CHAPITRE IV
li Le mouvement des échanges à Cuba, dans Je passé et dans le présent, les crises successives et la reprise des affaires. — II. Le régime douanier, les taxes espagnoles, le premier traité avec les Etats-Unis ; l'Indépendance et rétablissement de tarifs au profit plus particulier de la Confédération américaine. Le prétendu traité de réciprocité et la situation privilégiée du commerce américain ; la mise en tutelle de Cuba au point de vue douanier. Le principe de la tarification présente et les dangers d'un protectionnisme outré. — III. Les usages commerciaux. — IV. La part des différents pays dans les échanges; le commerce français. — V. Les banques. Le système monétaire et l'agio; les poids et les mesures.
I. — Etant donné que la population est insuffisante à Cuba pour la mise en valeur du pays, il s'en faut naturellement que les échanges commerciaux atteignent au chiffre qu'ils devraient représenter eu égard à la situation, à la richesse naturelle du pays, aux produits qu'on en peut tirer ; il faut bien dire, du reste, que le régime commercial auquel a été soumise pendant bien long-temps File a gêné considérablement le développement de ce commerce ; ce régime a changé du tout au tout depuis la quasi-annexion américaine ; mais, par contre, il est essentiellement favorable aux États-Unis et fort peu avantageux pour les pays européens. Aussi faut-il examiner ce qu'était le mouvement des échanges dans l'ancienne possession espagnole, ce qu'il est devenu depuis, montrer quel est le régime douanier dont bénéficie la Confédération américaine, dont souffrent les contrées étrangères, et qui n'est pas sans nuire partiellement à Cuba même. Nous serons ainsi amenés tout naturellement à nous rendre compte de la transformation du commerce cubain depuis quelques années, et de la part
qu'y prennent les principaux pays, aux importations comme aux exportations. On ne s'étonnera pas si nous nous préoccupons un peu spécialement du commerce français et de la place qu'il pourrait tenir dans cette contrée.
En 181G, la valeur des exportations de Cuba ne dépassait point 70 millions de francs ! En 1878, elles étaient de 355 millions de francs, ce qui correspondait, par suite, à peu près à 70 millions de dollars ou de piastres. Nous rappellerons que les comparaisons d'une année à l'autre étaient malaisées tant que la piastre subissait des variations de cours considérables, comme monnaie d'argent non remboursable en or ; et si nous avons tenu à donner ces quelques chiffres en francs, pour que le lecteur ait une base d'appréciation instantanément saisissable, nous ne nous exprimerons normalement qu'en dollars ou piastres, pour ne point fausser la valeur des statistiques par des conversions inexactes.
Les troubles qui ont précédé et préparé la guerre Hispano- Américaine, et cette guerre même, ont eu, il va sans dire, l'influence la plus néfaste sur le commerce de l'Ile, et particulièrement sur les exportations : le pays était ruiné, saccagé souvent par les insurgés, mis dans l'impossibilité d'être cultivé et exploité par les ordres terribles des généraux espagnols commandant la défense; et si les importations baissaient moins que les exportations, c'est qu'une bonne partie de ces importations étaient destinées au corps d'occupation, ou répondaient aux besoins de la lutte entreprise contre l'esprit d'indépendance des Cubains. Nous n'avons pas à suivre les ravages causés de la sorte et par l'insurrection, ou les insurrections, et par les mesures prises pour étouffer ces insurrections ; cependant, il
est bon de noter la dépression qu'a causée dans le mouvement des échanges la crise douloureuse par laquelle est passé File aux environs de 1898. Le fait est qu'en 1895, et en dépit de troubles qui se faisaient déjà sentir dans la situation générale du pays, les importations à Cuba atteignaient plus de 75 1/2 millions de dollars, ou plus exactement de piastres (monnaie espagnole), les exportations s'élevant, d'autre part, à 113 millions. (Nous n'avons pas le loisir d'expliquer cette balance toute particulière du commerce, laissant en apparence la valeur des exportations très au-dessus des importations qui doivent les payer en principe). Toujours est-il qu'en 1899, les importations se retrouvaient sensiblement au même chiffre, plus de 75 millions de dollars, tandis que les exportations étaient descendues à moins de 50 millions. Durant les 3 années suivantes, il s'est produit un « tassement » général ; les importations perdant tout ce qu'elles pouvaient avoir de quelque peu artificiel du fait de l'occupation américaine et pour d'autres causes, les exportations, au contraire, reprenant graduellement de leur importance. Si bien que les premières sont passées par les totaux successifs de 70, 67 1/2 et 62 millions, tandis que les autres atteignaient les chiffres croissants de 51, 66 1/2 et 65 millions de dollars.
