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CHAPITRE II

I. La formation de la population portoricaine, ses origines et ses progrès successifs ; les villes et la campagne; la composition de la population, son état d'instruction. Les noirs et les blancs. Les professions. — II. Les salaires et les conditions de la vie. — III. L'hygiène, la mortalité. — IV. La situation des étrangers. Les langues parlées.

L — Nous avons laissé entendre combien la population est pressée sur ce petit coin de terre, qui est à peine grand comme la Corse : cela suppose forcément qu'on a su tirer parti des terres utilisables, que la population est industrieuse, sinon industrielle. Toutefois, il faut se rappeler qu'on jouit aussi de conditions fort avantageuses, conditions toutes naturelles qui sont une des caractéristiques de Porto-Rico, et qui ont motivé l'émigration intense qui s'est faite sur ce pays, en particulier de cette Corse dont nous parlions à l'instant. Le fait est que la population autochtone de l'Ile, qui s'appelait Borinquen à Fépoque de la découverte par Colomb, atteignait certainement 600.000 à ce moment-là; on la donne même parfois comme s'étant élevée au million. Elle fut du reste détruite par les premiers colonisateurs, qui firent travailler sous le fouet ces malheureux indigènes.

Si Ton remonte à des recensements un peu lointains, on trouve des chiffres qui ne sont sans doute pas dignes d'une confiance absolue à quelques unités près, mais qui nous montrent du moins de la façon la plus manifeste la croissance graduelle de la population. Ainsi en 1765, on relève seulement 45.000 habitants, puis 70.000 en 1775 ; en 1800, on dépasse 155.000 et 330.000 en 1832, ce qui

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accuse bien la poussée rapide qui se produit dans le peuplement de l'Ile, en partie grâce au voisinage des États- Unis; mais aussi sous l'influence de la venue d'un grand nombre d'Espagnols ayant quitté ce qui devenait les Républiques de l'Amérique du Sud. On a calculé que la population de Porto-Rico a sensiblement doublé tous les trente ans dans le courant du dix-neuvième siècle ; et cela s'explique aussi par l'excédent énorme des naissances sur les décès, les naissances étant deux fois plus nombreuses en général; les grandes familles sont de règle, ce qui s'explique (autant que ces choses s'expliquent) et par la vie familiale que Ton mène, et par l'aisance avec laquelle on entretient une famille nombreuse, même dans les milieux les plus modestes, où l'on se contente de petites maisons en bois peu coûteuses, en vivant de morue, de haricots et de bananes, arrosés d'eau. En 1860, la population de l'Ile approchait de 600.000 âmes; elle était de près de 800.000 en 1887, et en 1899, au moment du grand recensement fait par les Américains pour organiser l'Administration, autant que pour se rendre compte de la valeur économique de leur nouvelle possession, on recensa plus de 953.000 personnes.

Gela correspond à une population moyenne déplus de 100 habitants par kilomètre carré ; mais naturellement la répartition est inégale suivant les régions. Cette densité est particulièrement marquée du côté d'Aguadilla, encore très considérable vers Gayamon et Mayaguez; puis elle décroît graduellement dans les distincts de Ponce, Arecibo, et Guayama. Ici, elle est très sensiblement au-dessous de la moyenne générale.

D'une manière globale, la population de Porto-Rico est principalement rurale^ et c'est typique au point de vue

des occupations de cette population, des métiers que peuvent avoir à exercer les immigrés, tout comme de la vie normale des habitants. Il n'y a pas de grande ville ; on peut citer tout au plus la capitale, San Juan, capitale administrative surtout, dont la population, même en y comprenant les habitants non agglomérés, ne dépasse pas 32.000 âmes ; puis la capitale du sud, capitale commerciale et industrielle, Ponce, dont la population, avec celle de son port La Playa, n'atteint guère que 28.000 habitants. La plus grande ville est ensuite Mayaguez, qui arrive à un peu plus de 15.000 habitants, puis Arecibo, avec quelque 8.000 personnes. Au reste, et pour confirmer ce que nous disions de la population rurale, ajoutons que, pour Tinstant, en considérant les villes de 8.000 habitants au moins), la population urbaine ne forme pas les 9 pour 100 de la population totale ; c'est tout à fait différent de ce qu'on trouve, non seulement dans nos pays européens ou même aux Etats-Unis, mais aussi à Cuba, cette Ile sœur si voisine, qu'on croirait peuplée et exploitée de la même façon.

