‹ Les GoncourtChapitre 30 sur 75 · GIUSEPPE DE NITTIS · texte numérisé non relu

GIUSEPPE DE NITTIS

toile éclatante de soleil, donnant bien la sensation brûlante de la roule blanche de Brindisi à Naples, fut hanté dès sa jeunesse par une préoccupation incessante de modernité. Il était un chercheur d'effets nouveaux et de formes rares, un fureteur d'idées et, avec un sentiment vraiment pénétrant, il a été un impressionniste sachant dessiner et peindre.

Dès qu'il connut M. Edmond de Goncourt, il se mit à nager dans son sillage ; il attrapait au vol ses idées et, après, il les refaisait voler, pour son compte, avec une finesse d'assimilation, une vivacité et un brio de Napolitain. Je me rappelle une fin de soirée, rue Tourlaque, chez M"" Henri Gréville oii Nittis fut éblouissant de goncourisme (1). Il avait surtout pris à son modèle l'horreur pour les poètes et il est vraisemblable qu'il se disait mathématicien parce que Gavarni se piquait de mathématiques et avait été l'ami des Goncourt!

Nittis n'avait pas de l'Italien du sud — si différent du Piémontais et du Romain — le geste fréquent et désordonné; il l'avait serré et brusque. Toute sa puissance de concentration s'était logée dans l'œil qu'il avait fort expressif et qu'il clignait, comme devant un tableau, aussitôt que son attention était accrochée. Il était devenu homme du monde et, par ses pastels de high life, maître des élégances. Il est mort à Saint-Germain, le 18 août 1884.

]\lme (jg Nittis s'empressa de télégraphier à M. Edmond de Goncourt l'annonce du malheur qui la frappait. Le corps fut rapporté à Paris et M. de Goncourt assista à toutes les cérémonies funèbres, même aux détails macabres de l'embaumement. Et, sous le coup

(1) C'est goncourlismc qui! faudrait dire; mais goncourisme semjjje prévaloir.

des émotions qu'il traversait, au moment de partir

pour l'église et le cimetière, il écrivit la lettre que voici

à M. Alphonse Daudet :

Dimanche, 24 août 1884.

Mon cher petit,

Malgré tout le pîahir, tout le bonheur — c'est le vrai mot — que j'aurais à poster avec vous une quinzaine de jours, je me sens trop détraqué, trop vieux pour voyager. Je viens de passer des journées et des 7iuits bien cruelles. J'avais reçu, à Jean d'Heurs, une lettre de Madame de JSittis me disant que son mari était toujours souffrant, qu'il éprouvait dans la vue des troubles qui l empêchaient de peindre. Aussitôt mon retour, j'allais dîner avec le ménage. Je ne le trouvais certainement pas bioi, mais enfin! Et le surlendemain, je recevais ce télégramme : « Venez vite ; M. de ISittis mort subitement. »

Vous devez penser ce que ça a dii être, le désesi^oir de la nerveuse femme. Et des choses épouvantables comme un embaumement, oii on vous habille maintenant, après, pour la comparution devant le Père éternel, en habit jioir et en cravate blanche, en tenue de valseur. C'est horrihle et profanatoire de la mort! Ça ne fait rien, c'est horrible, cet homme de talent, ce peintre si peintre mort à trente-huit ans !

Je vous quitte ici parce qu'il faut que je m'habille pour l'é-

■ glise, le cimetière, toutes les éprouvantes cérémonies auxquelles

eUe veut assister. Aussitôt de retour, écrivez-moi. Je voudrais

bien passer un jour avec vous, car vous êtes maintenant le seul

et unique ami de cœur qui me reste.

Amitiés tendres au ménage,

Edmond de Concourt.

Ah! les journaux ! Je vais au ... pour faire annoncer sa mo)'t. On me demande quelques détails sur lui. Je dis qu'il avait la gaieté enjouée et spirituelle d'un personnage de la Comédie italienne. On me fait dire de mon ami que je le regarde comme un personnage de la Comédie italienne!

Quelques jours après, le 15 septembre, M. Parodi, l'auteur de Home vaincue, écrivait dans l'IUustrazione italiana que Nittis s'était suicidé parce que son succès faiblissait et giacc/ie i suoi quadri venclevansi poco e maie.