II. — Nous recommandons au lecteur de ne pas perdre de vue les chiffres de 1902, qui lui fourniront un point de comparaison avec le commerce actuel du pays, et accuseront l'influence que peut avoir eu le traité de réciprocité, ou plutôt de faveur, que les États-Unis ont obtenu de la nouvelle République. Aussi bien, il est bon de se rappeler que dès longtemps la Confédération a tenu une place prépondérante dans le commerce cubain, au moins dans les
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exportations, dont ils prenaient quelque 90 pour 100 dès 1887 ; aux importations, à la môme époque, ils fournissaient 20 pour 100 du total. L'Espagne elle-même avait bien compris l'intérêt qu'il y avait pour sa possession à jouir de relations plus faciles avec les Etats-Unis ; et, en juillet 1891, elle avait signé avec les Etats-Unis un traité de commerce, qui avait eu comme conséquence d'abaisser considérablement le montant des droits de douanes frappant les marchandises cubaines à leur entrée sur le territoire américain ; en même temps (ce qui est logique, puisque les produits se payent avec des produits) on abaissait de façon analogue les droits de douanes cubains susceptibles de frapper les marchandises venant de l'Amérique du Nord. Quant au tarif établi par les Cubains au lendemain du jour de leur indépendance, il l'avait été avec le concours de fonctionnaires américains, et de manière à favoriser plus spécialement les importations ou exportations yankees ; mais cela ne pouvait suffire.
Nous venons de parler d'un tarif établi par Cuba indépendante : en fait, c'était bel et bien le Président de la République des États-Unis qui avait promulgué ce tarif; d'abord en 1898, pour être appliqué à partir du commencement de 1899, puis de nouveau en 1900, avec des modifications. En reprenant leur indépendance en apparence complète, les Cubains se sont empressés de conserver ce tarif de 1900, qui est encore, en principe, la base de l'application des droits de douanes à Cuba. Mais des modifications assez nombreuses ont été apportées à cette tarification, que nous ne pouvons naturellement songer à indiquer même sommairement ; disons néanmoins que toutes ont pour but et pour effet d'augmenter le poids des droits : aussi, comme nous l'avons laissé entendre plus haut, le
pays souffre-t-il d'un protectionnisme étroit qui arrête son expansion, bien que cette barrière protectionniste se soit relativement abaissée pour les Etats-Unis, grâce au traité dit de Réciprocité de décembre 190.). En janvier 1904, le Parlement Cubain a autorisé un relèvement général douanier, qui a augmenté les droits de 15 à 30 pour 100, suivant les articles.
Bien entendu, nous ne sommes pas sans reconnaître que le tarif de 1900, môme modifié aussi peu heureusement dans la suite, vaut certainement mieux que la tarification appliquée par l'Espagne à sa colonie. Le principe de cette tarification était la disposition différentielle, qui ne faisait payer aux marchandises espagnoles que des droits purement fiscaux et assez modérés, tandis que les autres pays payaient, en dehors des droits fiscaux, des taxes différentielles considérables. Pour les bouteilles vides, par exemple, les commerçants espagnols payaient seulement 0,30 piastres sur 100 kilogrammes, pendant que les étrangers payaient en outre 2 piastres de droits différentiels. Pour la gobeletterie, les taxes fiscales était de 10 pour 100 et les droits différentiels de 18. Le reste à l'avenant. Avec le nouveau tarif, on a maintenu en principe les seuls droits fiscaux, mais en général on en a abaissé le montant pour tous les articles susceptibles d'être fournis par les Etats- Unis ; par contre, il a été augmenté ou tout au moins conservé pour les articles que Cuba demande plutôt aux autres pays. On sent là l'influence américaine à laquelle nous avons fait allusion tout à l'heure dans l'établissement de ce tarif.
