CHAPITRE PREMIER
I. Sa situation, son histoire, son orographie et son hydrographie, le climat, les phénomènes météorologiques. — 11. L'invasion américaine, la séparation de l'Ile et de son ancienne Métropole. — III. L'organisation et l'administration présente; les finances et les impôts. Les municipalités.
I. — Qu'on nous excuse d'abord de substituer ce mot de Porto-Rico à l'expression vraie et espagnole de Puerto- Rico ; mais l'usage s'est introduit d'employer cette orthographe.
Puerto-Rico est bien un milieu espagnol, en dépit des sentiments assez peu bienveillants que les Puertoriquenos nourrissent contre leurs anciens maîtres de la Péninsule ; ce sont bien les mœurs espagnoles qui ont donné leur caractéristique aux mœurs des habitants de l'Ile : mais, dans leur vie de famille, se mêlent beaucoup de simplicité, un certain goût de faste, tendance assez fréquente à re-
mettre au lendemain ; en dehors, bien entendu, des qualités de travail remarquables, qui se trouvent du reste chez une bonne partie des Espagnols d'Espagne, et particulièrement chez tous ceux qui s'expatrient.
A l'heure actuelle, la vie américaine, de même que la langue américaine, agissent sur les jeunes générations portoricaines ; mais il n'est pas bien sûr que ces Espagnols des Antilles puissent s'accommoder aux habitudes yankees. C'est d'ailleurs cette communauté d'origine espagnole, que Porto-Rico partage avec Cuba, qui nous a fait traiter tout de suite d'une Ile qu'on classe avec raison parmi les Grandes Antilles, mais qui n'offre qu'une superficie bien inférieure à beaucoup d'autres. C'est la plus petite de toutes les Grandes Antilles ; elle n'a qu'une étendue de 9.620 kilomètres carrés, ce qui ne l'empêche pas de compter une population relativement considérable de près d'un million d'habitants (sur laquelle nous reviendrons plus loin). Dans sa surface encore comptons-nous les petites îles annexes de Vieques ou des Crabes, de Mona et de Culebra. Elle se trouve comprise entre Saint-Domingue, à l'ouest, et les Antilles Danoises.
Elle fut colonisée par les Espagnols après sa découverte par Colomb. Au commencement du dix-huitième siècle, les Anglais s'en étaient emparés, mais ils la rendirent bientôt à l'Espagne; et la tranquillité y fut bien peu troublée jusqu'au moment de la conquête, ou plus exactement de l'occupation fort facile qu'en firent les Américains : occupation que les habitants désignent sous le nom un peu pompeux de l'Invasion.
Il est bon de remarquer la forme, la disposition orographique de l'Ile, qui explique la répartition des voies
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de communication existantes, des chemins de fer construits,, aussi bien que la pauvreté des communications avec l'intérieur, jusqu'à ces derniers temps ; on y trouve aussi le motif qui partage le pays en deux zones de cultures bien différentes, la montagne et la plaine. Porto- Rico est une sorte de quadrilatère allongé, présentant une longueur maxima de 160 kilomètres et une largeur de moins de 60 kilomètres. Une chaîne de petites montagnes allant de Test à l'ouest la divise de façon fort irrégulière, en se recourbant un peu vers le sud : le point le plus élevé est le Pic dit del Yunque, qui a 1.100 mètres à peu près. Le relief est fort irrégulier : tantôt, dans ce qu'on nomme la montagne, on rencontre des élévations qui atteignent 900 mètres, tantôt le sol descend à 600 mètres; mais les cols ne s'abaissent guère dans la chaîne au-dessous de cette altitude. Les torrents, car ce ne sont guère des rivières, ont sculpté profondément ce sol ; c'est à peine si dans le nord on en trouve quelques-uns qui soient navigables sur quelques kilomètres.
Située sous les tropiques, l'Ile a cet avantage de recevoir constamment des brises qui soufflent avec régularité et modèrent la chaleur; dans YAltura, la montagne, il fait réellement frais, surtout le soir, et les habitants des villes et du littoral peuvent facilement y aller s'y reposer ; bien que naturellement le séjour pendant longtemps sous ce climat soit débilitant pour les étrangers en particulier, et entraîne fréquemment des affections de l'estomac ou du foie, au moins pour ceux qui ne reviennent pas de temps à autre en Europe. A San Juan, la capitale, qui se trouve sur la côte nord, la température moyenne oscille entre 26 et 28 ° cent. ; c'est en août que se font sentir les chaleurs, qui donnent alors jusqu'à 37° ; mais la tempé-
rature baisse aussi à 14°, ce qui n'accuse pas une amplitude très considérable, et procure pourtant un repos précieux pour l'organisme. L'atmosphère est assez souvent humide, mais pas de façon fatigante ; les mois les plus chauds sont de juin à septembre, et les mois froids de décembre à février ; ceux-ci correspondent à la saison des pluies. Celles-ci sont abondantes dans l'altura ; mais durant la saison spéciale elles prennent un peu partout l'allure de cataractes ; elles ne durent pas longtemps, si elles sont violentes. Des sécheresses se produisent trop souvent sur le versant sud de la chaîne montagneuse.
