de bibelots!
Amitiés,
Edmond de Concourt.
En 1862, au temps où les Goncourt n'avaient pas encore conquis leur situation littéraire, une personne d'une grande distinction d'esprit, qui occupait une des situations les plus en vue de l'Empire et qui désirait réunir autour d'elle le plus possible des personnalités marquantes dans la littérature, les sciences et les arts, frappée et intéressée par la nouveauté des livres des deux fières, avait manifesté le désir qu'on les lui présentât. C'est d'elle (jue Sainte-Beuve a peint ce portait achevé, publié, ces temps derniers, dans les Lettres et les ^irts : « La princesse a le front haut et fier, fait pour le diadème ; les cheveux, d'un blond cendré, découvrent, de côté, des tempes larges et pures, et se rassemblent^ se renouent en musse ondoyante, sur un cou plein et élégant. Les traits du visage nettement et hardiment dessinés, ne laissent rien d'indécis. Un ou deux grains, jetés comme au hasard, montrent que la nature n'a pas voulu pourtant que cette pureté classique de lignes se pût confondre avec aucune autre. L'œil bien encadré, plus fin que grand, d'un brun clair, brille de l'aflection ou de la pensée du moment et n'est pas de ceux qui pourj'aient la feindre ni la voiler; le regard est vif et perçant, il va, par moment, au-devant de vous, mais plutôt pour vous pénétrer
m'"'' la princesse matqilde ■253
de sa propre pensée que pour sonder la vôtre. La physionomie entière exprime noblesse, dignité et, dès qu'elle s'anime, la grâce unie à la force, la joie {pii naît d'une nature saine, la franchise et la bonté; parfois aussi le feu et l'ardeur. La joue, dans une juste colère, est capable de flamme. Celte tête si bien assise, si dignement portée, se détache d'un buste éblouissant et magnifique, se rattache à des épaules dignes du marbre. Les mains, les plus belles du monde, sont tout simplement celles de la famille; c'est un des signes remarquables chez les Bonaparte que cette finesse de la main. La taille moyenne paraît grande parce qu'elle est souple et proportionnée; la démarche révèle la race; on y sent je ne sais quoi de souverain et la femme en pleine possession de la vie. »
Donc MM. Edmond et Jules de Concourt furent invités à dîner à Saint-Gratien et la date fi.x.ée par M'"" la princesse Malhilde coïncida, par hasard, avec la mort d'une domestique à laquelle ils étaient fort attachés, Rose, dont ils allaient apprendre les débordements morbides et faire Germinie Lacer (eux.
A partir du jour où les deux frères connurent la princesse, des relations cordiales s'établirent entre eux. Mainte fois, dans le Journal, ils sont revenus à son portrait, appuyant un contour, ajoutant un détail d'oîi la femme sort toujours plus séduisante et meilleure:
28 janvkr iS63. — Une physionomie curieuse que celle de la princesse, avec la succession d'impressions de toute sorte qui la traversent, et avec ces yeux indéfinissables, tout à coup dardés sur vous et vous perçant. Son esprit a quelque chose de ce regard. C est tout à coup une saillie, une échappade, un mot peignant, à la Saint-Simon, une chose ou quelqu'un. C'est ainsi qu'elle définit je ne sais plus qui par cette phrase : « Un Monsieur qui a sur les yeux la buée d'un tableau! »
J8 janvier 1863. — Un grand éloge à faire de la princesse,
c'est que la causerie avec les femmes bêtes, avec les sots, enfin que l'ennui l'ennuie, et, chose plus curieuse, lui plombe le teint, à l'instar d'une peinture du Guerchin. Rien n'était plus drolatique, ce soir, que sa ligure de crucifiement se tournant vers notre conversation avec le grand et le séduisant savant qui s'appelle Claude Bernard, pendant qu'elle était obligée de répondre à deux diseuses de rien.
Et, les deux femmes parties, elle s'('crie : « Vraiment, ce serait assez de se gahau 1er dans le monde jusqu'à trente ans, mais, à cet âge-là, on devrait avoir sa retraite, et n'être plus bonne aux choses assommantes de la société. »
L'épisode de Henriette Maréchal, les désagréments qu'une intervention personnelle auprès du maréchal Vaillant avaient causés à la princesse, n'amoindrirent pas sa bienveillance pour les deux frères. Quand Jules mourut, elle écrivit à Edmond cette lettre désolée :
31 juin 1870, S^iint-Gratien.
J'appre)idi> à l'instant, en ouvrant mon journal, la fin de votre pauvre frère. J'ai le cœur navré en pensant à votre douleur ; la pensée de vous savoir seul, d'une existence dédoublée, me cause une véritable peine.
Quelle affreuse chose que la mort et quelle triste chose que la vie!
Je ne vous propose rien, mais sachez (pie vous pouvez regarder ma mai'<on comme la votre. Venez-y quand cous voudrez, pour aussi longtemps que vous voudrez. Mon milieu vous est sympathique et mon affection vous est acquise.
Je iwus serre tr'istemcnt la main, les yeux ple'ins de pleurs, et espère que vous aurez le courage de souffiir vaillamment nn coup si rude et malheureusement si prévu.
Votre bien affect'ionnée
Mathilde.
Et, depuis bientôt trente ans, aucun nuage n'est venu assombrir cette amitié noble et charmante.
Giuseppe de Nittis, le petit pâtre italien des Abruzzes, si curieusement peintre, qui débuta à Paris par une