Au surplus, les États-Unis se sont attribués plus directement encore une situation privilégiée au moyen de ce traité de réciprocité, de décembre 1903, qu'ils ont bel et
bien imposé à Cuba, Sans doute il n'augmente pas les taxes frappant les produits européens, mais il abaisse relativement de beaucoup les taxes que les produits américains ont à supporter ; on comprend que cela a donné un avantage énorme à l'industrie et au commerce américains sur le marché cubain. Le traité spécifie en principe une réduction de 20 pour 100 sur les tarifs douaniers américains au bénéfice des produits cubains ; pour les importations yankees, la clause est en apparence analogue, mais il est bien indiqué que des réductions plus grandes peuvent être prévues. Et le fait est que des clauses particulières du traité ont consacré une réduction de 25 pour 100, par exemple pour les machines, appareils divers, les produits métallurgiques, la céramique, les conserves ; une réduction de 30 pour 100 sur les couleurs, le blé, le beurre, certains tissus, les vins, les savons, les matières imprimées. Enfin, on a prévu une réduction atteignant 40 pour 100 pour les tissus en général, la parfumerie, les fromages, les montres, les parapluies, et mille autres choses. On voit ce que devient la prétendue réciprocité, qui fait de Cuba un marché privilégié pour les Yankees. Il est vrai que la Confédération s'est engagée à ne pas admettre les sucres d'aucun pays à des conditions inférieures à celles qui s'appliquent actuellement ; si bien que les sucres cubains jouissent d'une situation privilégiée. Gela a poussé au développement de l'industrie sucrière ; et si d'ailleurs les Etats-Unis ont suivi cette politique, c'est qu'ils avaient grand besoin, dans l'intérêt des consommateurs nationaux, de faire une brèche à leur muraille protectionniste, et de se procurer le sucre à bon marché. (Nous retrouverons cette préoccupation dans leurs relations avec leur possession de Porto-Rico).
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Nous avons dit que certainement la tariiîcation douanière établie à Cuba en 1900, est plus avantageuse pour le commerce des différents pays que la tarification espagnole ; mais, encore une fois, Cuba se laisse aller à augmenter de beaucoup ses droits, et cela pèse particulièrement sur les nations autres que les États-Unis. 11 faut songer que les rails arrivent à payer 0,50 dollar,, plus 80 pour 100 de surtaxe ; que récemment les droits sur les porcelaines au moins, dans certains cas, ont été majorés de 75 p. 100 ; que les tissus de coton payent couramment de 0,15 à 0,50 piastre ou dollar (comme on voudra), plus une majoration de 20 pour 100. On a bien prévu quelques franchises douanières, mais elles ne sont pas fort nombreuses ; et cela ne compense pas l'élévation des droits pour l'ensemble des marchandises. Dans ces franchises, nous signalerons principalement les engrais, les matériaux de pavage, les instruments agricoles autres que les machines, le charbon de terre, les eaux minérales, le poisson frais, les articles de réclame imprimés, les bois de sapin ordinaires, les briques non vernissées, les fibres de lin, chanvre, henequen, les lils de jute pour sacs, les échantillons sans valeur, etc. On a prohibé à l'importation les vins artificiels ou falsifiés et les explosifs pour lesquels on n'a pas autorisation spéciale de débarquement.
III. — Pour compléter ces indications rapides, qui ont seulement pour ambition de donner l'impression générale des conditions dans lesquelles se fait le commerce à Cuba, nous ajouterons quelques mots sur les usages commerciaux* La douane a indiqué nommément les bonifications prévues pour tel ou tel emballage : il y a des marchandises, comme le ciment, la chaux, les huiles minérales, etc., auxquelles aucune tare n'est accordée ; souvent on ne
déduit du poids sur lequel porteront les droits de douanes que le second emballage quand il y en a un. On n'applique pas la tare quand la marchandise vient en vrac, même sous bandes, papier, etc. La question des emballages est très importante dans les relations avec Cuba, comme dans le commerce avec tous les pays lointains ; car bien souvent les destinataires recevant des expéditions d'Europe se trouvent exposés à des mécomptes, parce que les emballages manquaient de solidité, étaient mal compris pour toutes les manipulations que devaient subir les colis. Et cela se traduit par une demande de réduction sur la facture, à moins que Je destinataire se contente de ne plus rien acheter à une maison qui l'expose à des désagréments de cette sorte.
