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CHAPITRE PREMIER

I. Les troubles politiques et leur influence sur e développement économique du pays. Quelques indications sur a géographie, l'orographie, le climat de l'Ile. Les maladies et la mortalité ; les conditions naturelles diverses. — II. L'histoire d'Haïti et son organisation politique et administrative- — III. L'état des finances : l'élévation es impôts et les déficits. Le papier-monnaie et Ja dette publique.

I. — Depuis que nous promenons le lecteur à travers les Grandes Antilles, nous avons à maintes reprises rencontré la Confédération américaine, et nous n'avons pas hésité à critiquer son influence ou son intervention, quand elles nous paraissent critiquables : étant donné surtout qu'elles se traduisent par une expulsion graduelle des autres pays dans le commerce de ces îles qui constituent les Antilles, et grâce à l'arme de guerre des tarifs protectionnistes. Mais nous devons reconnaître aussi que cette intervention, qui se produira sans doute quelque jour dans le nouveau pays dont nous abordons l'étude, pourrait avoir de bons résultats en Haïti, suivant l'expression consacrée : elle

donnerait quelque stabilité à l'organisation politique et administrative, et aussi au commerce troublé continuellement par les révolutions, par les fluctuations terribles qui se produisent dans le système monétaire, dans le jeu des changes, etc. Et tout en rendant justice à une bonne partie de la population noire ou métis d'Haïti, tout en sachant combien d'Haïtiens font preuve d'intelligence lorsqu'ils viennent recevoir un enseignement supérieur dans les pays étrangers ; tout en n'ignorant pas que les troubles politiques trop fréquents qui désolent le pays ne sont pas l'œuvre de la majorité de la population, laquelle comprend des commerçants ou des producteurs divers laborieux ; nous serons forcé de constater qu'Haïti est dans une situation économique très défavorable. On sait bien moins qu'il y a un siècle tirer parti des richesses naturelles et des avantages que peut offrir le pays ; l'agriculture est dans l'enfance, l'industrie n'existe point : cela surtout par suite de l'insécurité et de l'instabilité auxquelles nous venons de faire allusion.

Nous aurons malheureusement à faire, à propos de Saint-Domingue, des remarques qui ressemblent trop à celles que nous suscite l'étude de la République haïtienne; aussi bien, les deux pays se ressemblent considérablement, ils appartiennent à une même unité géographique, et ce que nous dirons de l'un sera complété par ce que nous pourrons ajouter sur l'autre. Ce qui n'empêche du reste que les deux petites républiques diffèrent par les traditions, par la langue et les idées sociales.

Si nous considérons dans son ensemble l'Ile, que l'on désigne souvent sous le nom géographique d'Haïti, nous constatons qu'elle est fort large par rapporta sa longueur, plus de 250 kilomètres pour 650 de long ; son périmètre

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est considérable, plus de 1.400 kilomètres, sans tenir compte de ses multiples indentations. En dehors des îles qui entourent la terre principale, la surface de celle-ci dépasse 75.000 k. carrés. De loin, cette Ile principale donne l'impression d'une masse montagneuse, dont les ramifications se présentent sans ordre apparent, dans toutes les directions. Ces montagnes semblent descendre directement dans la mer et être couvertes d'une végétation dense empêchant la mise en culture. En fait, il y a deux grandes chaînes et une foule de vallées merveilleusement fertiles ; les cours d'eau abondent, et quand ils ne sont pas navigables, du moins ils assurent ou peuvent assurer parfaitement l'irrigation des cultures. Les plus hauts sommets, qui atteignent jusqu'à 2.200 mètres et plus, sont en-dessous de la limite des neiges. Ces indentations dont nous avons parlé peuvent le plus ordinairement fournir d'excellents abris aux navires. Les plaines ont souvent de vastes dimensions et une fertilité remarquable, comme celles de Gayes, de Cul-de-Sac, des Gonaïves, de Hinche, etc.

Naturellement, le climat est tropical, mais la tempérarature n'y atteint pas une élévation considérable : il faut faire exception pour Port-au-Prince, les autres points de File et d'Haïti proprement dit accusent des différences très marquées par rapport à la capitale. Du milieu d'avril au milieu ou à la fin d'octobre, le thermomètre indique généralement ;>4 à 35° G. durant la journée ; la pluie, quand elle tombe, ne se produit guère que le soir ou la nuit ; les nuits sont plus fraîches très sensiblement. Le restant de l'année, (1) le thermomètre marque à peu près

(1) La saison des pluies est toute particulière à Port-au-Prince, se produisant en été, au contraire du reste du pays.