L'Ile est assez bien protégée contre les ouragans et cyclones ; parfois pourtant ils sont terribles, comme celui de 1899, qui a été accompagné de torrents d'eau, a noyé 6.000 personnes, et fait pour 180 millions de dégâts, ruinant à jamais certains terrains, causant de nombreuses faillites, etc. Les tremblements de terre, s'ils se font sentir assez souvent, sont toutefois très légers, pour ainsi dire jamais sans conséquences redoutables.
IL — En parlant de Cuba, nous avons indiqué brièvement comment l'occupation américaine s'est substituée à l'occupation espagnole : nous disons occupation, car encore maintenant les Portoricains ne sont pas assimilés à des "Yankees ; et les Américains, qui ont pris l'Ile dans leur intérêt, tout comme ils avaient chassé les Espagnols de Cuba pour attirer à eux le mouvement commercial de nie, n'ont pas voulu faire de Porto-Rico un Territoire américain proprement dit. L'assimilation n'existe pleinement que pour les douanes, ce qui réjouit à bon droit les Portoricains. Ceux-ci sont demeurés longtemps à peu près complètement paisibles sous la domination de la Péninsule, bien que l'Espagne, là encore-, administrât particu-
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lièrement mal sa colonie; ses fonctionnaires n'étaient pas toujours triés sur le volet, et Ton ne songeait que rarement à consacrer à des travaux utiles à Pile les impôts que versaient ses habitants. En 1867, une petite insurrection s'était produite, puis un second soulèvement eut lieu Tannée suivante. Il ne fut pas malaisé de les réprimer. A la vérité, Porto-Rico était bien considéré et administré comme une province espagnole, divisée en 7 départements ; il y avait un gouverneur commandant la force armée ; puis, dans chaque chef-lieu de département, un commandant militaire ; chaque bourg avait à sa tête un alcade, nommé par le Pouvoir central. Porto-Rico avait ses députés aux Cortès. Ce qui n'empêchait pas la Métropole de faire un bénéfice à son profit du cinquième environ des recettes du budget de l'Ile. Nous croyons bien que ce ne furent pas seulement les abus de la Métropole, mais aussi les inconvénients d'un protectionnisme douanier gênant considérablement les relations de Porto-Rico avec le vaste marché des États-Unis, qui amenèrent un vif mécontentement parmi la population portoricaine : mécontentement atisé naturellement par les Yankees, désireux d'établir leur hégémonie sur les Antilles, et de s'assurer des bases navales en même temps que des marchés pour leurs immenses trusts.
III. — Sentant que la situation des esprits empirait, l'Espagne avait accordé en principe, le 31 décembre 1896, une sorte de demi-autonomie politique et économique à Porto- Rico, comme à Cuba. On sait comment les Américains intervinrent, et à Cuba et ailleurs, pour empêcher l'application de cette réforme. Les Américains purent débarquer à Porto-Rico de la façon la plus pacifique : les Espagnols, comprenant leur faiblesse et aussi l'hostilité de la popu-
lation, se retiraient, et vraiment cette « invasion » a été fort tranquille. L'Ile fut cédée aux Etats-Unis par le traité de paix de 1898, et elle fut pourtant un instant considérée comme terre étrangère, au point de vue douanier au moins. On avait installé un Gouvernement militaire d'abord ; mais les Yankees s'aperçurent que la situation ne devait pas durer s'ils ne voulaient pas s'aliéner les sentiments de la population. C'est le Bill de 1900 qui a fixé de manière un peu compliquée le statut des habitants de Porto-Rico : et que l'on remarque bien ce détail, qui a plus d'importance qu'on ne pourrait le penser au premier abord, la non qualité de citoyens américains des habitants de Porto-Rico, résultant de ce que la Confédération n'a pas osé violer ouvertement la Constitution en acquérant des colonies qu'elle assimilerait aux territoires intérieurs. Non seulement les Portoricains ne peuvent pas occuper des postes officiels aux États-Unis ; mais, ce qui est plus important, ils souffrent dans leurs intérêts quand, à l'étranger, il s'agit de recourir à des tribunaux, pour des affaires commerciales; par exemple ils ne peuvent obtenir des passe-ports, etc. Cet état de choses indique bien que les Yankees veulent posséder des colonies dans leur propre intérêt, mais qu'ils entendent ne pas donner à ces colonies l'assimilation dont profiteraient leurs habitants. En somme, d'après le Bill de 1900, les habitants constituent le peuple de Porto-Rico, terme fort diplomatique; et ils sont sous le protectorat des Etats-Unis, un peu comme cela se passe pour les Colonies anglaises ; le pouvoir législatif est composé d'un Conseil dit exécutif de 11 membres, dont la majorité est nommée par le Président des États-Unis, ce qui assure la haute main de la Confédération sur les affaires insulaires.