On éprouvera évidemment le besoin de savoir quelle est la composition de cette population. On peut l'envisager à plusieurs égards. Parmi les gens en âge de se marier, on trouve plus de 158.000 personnes engagées dans les liens du mariage, contre 84.000vivant en somme en concubinage ; et ces unions libres n'existent pas seulement entre noirs ou gens de couleur, comme des Américains pourraient le penser, mais aussi entre blancs et femmes de couleur, ou même entre blancs ; on ne s'étonnera pas, après cela, de savoir que le dernier recensement dont nous ayons les chiffres, ait révélé l'existence de plus de 148.000 enfants naturels, dont 67.000 blancs. On veut

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trouver là l'influence plus ou moins directe ou lointaine de l'esclavage ; il faut dire aussi que jadis les cérémonies matrimoniales coûtaient fort cher. Mais quelle est donc, dans cette population, la proportion des noirs, ou plus exactement des métis à des degrés divers, des gens de couleur ? En s'en tenant aux données les plus récentes, la proportion de la population de couleur est de 38 pour 100, et même un peu davantage : c'est fort peu par rapport à certaines Grandes Antilles, mais c'est beaucoup par rapport à Cuba (nous ne parlerons pas des Chinois, car ici, et au contraire, justement de Cuba, on n'en rencontre que quelques douzaines). Nous rappellerons qu'en 1765, la population asservie ne formait que le huitième des habitants ; elle en constituait seulement le quatorzième en 1860. Pour les gens de couleur en général, ils étaient au nombre de 50.000 en 1765. Vers 1830, l'équilibre s'était établi entre les blancs et cette population de couleur, et peu à peu l'élément blanc accusait sa supériorité numérique. Ce sont ces conditions qui ont rendu la suppression de l'esclavage facile à Porto-Rico, les relations entre maîtres et esclaves y ayant aifecté du reste bien souvent l'apparence de relations quasi-familiales. Nous avons expliqué, en parlant de Cuba, comment a été réalisée dans les Antilles espagnoles cette suppression de l'esclavage.

On trouve à Porto-Rico une population étrangère assez nombreuse, dont beaucoup de représentants se fondent vite dans la population locale ; il est curieux de signaler, non pas les commerçants allemands, que l'on rencontre maintenant un peu partout, mais plus spécialement les Français fort nombreux qui ont immigré dans l'Ile, et qui ont pour ainsi dire tous réussi. La colonie française la plus

importante est formée par les Corses, originaires principalement du Gap Corse : population intelligente et laborieuse qui a fondé des cultures de café représentant une valeur considérable (ces plantations ont subi les ravages terribles du cyclone de 1899).

Il est à noter que la population indigène a été jusqu'à ces temps derniers fort illettrée (ce qui ne l'empêchait point d'être honnête et intelligente) ; on comptait au dernier recensement plus de 83 pour 100 de gens ne sachant ni lire ni écrire, 2 pour 100 savaient lire, 14 pour 100 savaient lire et écrire, et une petite partie, 5 pour 100, avait reçu une éducation supérieure ; c'est pour remédier à ce que l'on considérait comme un grand mal, qu'on a multiplié les écoles un peu de tous les côtés. D'ailleurs, de 1860 à 1900, un progrès sensible s'était fait sentir, puisque la proportion des gens sachant lire s'était élevée de moins de 9 à près de 17 pour 100. Il nous reste à ajouter quelques indications sur la répartition des professions, afin de préparer ce que nous dirons plus loin des industries diverses du pays. Sur un ensemble de500.000individus environ en âge de gagner leur vie, et comportant d'ailleurs une bonne moitié de femmes, on compte bien 197.000 ouvriers agricoles divers ; l'industrie de la pêche ou des mines n'en occupe certainement pas un millier (qu'on note cette particularité que le poisson entre moins dans Falimentation que la morue salée ou sèche). On trouve 65.000 manœuvres à peu près, employés à toutes sortes de travaux ; comme ouvriers de métiers, il y en a un peu plus de 26.000, et 24.000 se consacrent aux transports (nous confondons dans ces chiffres les contremaîtres ou patrons ressortant aux diverses professions). Pour les occupations libérales, elles ne réclament pas plus de