Nous signalerons encore ce fait que le plus ordinairement les maisons d'importation du pays n'ont pas l'habitude de payer les marchandises à l'arrivée; on leur donne le temps d'examiner ces marchandises avant payement. Elles montrent un réel mécontentement quand on joint les traites aux connaissements des marchandises. Aussi bien, les commerçants de Cuba sont généralement honnêtes et les faillites sont rares dans ce milieu.
IV. — D'après les derniers chiffres complets qu'il soit possible de se procurer, quelle est la situation commerciale du pays? avec quelles contrées principalement les échanges se font-ils ? quelles sont les chances d'avenir du commerce français et avec quelle concurrence faut-il surtout compter ?
En 1905, le commerce total de Cuba avait atteint le chiffre de 215 millions et demi de dollars, dont 103 aux importations. Ce mouvement comprenait une quantité assez importante de numéraire, ce qui est évidemment
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regrettable, numéraire qui est fait d'une part de monnaie américaine (or, argent, billets et billon), puis de monnaie espagnole (or, argent et billon), et enfin de monnaie française, uniquement de l'or. La valeur de la monnaie importée en 1905 était de plus de 8.200.000 de dollars, et l'exportation correspondante, de 2.110.000 de dollars. On peut déduire de ces chiffres le mouvement des marchandises proprement dites, et constater qu'il s'accusait de façon favorable par comparaison avec les importations ou exportations des années précédentes, qui avaient été respectivement de 77 et 89 millions de dollars en 1904. Il est à noter que, depuis le traité de réciprocité cubainaméricain dont nous avons parlé, les importations en provenance des Etats-Unis se sont élevées de moins de 26 millions à plus de 43 millions ; pour l'Allemagne, on est passé de 3 millions à 6 et demi ; pour l'Espagne on est demeuré à 9 millions à peu près exactement; la part de la France a monté de moins de 3 millions et demi à plus de 5 et demi, celle du Royaume-Uni, de 11 environ à 14, l'ensemble des pays européens de 28 à 38 millions et demi de dollars, La valeur des produits exportés de Cuba sur l'Europe demeurait sensiblement stationnaire (ce qui est pour gêner considérablement le mouvement en retour), tandis que les exportations aux Etats-Unis passaient de 60 à quelque 80 millions.
Examinons un peu en détail les chilfres statistiques de 1906, c'est-à-dire de l'exercice qui finit à la mi-année 1906 (à la manière américaine). Les importations (déduction faite du numéraire) ont été de 104 millions et demi de dollars, contre 105 millions et plus aux exportations. C'est un mouvement d'échange très sérieux, et qui montre bien ce qu'on peut attendre de ce pays reprenant toute sa
tranquillité, et du jour où des droits de douanes déplorablement élevés ne viendront plus restreindre les transactions. Nous ne répéterons pas ce que disait un consul français, que cet important mouvement était une preuve de la mauvaise situation générale du pays : sous prétexte que cela démontrerait l'impossibilité pour le Cubain de consommer ce qu'il produit ou de produire ce dont il a besoin pour sa consommation. Tout est échange dans ]a vie économique, et l'échange profite à tout le monde.