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D'autre part, il y a une Assemblée de délégués populaires, mais les résolutions de ce pouvoir législatif peuvent être annulées par le Congrès Américain ; le pays se trouve donc dans un état de dépendance qui a motivé la formation de deux partis, les uns se félicitant et les autres au contraire se plaignant de cette intrusion des Américains.
C'est en novembre 1900, qu'eurent lieu les élections pour les 35 membres de la Chambre législative; le droit de vote a été distribué très largement aux populations, puisqu'il suffit de justifier de la possession de 25 dollars (à noter que ce sont surtout les ouvriers et les gens de couleur qui font les élections). Les premiers travaux de la Chambre ont été tantôt pratiques et utiles, comme ceux qui se rapportaient à certaines mesures d'assainissement ; tantôt un peu pour la forme et destinés à accuser l'enthousiasme des populations pour le régime nouveau : telle la loi proclamant fête nationale l'anniversaire du débarquement des troupes yankees dans l'Ile, en 1898.
Nous devons dire que, d'une manière générale, l'organisation et l'administration du pays sont assurées dans de bonnes conditions, les populations étant du reste laborieuses, honnêtes, tranquilles. Au point de vue judiciaire, on trouve principalement des tribunaux de police dans chaque municipalité, puis une cour suprême. Les écoles ont été multipliées, y compris des écoles professionnelles (dont il ne faut pas du reste s'exagérer les effets).
Comme l'état financier est souvent le critérium de l'état politique et même économique d'un pays, nous donnerons quelques indications rapides sur les finances de Porto- Rico. Tout d'abord il faut noter que l'occupation américaine a eu cet avantage considérable et indéniable de
diminuer le poids des impôts, qui ont été simplifiés, et aussi de faire que toutes les taxes perçues dans l'Ile sont employées aux dépensesmêmes dupays. Sous l'administration espagnole (où il en était différemment), il y avait trois sortes de taxes : territoriales, industrielles et commerciales, une foule de droits ayant été mis sur les denrées, les vêtements, etc. La base principale du système d'impôts, à l'heure actuelle, c'est la possession de la terre, en dehors de toute considération sur ce que peut rapporter cette terre. Empressons-nous d'ajouter que, pour ce qui est des droits de douanes dans les relations avec les pays autres que la Confédération, le protectionnisme n'a guère été atténué : ce protectionnisme dont se plaignaient tant les Portoricains, quand il était du fait de l'Espagne, ils le supportent aujourd'hui sans maugréer, et ils sont même devenus protectionnistes, de libre-échangistes qu'ils étaient, sans se rendre compte que ce qui fait leur fortune à l'heure actuelle, ce sont précisément les relations de libre-change établies entre eux et les Etats-Unis.
En fait il existe des impôts sur la terre, mais aussi des droits d'accise sur les liqueurs, le tabac, et certains autres articles ou certains actes ; puis un impôt sur les successions, un autre sur les sociétés diverses d'assurances, et une taxe sur les sociétés étrangères. Il est à noter que le Trésor de l'Ile a été mis dans une très bonne situation, dès le début de l'Administration indépendante, par suite d'une mesure prise par les Américains après la suppression du régime provisoire, en vertu duquel les produits provenant de l'Ile entrant aux Etats-Unis payaient les droits pleins du tarif Dingley. Tous les droits perçus ainsi avaient été mis de côté, et les Américains les ont fait verser au fonds de réserve de l'Ile, ce qui a éteint sa dette. On
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peut dire que la situation budgétaire est très bonne, cette absence de dette étant un avantage considérable. En exercice moyen, les dépenses sont d'un peu moins de 5 millions de dollars, et les budgets se traduisent normalement par des excédents qui atteignent 300.000 dollars et plus; encore le Gouvernement central fait-il des avances sur garanties aux municipalités qui, elles, ont, par suite, des dettes. Les dépenses sont pourtant assez largement établies, à commencer par les traitements et du Gouverneur et des six chefs de services (qui sont naturellement nommés par le Président de la République américaine).
Dans les municipalités, qui sont au nombre de 46, l'administration est assurée et par un maire nommé au suffrage populaire et rétribué, et par 5 à 9 conseillers, nommés en môme temps, mais ne recevant aucun traitement. Ces municipalités ont des ressources diverses,, et notamment une taxe sur la propriété qui est généralement de 10 à 11 par 1.000 dollars de valeur des propriétés. D'une manière générale, et sans entrer dans des détails qui nous entraîneraient beaucoup trop loin, nous dirons simplement que les budgets municipaux sont en équilibre, Ponce a un budget de recettes de quelques 360.000 dollars» San Juan un budget de 500.000 dollars; d'ailleurs les municipalités, qui étaient jadis fort endettées, et notamment de plus de 500.000 dollars de dette flottante, ont éteint presque complètement cette dette.