30° C, et il ne se relève que si le vent de terre souffle. Le Gap Haïien est bien moins chaud que Port-au-Prince. Au reste, on peut trouver une température très reposante en s'élevant un peu dans la montagne, et, en bien des points, les indigènes ont froid la nuit, parce que la température baisse à 15°.

Haïti peut donc être un lieu de résidence très sain, si Ton s'écarte un peu du bord de la mer. Ge qu'il y a le plus à redouter au point de vue sanitaire, ce sont les fièvres, qui vous frappent aussi bien quand vous avez fait une chute ou vous êtes exposé à un refroidissement, que quand vous avez été piqué par un moustique : dans ce dernier cas, elles sont beaucoup plus graves, s'il s'agit du moustique du paludisme. Le plus usuellement, on a affaire à des affections bilieuses, comme sous tous ces climats ; quant à la fièvre jaune, elle n'est jamais d'origine locale, mais importée à Haïti. La fièvre typhoïde est fort peu fréquente, la tuberculose pulmonaire n'est commune que parmi les indigènes ; ils souffrent également de rhumatismes, mais on peut dire par leur manque de soins. On doit prendre des précautions contre le tétanos en évitant, comme à Porto-Rico par exemple, de mouiller d'eau une blessure quelconque. D'une manière générale, les épidémies sont rares ; on a vu parfois sévir la variole, qui peut faire rage quand elle se déclare, par suite du défaut d'hygiène chez les gens du pays. Pour se bien porter dans cette contrée, il suffit de quelques précautions simples, éviter le grand soleil de midi, et aussi la trop grande humidité, ne pas se faire mouiller ; et, autant qu'on peut se fier aux statistiques dressées dans le pays, la situation sanitaire aurait été spécialement bonne depuis ces dernières années.

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Ajoutons quelques détails secondaires intéressant cette Ile. Sans doute on y trouve de nombreux insectes, depuis les moustiques jusqu'à de multiples variétés de cafards, de blattes ; mais les espèces gênantes ou dangereuses sont bien plus rares que dans les autres Antilles. Il faut pourtant faire attention à la chique ; il faut d'autre part défendre meubles et livres contre de rapides dégâts. Point de serpents venimeux à redouter. Enfin les cyclones ne commettent pour ainsi dire jamais de ravages dans ces parages.

II. — Nous ne rappellerons que d'un mot l'histoire de l'Ile, pour faire comprendre sa situation actuelle et les préjugés qui troublent la mise en valeur du pays par les capitaux étrangers. La portion ouest de l'Ile a été colonie française, par droit de prise sur l'Espagne; la Révolution française vint agiter les éléments de fermentation qui existaient dans cette possession, puis ce fut l'émancipation subite de la population noire; et finalement, en dépit de l'arrivée d'un corps expédititionnaire français, à la suite de mécomptes de toutes sortes, l'indépendance d'Haïti fut proclamée au commencement de 1804. Nous n'avons pas à suivre les avatars divers par lesquels est passée la constitution politique du pays, qui a oscillé entre l'Empire et la République. Ce qui est intéressant à savoir, c'est qu'actuellement il est régi par la constitution à forme républicaine de 1889. Le pouvoir législatif est entre les mains d'une Chambre des Communes de 95 membres, élue pour trois ans par suffrage au premier degré, et d'un Sénat de 39 membres, renouvelable par tiers et élu par la Chambre, sur liste dressée partiellement par le Président de la République et par les électeurs. Le président est nommé pour 7 ans par les deux Chambres. Les Ministres sont au

nombre de 4, et administrent sous l'autorité supérieure du Président. Ajoutons que la République est partagée en 5 départements subdivisés eux-mêmes en arrondissements, et ceux-ci en communes. L'organisation rappelle beaucoup celle de la France. Les chefs-lieux d'arrondissements sont le Gap Haïtien, Port de la Paix, Gonaïves, Port-au- Prince et Les Cayes. Nous verrons dans le chapitre suivant les principales dispositions législatives qui peuvent intéresser ceux qui désirent habiter Haïti ou y entreprendre des affaires.

III. — Il est une question utile à connaître au premier chef pour quiconque veut se rendre compte de la situation économique du pays, de son avenir, etc. C'est l'état de ses finances, et au point de vue intérieur, et au point de vue extérieur : il est indispensable de constater si les budgets sont proportionnés aux forces contributives du pays, si les fonds fournis par les contributions sont employés utilement, si les dettes contractées vis-à-vis des prêteurs étrangers sont solidement garanties, si elles ne grossissent pas démesurément, etc. Jetons donc un coup d'œil sur cette situation financière. Nous pouvons dire tout de suite que nous la trouverons nettement défavorable ; ce qui n'est pas sans nous inquiéter pour la mise en œuvre des richesses de File, et aussi sur les possibilités de voir des interventions étrangères s'imposer à la faveur de ce désordre financier.