On peut dire qu'actuellement 49 millions d'importations proviennent des États-Unis, 13 millions à peu près des autres pays d'Amérique ; nous trouvons ensuite 6 millions et demi pour l'Allemagne, 10 et demi pour l'Espagne (ce qui accuse une reprise importante des relations de la métropole avec son ancienne colonie), plus de 5 millions et demi pour la France,, 15 millions environ pour la Grande-Bretagne, un peu plus de 1 million et demi pour la Belgique, moins de 2 millions et demi pour les autres pays d'Europe. Aux exportations, les parts respectives sont de 89 millions pour les Etats-Unis et de quelques 2 millions pour les autres contrées d'Amérique ; elles s'élèvent à moins de 4 et demi pour l'Allemagne et à moins de 800.000 dollars pour l'Espagne ! C'est ensuite un million et demi pour la France, un peu moins de 6 pour le Royaume-Uni, 100.000 dollars pour la Belgique, etc. Nous n'exagérions pas, comme on voit, en annonçant la maîtrise du commerce américain sur le marché cubain. Les conditions géographiques y sont certainement pour beaucoup, mais aussi les mesures plus ou moins violentes, et pas toujours très franches que les Américains ont prises pour s'attribuer sur le sol cubain une situation absolument privilégiée. Nous n'insistons
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pas sur ce point simplement par intérêt historique, ou par dépit de latin regrettant cette mainmise d'une nation anglo-saxonne sur un territoire latin de civilisation. Bien loin de nous une telle pensée ; mais cette situation est intéressante, nécessaire à signaler à ceux qui veulent entretenir des relations entre l'Europe et l'Ile de Cuba. Du reste, nous savons que les Cubains sont généralement humiliés de se voir imposer les volontés de la République américaine. Celle-ci ne fait qu'appliquer là les pratiques protectionnistes qui semblent lui réussir, et auxquelles est dû en réalité le développement de tous ces trusts qui rançonnent le consommateur yankee au profit de grosses entreprises privilégiées. En imposant à Cuba un tarif très élevé, qui ne s'abaisse qu'au profit des marchandises américaines, les Yankees ne se sont pas faits les champions de la liberté ; pas plus qu'en imposant aux Cubains le respect d'un protectorat américain, et la concession sur leur sol de stations navales pour la flotte de la Confédération.
Malgré tout, les chiffres que nous avons donnés, comparés avec ceux que nous avions fournis d'autre part, montrent que les produits et commerçants européens peuvent lutter contre les producteurs et commerçants américains, en dépit de l'état d'infériorité dans lequel ils se trouvent; c'est tout à la fois accuser la supériorité de bien des marchandises européennes, et aussi inciter les commerçants à ne pas abandonner la lutte. A cet égard, il est caractéristique de suivre le commerce d'importation des machines destinées aux sucreries et distilleries, pour lequel la Confédération est servie tout à la fois par l'ingéniosité de ses constructeurs, le voisinage du marché, la spécialisation réalisée dans cette industrie, la détaxe con-
sidérable dont elle jouit, etc. Alors que les États-Unis introduisent pour 2.100.000 dollars de ces machines, l'importation correspondante de la Grande-Bretagne n'est pas de moins de 57(>.000 dollars, celle de la Belgique de 564.000, celle de l'Allemagne de 417.000. La France ne vend plus que pour 75.000 de ces machines, mais ce n'est pas précisément par suite des avantages dont jouit la Confédération américaine; nos constructeurs fabriquent trop coûteusement des machines trop bonnes, qui durent trop longtemps, et ne permettent pas l'amortissement, indispensable pour le jour où des progrès doivent être introduits dans les procédés de fabrication du sucre.
D'une manière générale, la France vend surtout à Cuba des tissus de coton, des produits chimiques, des étoiles de laine ou de soie, des articles de Paris, des vins spiritueux, et aussi des articles métallurgiques. Il ne faut pas oublier que la position commerciale de la France à Cuba a jadis été de premier ordre, et cela tout particulièrement avant 1868; non seulement les commerçants français étaient nombreux dans l'Ile, mais encore les planteurs venaient dépenser une partie de leurs revenus en France, et tout, dans les maisons riches, était à la mode de Paris, provenait de magasins ou de fabriques françaises. Or, les autres pays se sont ingéniés pour fournir des articles ressemblant aux nôtres; de plus, bien des gens ont restreint leurs dépenses, à la suite de tant de ruines causées par des insurrections multiples. Enfin les Américains ont introduit de plus en plus leurs modes et leurs habitudes, à tous égards, dans les milieux riches; aussi bien, si le luxe continue à régner en maître à la Havane notamment, on dépense moins volontiers pour faire venir de France certains articles. Au surplus, il n : est pas démontré que nos
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fabricants se soient suffisamment ingéniés pour répondre aux besoins et aux habitudes du pays; les Américains ont su bien autrement que nous fabriquer pour le climat et pour les mœurs locales. Notre littérature même a perdu du terrain au profit de la littérature américaine, et nombreux sont en particulier les jeunes gens qui, comme à Porto-Rico, vont faire leur instruction aux Etats-Unis, et en rapportent des besoins et des habitudes d'Amérique.