En réponse à cet article, M. Yictur Pica, dans il

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Pungolo napolitain du 5 octobre, donna les derniers prix qu'avaient atteints les toiles du peintre et, pour en finir avec l'invention du suicide, il publia la belle lettre que M. Edmond de Concourt lui avait écrite, peu de jours après la mort de leur ami commun. Cette lettre renferme quelques détails déjà notés ^dans la pièce précédente, mais elle l'explique et la complète :

Mardi, 26 août 1884.

Cher monsieur,'

Quoique bien remué par cette mort, par les cruelles journées et les douloureuses nuits qui l'ont suivie, et par cette opération abominable qu'on appelle un embaumement, quoique bien incapable d'écrire dans le moment quoi que ce soit, je vous envoie les détails que vous me demandez.

En un récent séjour dans le département de la Meuse, j'avais reçu une lettre de Madame de Niltis qui me disait que son mari continuait à être souffrant, que le médecin qui le soignait croyait à une maladie de cœur, qu'il avait enfin éprouvé des troubles de la vue qui l'empêchaient de travailler.

Aussitôt mon retour à Paris, j'allai passer une demijournée avec lui. C'étiiit le mardi 19 août. Je trouvai mon pauvre de Nillis triste, bien triste de ce qu'il ne pouvait pas travailler, et il me peignait pittoresquement les désordres de sa vue en me disant que maintenant, s'il voulait lire, il voyait des marques dans la feuille imprimée et qu'il lui semblait qu'on avait tiré dedans un coup de fusil chargé à petit plomb. Avec celte tristesse, une grande oppression, mais rien au monde qui pouvait faire prévoir une catastrophe et une catastrophe prochaine. 11 s'occupait avec un intérêt gentiment enfantin, de la mise en sacs des raisins d'une treille, et même, à l'heure du dîner, il alla surveiller la sauce d'un homard à l'américaine. Ceci se passait le soir du mardi l'J août, vous ai-je dit, et, le jeudi matin, je recevais ce télégramme de sa femme : Venez vite; M. de Nittis mort subitement.

Il s'était réveillé à sept heures, et Dinah, la femme de chambre de sa femme, lui avait posé derrière le cou les quatre ventouses que lui faisait poser, tous les matins, le médecin de Saint-Germain; mais les ventouses avaient mal pris et le malade était un peu nerveux, il se rendormait cependant, se réveidait à huit heures et demie, s'habillait

complètement, quand il se plaignait d'avoir, dans la tète, des ciioses qui lui faisaient mal, demandait à Dinali de le peigner. La femme de chambre le peignait au peigne fin, et, pendant qu'elle le peignait, voyant sa tête ne plus se soutenir, s'alVaisser, tomber, elle lui demandait ce qu'il avait, s'il souffrait toujours. De Nittis lui répondait avec des soupirs douloureux en se touchant le front, puis, tout à coup, s'écriait: « Ah! ali!... j'ai un vide dans la tète.,, je me meurs! »

Diuah portail le mourant sur son lit où il ne parlait plus, n'ouvrait plus les yeux, avait seulement des contractions nerveuses des bras et des mains qui s'attachaient furieusement au corps de celle qui le soignait. Le médecin n'arrivant pas, un interne de l'hôpital, mandé par un voisin, déclarait qu'il avait déjà le côté gauche paralysé. C'était une hémiplégie, une congestion cérébrale, et tout était fini, après une horrible sueur froide qui le trempait des pieds à la tète en une demi-heure. L'embaumement nous apprenait qu'une congestion pulmonaire s'ét:iil produite en même temps ou avant la congestion cérébrale.

Amitiés,

Edmond de Concourt.

Un artiste d'une sincérité qui ne peut pas être mise en doute, M. Frantz Jourdain, qui a beaucoup connu Jules Vallès, vient de donner de lui un poitrait bien inattendu, dans un livre curieux qui a pour titre : Beaumignon. L'auteur révèle au public un Vallès tendre et timide, soutirant de toutes les délicatesses du cœur, ayant pleuré huit jours, dans une solitude complète, un père qui, méchamment et sans motif, l'avait fait enfermer dans une maison de fous.

Ce n'est pas ce Vallès-là que nous avons connu. Celui qu'il nous a été donné de rencontrer était un personnage farouche, exagéré, haineux et violent, à l'état chronique. C'est tout le contraire de ce que dit de lui M. Frantz Jourdain, mais ce coniraire s'accorde, malheureusement pour le modèle, avec le caractère de son œuvre littéraire et avec la conduite qu'il a tenue dans ce qu'il croyait être de là politique. Le bon

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