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2.220 personnes, et il ne semble pas que, pour l'instant, les immigrés aient chance de trouver à s'y employer. D'une manière générale, les ouvriers aiment à travailler de façon indépendante, à la tache, et avec la possibilité d'abandonner la besogne quand cela leur fait plaisir, quand ils ont amassé suffisamment pour vivre sans travailler, se promener, chanter en s'accompagnant de laguitare. Toute cette population ouvrière est demeurée très enfant, et Ton peut en obtenir beaucoup si l'on sait la prendre, ne pas la brusquer, à plus forte raison la brutaliser ni l'injurier.

II. — Ceci nous amène tout naturellement à donner des indications sur les salaires, les conditions de la vie à Porto-Rico. Gomme dejuste, des dillerences très marquées se manifestent, suivant qu'on est dans la campagne, dans l'altura, c'est-à-dire la montagne, où Ton ne peut que difficilement faire venir une partie des choses que nous considérons comme indispensables à la vie ; ou au contraire que l'on se trouve en ville, et notamment dans les principaux centres, où le confort de la vie est grand, même pour ceux qui ne jouissent pas d'une fortune réelle. Il faut dire que la réforme monétaire est venue pendant un certain temps troubler considérablement les rapports économiques; car l'assimilation de la piastre au dollar américain a fait monter la valeur des choses, sans faire grandir de même manière les revenus iixes. Dans les villes, les loyers ont beaucoup monté, les salaires ont subi une montée analogue, là où les ouvriers ont su se défendre en recourant à l'arme de la grève, des syndicats s'étant formés dans les centres un peu importants.

Les ouvriers habiles des corps de métiers se font très aisément de 8 à 10 francs par jour; mais les ouvriers

agricoles gagnent étrangement moins ; les domestiques attachées à la personne sont payées en général un peu moins cher qu'en France ; mais il faut tenir compte que leur service est bien moins assujettissant, parce que la vie est plus familiale, et aussi parce que, par suite de cet amour du luxe et même d'une certaine ostentation qui se rencontre généralement là-bas, et surtout à cause des nécessités du climat, on trouvera toujours au moins cuisinière, femme de chambre et petit domestique dans une maison où, en France par exemple, on se contenterait d'une domestique. Il faut bien dire que la vie et les mœurs sont toutes différentes de ce à quoi nous sommes habitués : on se nourrit avec une simplicité et une frugalité extraordinaires dans la majorité des familles modestes ; le climat permet de se vêtir à bon marché, et les frais de chauffage sont nuls ; on ne reçoit guère chez soi; jusqu'à ces temps derniers, on se logeait à bon compte, et si les gensriches ou désireux de ne pas paraître primitifs aux yeux des Américains, se font construire de magnifiques maisons de pierre et de marbre, par contre, le gros de la population est encore logé dans de petites maisons de bois, qui sont d'ordinaire la propriété de leurs habitants.

Nous venons de dire combien l'alimentation des classes tout à fait moyennes était frugale : les haricots, le riz et la morue y jouent en effet un rôle prédominant. Seulement les immigrés ne s'accoutument pas toujours à cette nourriture, qui est pourtant en harmonie avec le climat ; étant donné d'ailleurs qu'elle est complétée par une consommation considérable de café au lait. Certains articles d'alimentation sont très bon marché ; la viande même est en moyenne bien meilleur marché que dans nos pays européens. Le lait, par contre, est au moins aussi cher, il en

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est de même des œufs. Et nous pouvons ajouter que tout ce qui est consommation de luxe,, au point de vue alimentaire ou autre, se vend cher ; c'est le cas particulièrement pour ce qu'on fait venir des pays étrangers. Au contraire, la franchise de droits, le libre-échange qui règne dans les relations avec les États-Unis, fait qu'une foule d'articles sont fournis à bon compte par les manufacturiers de TUnion.