Les principaux articles d'importation à Cuba sont les animaux vivants, les salaisons, les graisses et matières alimentaires diverses ; puis les tissus de coton, les produits métallurgiques, les produits agricoles, les produits chimiques, la farine, le café, les vins et spiritueux, les tissus de lin, les peaux et cuirs. A l'exportation, les marchandises ne sont pas encore très variées. Les animaux et leurs dépouilles ne tiennent pas la place qu'ils devraient, dans un pays où l'élevage peut se faire dans de si bonnes conditions; l'Allemagne est de beaucoup le meilleur client de cette exportation spéciale. Le sucre et ses dérivés donnent lieu à un commerce d'exportation énorme, et nous avons laissé entendre qu'ils vont presque uniquement aux Etats-Unis, les mélasses se dirigeant en grande partie sur l'Angleterre et la Hollande. Les fruits constituent un article important d'exportation, qui va surtout aux Etats-Unis, par des bateaux spéciaux. L'asphalte et les minerais (particulièrement de fer) représentent un mouvement important, qui pourrait toutefois se développer. L'exportation des produits forestiers est assez sérieuse, mais nous verrons plus loin tout ce qu'on aurait à faire en la matière. Les tabacs à eux seuls représentent plus de 28 millions de dollars, bien plus du tiers de l'exportation des sucres et dérivés (qui
dépasse 70 millions). Même en ce qui concerne le tabac, les Etats-Unis prennent les trois quarts de l'exportation cubaine.
Ce que nous dirons plus loin des ressources naturelles, des richesses exploitables de la Perle des Antilles, nous montrera combien l'exportation pourrait se développer aisément, en entraînant tout logiquement le développement parallèle des importations.
V. — Un détail que nous avons donné tout à l'heure des conditions dans lesquelles se font les ventes à Cuba pour le commerce de gros, a dû faire comprendre au lecteur que les pratiques commerciales sont encore un peu familiales dans l'île. Néanmoins, l'organisation se perfectionne tous les jours, et les banques se multiplient ou se développent pour faciliter les relations commerciales, à Tintérieur du pays, et surtout avec l'étranger. D'ailleurs, l'industrie de la banque avait beaucoup à faire, en dehors même des transactions commerciales proprement dites, ou de la collaboration aux affaires commerciales; on manquait absolument de banques agricoles, et le plus souvent l'agriculteur était forcé d'emprunter où il trouvait, en payant quelque 2 pour 100 par mois ; des combinaisons avaient souvent été imaginées par les prêteurs, qui arrivaient à toucher 100 pour 100 par an. N'oublions point, il est vrai, qu'ils couraient des risques, et que la loi de l'offre et de la demande agissait en cela comme en tout. Il y a certainement encore beaucoup à faire à Cuba pour les capitaux à la recherche d'emplois rémunérateurs, et cette demande de capitaux se continuera longtemps, car il y a bien des entreprises à tenter.
Nous ne pouvons oublier de mentionner l'existence de ja Banque Nationale Cubaine, "installée à la Havane ;
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c'est en réalité la continuation de la North American Trust C°. de New-York, qui, durant l'occupation américaine, avait été chargée de toutes les affaires financières officielles. Cette banque a été organisée avec un capital payé de 1 million de dollars. Elle a un service d'épargne; mais les fonds qui lui sont confiés de la sorte sont lancés dans la circulation générale sous forme de prêts consentis par la Banque dans les diverses circonscriptions de ses succursales. On évite ainsi que les ressources disponibles demeurent exclusivement à la Havane ou dans sa région. Du reste, la banque a des correspondants dans le monde entier. Le capital a été porté assez récemment à 5 millions de dollars ; les dépôts, qui y étaient seulement de 4 millions en 1901, atteignaient déjà 11 millions et plus au commencement de 1906.
La Royal Bank of Canada est venue racheter le fonds de la Banque del Comercio (ce qui est peu étonnant, étant donné que le Canada commence de diriger son attention vers les Antilles) ; elle a des succursales à la Havane, Santiago, Camaguey, Manzanillo et Cienfuegos. On trouve de plus une succursale de la Bank of Nova Scotia à la Havane ; à citer également la présence de la Banque espagnole, qui a un capital de 8 millions de dollars et rend de grands services.