C'est constamment que le Gouvernement haïtien se trouve en face d'embarras financiers ; et cela autant par suite des bouleversements politiques continuels, que comme conséquence du coulage qui se produit dans les douanes (principal chapitre des recettes), et aussi du peu d'activité de la population indigène, d'une situation monétaire dé-

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plorable, etc., sans compter la crise qui s'est manifestée sur le café, et bien d'autres choses. Si nous considérions le budget de 1890, nous y verrions un revenu de 3.300.000 piastres et de 5.694.000 piastres papier (nous expliquerons pourquoi cette double numération); en 1901, les chiffres correspondants étaient seulement de 2.869.000 piastres or et 3.455.000 piastres papier. Tout cela était du reste fourni on peut dire uniquement par les droits d'importation et aussi par les droits d'exportation (puisqu'on pratique ici cette politique ridicule qui consiste à gôner môme l'exportation des produits du pays). Durant l'exercice 1901, précisément, on est arrivé à ne payer aux employés de l'Etat que quatre mois sur 12, à ne pas être en mesure d'amortir les emprunts étrangers, etc. Et le Gouvernement, pour se tirer d'embarras n'avait trouvé que le moyen d'émettre du papier-monnaie, de doubler les droits d'importation, de percevoir les droits de port en or, d'augmenter très sensiblement les droits d'exportation, etc. En 1905, pour garantir le papier-monnaie, on avait voté un timbre proportionnel sur toutes les valeurs mobilières, en môme temps que sur leur revenu, imposé des droits de licence, de passeport, etc.

En se reportant aux comptes budgétaires de 1900, on arrive à un total de 2.730.000 dollars or et 5.135.000 dollars ou gourdes papier ; les dépenses étaient estimées devoir être de 6.186.000 gourdes papier et 3.973.000 or. Gela ne suppose pas l'équilibre, qui du reste peut toujours être troublé, parce que les recettes dépendent étroitement de la récolte, et plus exactement de l'exportation du café. De jour en jour, on a émis plus de papier-monnaie, cette ressource illusoire qui jette le trouble dans les transactions commerciales ; on a vu les recettes diminuer par

suite même des fautes financières commises, qui réagissent sur le commerce et l'industrie (si élémentaires qu'ils soient); et, de plus, on augmente d'un cœur tranquille les dépenses.

Nous reviendrons sur la question monétaire, qui influe si malheureusement sur les échanges commerciaux; mais nous devons dire tout de suite un mot de la dette publique de la République, d'autant que le poids de cette dette est pour beaucoup dans les déficits du budget : ce qui montre précisément le tort que Ton a eu de se laisser aller à emprunter si largement, pour un pays dont les ressources vives sont encore si minimes à l'heure actuelle. Dès le 31 décembre 1901, la dette publique atteignait le chiffre respectable (pour une population bien faible) de plus de 22 millions de dollars, piastres, ou gourdes, puisqu'on emploie assez volontiers simultanément ces mots. Sur ce total, 3.700.000 provenaient de l'emprunt de 1875 ; 8.850.000 de celui de 18<J6, plus de 4 millions de la dette intérieure et convertie, et le reste de la dette flottante ; encore fallait-il ajouter 1.500.000 pour arrérages arriérés, et plus de 4.700.000 piastres papier de dette flottante. En convertissant en or le tout, on arrivait à une dette de plus de 150 millions de francs pour 1 million 1/2 d'âmes, dans un pays presque sans commerce ni industrie. A l'heure présente (du moins à la fin de 1900, les statistiques, à Haïti, étant bien malaisées à se procurer quand on cherche quelque chose d'à peu près exact), la dette comporte plus de 26 millions de dollars or, et bien près de 12 millions et demi de piastres papier. La dette or se partage à peu près également par moitié entre la dette intérieure et la dette extérieure.

On ne sait où les choses en arriveront si Ton continue

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de la sorte. Nous souhaitons que le Gouvernement et les habitants d'Haïti comprennent enfin que leur pays se relèvera le jour où ils le voudront, s'ils encouragent les capitaux étrangers à venir dans l'Ile, en leur assurant la sécurité sous toutes les formes, une législation très large et bienveillante le jour où Ton mettra rationnellement en œuvre les dons naturels précieux que possède la contrée, quand les habitants travailleront courageusement, en profitant des avantages que leur assure leur climat comme leur sol.

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