III. — Nous répéterons ce que nous avons laissé entendre tout à l'heure d'un mot : c'est que, sous ce climat chaud, il est indispensable de se bien nourrir; et si les paysans de la montagne vivent parfaitement avec un peu de riz, de haricots et de morue, s'ils sontagiles, en apparence résistants, cela n'empêche que l'anémie mine beaucoup d'entre eux, et aussi que la tuberculose n'est pas sans causer de graves ravages dans le pays. Du temps où Porto-Rico était possession espagnole, la mortalité y atteignait le taux extrêmement élevé de 41 pour 1.000, ce qui ne peut certainement pas être attribué aux dangers réels du climat ; et, d'autre part, on ne trouvait pas, dans l'ensemble de l'Ile, cet entassement des habitants, cette absence d'égouts et d'eaux pures d'alimentation qui étaient caractéristiques de San Juan. D'ailleurs, il ne faut peut-être pas attribuer une trop grande valeur aux statistiques de la mortalité à Porto-Rico; car, si les statisticiens administratifs sont souvent négligents un peu partout, il y avait là à Porto- Rico une question de mœurs, et chacun en prenait à son aise avec l'état civil. Les Américains ont imposé maintenant à la population un respect assez effectif des registres de l'état civil, et une soumission à peu près complète à une foule de réglementations sanitaires qu'ils affirment donner des résultats admirables. Il y avait du reste à lutter, non

pas seulement contre l'anémie (qui est surtout affaire d'alimentation et de climat) , mais encore contre la tuberculose, et aussi contre la dysenterie et la malaria : deux maladies dont les progrès de l'hygiène et de la prophylaxie modernes permettent de limiter assez heureusement les ravages. On n'a plus à constater pour ainsi dire de fièvre jaune, et réellement, à cet égard, les médecins américains ont su organiser des procédés de lutte fort effectifs.

On a renforcé le système, douteux dans ses effets, des quarantaines contre le choléra, la variole, le typhus et beaucoup d'autres maladies ; puis on s'est mis à améliorer graduellement les conditions dans lesquelles les populations étaient alimentées en eau de boisson : celle-ci était empruntée le plus souvent à des citernes mal entretenues, ou à des puits plus ou moins contaminés, tout comme dans nos campagnes européennes, ou enfin aux torrents* Il y avait certainement à faire, surtout dans les petites agglomérations. C'est une question qui se présente partout, et il n'y a pas longtemps que, dans les milieux européens les plus avancés, on négligeait complètement ce côté de l'hygiène. En tout cas, Porto-Rico est assurément un pays très salubre ; et que ce soit pour les réformes déjà faites, ou pour d'autres raisons, nous ne sommes pas étonné d'y voir les taux de la mortalité ramenés maintenant aux environs de 23 pour 1.000.

IV. — Les étrangers y sont sûrs d'y trouver un milieu plaisant, une population accueillante ; à condition que, principalement dans leurs rapports avec ce qu'on appelle le peuple, ils ne montrent point de morgue, qu'ils sachent comprendre et respecter les usages locaux, qui ont presque toujours leur raison d'être. Ils y rencontreront une législation faite d'un mélange des lois espagnoles et

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des lois américaines, une sauvegarde pour leur liberté individuelle, en même temps que de bonnes conditions pour les entreprises qu'ils seraient désireux de tenter. Nous avons indiqué d'un mot quelles belles situations se sont faites, du reste, par leur travail et leur esprit d'entreprise, les modestes originaires du Gap Corse qui sont venus à Porto-Rico pour y tenter fortune. Les étrangers trouveront également des établissements d'instruction multiples pour leurs enfants. Il y a à la fois les écoles communes, mettons primaires, puis les écoles supérieures, les écoles industrielles, les écoles agricoles et les écoles du soir ; c'est peut-être même une exagération, que cette multiplication d'établissements d'enseignement. Des efforts sont naturellement faits par les Américains pour que l'enseignement se fasse de plus en plus en anglais. Et il est évident, si nous nous plaçons au point de vue pratique de ceux qui arrivent à Porto-Rico dans l'intention d'y tenter une entreprise quelconque,, que la connaissance de la langue anglaise et de la langue espagnole s'impose. Sans doute beaucoup de Portoricains parlent le français, mais cela seulement dans les classes instruites. Et les deux autres langues sont indispensables pour la pratique courante du commerce et de l'industrie.

Nous allons voir et comment ces étrangers peuvent parvenir à Porto-Rico, et quelle situation économique ils y trouveront; comment la mise en valeur du pays a déjà été largement commencée, et comment elle peut se bien continuer.

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