Nous devons signaler,, d'autre part, la création assez récente d'une banque de la Havane, avec un capital de 2 millions et demi de dollars, qui pourra être ultérieurement porté à 5 millions.
Nous avons employé indifféremment comme unité monétaire, dans les renseignements statistiques que nous fournissons, le dollar, qui est américain, ou la piastre, qui est espagnole ; le fait est que Ton se sert de ces deux
unités, et si Ton importe continuellement ou exporte des monnaies espagnoles, américaines, ou même françaises, à Cuba, c'est tout simplement que l'Ile ne possède pas de monnaie à elle propre.
La monnaie officielle de la République est en réalité la monnaie des Etats-Unis, et tous les impôts comme toutes les dettes vis-à-vis de l'Etat sont payables en cette monnaie; cependant les taxes sur les registres de propriété sont, par une bizarrerie qui montre bien le caractère mixte de la monnaie, payées en or espagnol. Dans les alVaires en gros, la base de la circulation, des ventes et des règlements est également l'or espagnol ; tandis que dans le commerce de détail, et à la campagne, c'est presque uniquement l'argent espagnol auquel on recourt. La monnaie américaine fait constamment prime sur l'or espagnol, mais naturellement cette prime subit des variations, étant soumise à la loi de l'offre et de la demande. En 190(>, par exemple, le dollar américain était en moyenne reçu pour 1,09 piastre ou dollar or espagnol, et, d'autre part, pour 1,2 piastre argent espagnol. Il existe bel et bien un système monétaire, qui est inspiré de celui de l'Espagne. On y trouve le centen de 25 pesetas, qui est en or et a une valeur moyenne de 4,90 dollars de monnaie américaine ; c'est donc 5 piastres.
Les pièces en argent sont, avec leur valeur relative en monnaie américaine, le peso ou piastre d'un dollar ; la peseta ou piécette de 20 cents américains ; puis les 2 pesetas, de 40 cents; le réal, qui vaut 10 cents, et le medioréal ou demi-réal, qui est de 5 cents. On a prévu enfin, pour les payements d'appoint ne dépassant pas une peseta, les pièces de bronze de 1 centavo, ou 1 cent, et de 2 centavos, ou de 2 cents. On admet aussi dans les comptes le
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dobloriy qui est censé correspondre à 4, 25 dollars ; puis le louis français, pièce de 20 francs. Le Gouvernement accepte celui-ci dans ses caisses pour 3,83 dollars, et le centen pour 4,78 dollars or américain. Encore parle-t-on souvent de l'once d'or espagnole, ou onza, que Ton prend pour 4 louis.
On trouvera tout cela certainement compliqué, ce qui est bien notre avis. Mais il faut dire que, depuis les temps les plus reculés, on a été habitué à Cuba à se mouvoir au milieu des difficultés de l'agio ; aussi, à La Havane par exemple, trouve-t-on un changeur, un cambio de monedas, à tous les coins de rues. Les mesures prises par les Américains pour imposer le dollar dans les perceptions officielles donnèrent immédiatement une plus-value à la monnaie américaine, et il s'établit un agio de 10 pour 100 environ sur l'or étranger. On se trouve actuellement au milieu de tout un enchevêtrement de primes et d'escomptes, qui compliquent beaucoup les affaires commerciales. Il s'est du reste, à un certain moment, fait tout un drainage de For américain, qui était remplacé par des green-bachs.
Avant d'en finir avec ces indications sur le commerce cubain, nous noterons que les poids et mesures employés relèvent tout à la fois des anciennes mesures espagnoles, des mesures américaines, et aussi parfois du système métrique. C'est ainsi que l'on compte souvent en livres espagnoles, valant 1.016 livre américaine de 453 grammes ; par arrobas, de 25, 36 livres américaines (l'arroba valant du reste 25 livres espagnoles). A côté de cela, on trouvera et la livre anglaise de 453 grammes, et le quintal américain, qui est la 20 e partie de la tonne courte de 907 kilogs. Pour les longueurs, on trouvera tout à la fois la vara espagnole de 83 centimètres, ou de 33, 38 pouces
américains, et qui se divise en douze pouces espagnols; puis le yard américain, qui vaut un peu moins de 91 centimètres.