‹ Les grandes AntillesChapitre 19 sur 62 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Les évaluations de la population haïtienne; la proportion des Européens et des blancs; les essais d'immigration. L'insuffisance des bras et des capitaux. La législation relative aux étrangers; les codes et la situation juridique. — II. La langue française ; l'instruction publique; les cultes. La liberté du commerce et les patentes. — III. Les conditions générales de la vie ; les villes principales et leurs particularités.

I. — Nous avons dit tout à l'heure que la population d'Haïti était assez faible. Il faut se rappeler d'abord que la République, d'ailleurs bien plus peuplée que la partie est de l'Ile, ne couvre qu'une superficie de 25.500 kilomètres carrés. Or, les estimations les plus favorables donnent une population totale d'un million et demi d'âmes tout au plus. Encore faut-il savoir comment ce chiffre nous est fourni : jamais un recensement régulier n'a été fait, mais le clergé catholique, qui occupe une place prééminente dans la République, a distribué parmi ses paroissiens des bulletins qu'il fait remplir; de plus, il tient des registres (plus ou moins complets) des décès et des naissances. Les

recensements seraient, il est vrai, fort difficiles, en ce sens qu'une partie de la population est essentiellement mobile, vivant sous des huttes, des abris provisoires, qui lui permettent de se déplacer suivant sa fantaisie. La population se composait de neuf dixièmes de noirs et d'un dixième de métis. Nous faisons à peu près abstraction des Européens ; et le fait est qu'ils ne sont peut-être pas au nombre total de 400, répartis dans le pays. On y compte une forte majorité d'Allemands, ceux-ci n'hésitant pas du reste à se marier avec les femmes du pays. (Nous n'englobons pas le clergé parmi ces 400 Européens). Certaines statistiques donnent pour Haïti une population de 1.200 blancs, mais en y comprenant des gens qui ne sont point européens.

Si Ton en croit les documents de l'époque, Haïti, au moment de la suppression de l'esclavage, devait compter ;>0.000 blancs et 455.000 esclaves, avec une trentaine de mille mulâtres. Mais beaucoup de maîtres négligeaient de déclarer le nombre exact de leurs esclaves, pour éviter de payer la capitation. A ce moment, l'importation des esclaves était d'environ 30.000 par an ; nous n'avons pas besoin de rappeler que c'est à cette traite que l'on doit la composition de la population haïtienne. Et cette population serait parfaitement capable de mettre en valeur le pays, si elle voulait se discipliner, étant donné que le noir supporte admirablement le climat des Antilles, surtout quand il y est né. On s'est bien rendu compte, même dans les milieux officiels haïtiens, que les bras n'étaient pas, sinon suffisamment abondants,, du moins suffisamment actifs pour la mise en valeur du pays. Et Ion a essayé à diverses reprises de provoquer une immigration un peu importante, en s'adressant soit à la population de couleur

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des États-Unis, soit aux noirs d'Afrique. Quelques arrivées se produisirent de la sorte en 1824 et 1860 ; et il reste des survivants des familles ainsi introduites ; toutefois, elles ne semblent pas avoir modifié sensiblement l'exploitation d'Haïti. Par contre, il s'e^t fait, du moins depuis un certain nombre d' années, un mouvement d'immigration en provenance des autres îles de la mer des Antilles. Et c'est de la sorte qu'on trouve maintenant des originaires de la Jamaïque, de la Guadeloupe, de la Martinique et de Saint-Thomas ; la colonie britannique d'origine antillaise compte quelques 2.000 personnes, presque toutes de la Jamaïque, et installées surtout à Port-au-Prince, à Cap- Haïti et aux Gonaïves.

A noter que, depuis quelques années, des Américains sont venus s'établir à Haïti ; cela confirme le sentiment qu'on peut avoir sur une mainmise ultérieure, et peut-être prochaine, de la Confédération américaine sur la petite République.

La véritable immigration a été gênée considérablement à Haïti par les dispositions, hostiles aux étrangers, que renferme la législation du pays. (Il y a du reste un souvenir, qui excuse beaucoup de choses, de l'époque où l'esclavage régnait encore dans l'Amérique du Nord, et où par conséquent les Haïtiens se sentaient peu de sympathie pour des blancs qui traitaient de pareille manière leurs frères). Les origines mêmes de la République haïtienne devaient d'ailleurs la maintenir assez longtemps isolée ; et ce n'est qu'en 1862 que le Parlement yankee a reconnu l'indépendance politique d'Haïti; la pensée que les Américains essayent d'attirer maintenant les Haïtiens sous leur égide n'est pas pour nous faire moins sourire.

D'une manière générale, les étrangers peuvent ren-

contrer à Haïti une situation juridique dont ils n'ont point à se plaindre : la liberté religieuse est proclamée et respectée; tous les citoyens sont égaux devant la loi,, et la liberté individuelle est la base de la constitution, de même que la propriété individuelle et le respect du domicile particulier. Il est vrai que, jusqu'à ces temps récents, la qualité de citoyen ne pouvait appartenir qu'à des gens d'origine indienne ou africaine ; il faut être citoyen pour avoir droit à la propriété immobilière dans le pays. Mais, au point de vue juridique g'énéral, on retrouve à Haïti le droit français, le Code classique, autant pour la procédure même que pour les droits. Pour une bonne partie de nos lecteurs, il n'est pas indifférent de voir le français langue officielle dans la République, bien que le créole soit la langue coutumière du peuple. On trouve comme organisation judiciaire le tribunal de paix dans la commune, le tribunal civil pour un ou plusieurs arrondissements, des cours d'appel, puis une cour de Cassation, et enfin des tribunaux de commerce. On sait certainement que la culture européenne, et particulièrement française, est fort répandue dans les classes supérieures à Haïti, et que les originaires de ce pays qui fréquentent nos écoles s'y distinguent souvent par une intelligence vive.

II. — Nous avons parlé de la liberté des cultes, et nous pouvons ajouter qu'un grand esprit de tolérance règne dans le pays ; mais la majorité de la population appartient au culte catholique, dont les prêtres sont tous ou à peu près de nationalité française ; le culte catholique est officiel, il est subventionné, tout comme le culte protestant.

L'instruction primaire est obligatoire à Haïti, ce *jui ne signifie peut-être pas qu'elle soit générale dans les

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populations de campagne; au reste, l'enseignement est libre. Actuellement, on compte quelque 400 écoles et 5 lycées publics. Autant qu'on peut avoir des statistiques approximatives sur la matière, ces écoles doivent recevoir quelque 35.000 enfants à l'heure présente. En tout cas, les étrangers venant dans le pays peuvent être assurés de trouver à faire instruire leurs enfants. Pour les filles, les Sœurs venues de France ont établi un peu partout des écoles.

La loi est encore un peu hostile aux étrangers, avonsnous dit : ce qui n'est pas sans nuire beaucoup à un pays où Ton a tant besoin de l'activité physique ou intellectuelle, des capitaux et des bras de ces étrangers. Il faut ajouter que le commerce de détail est réservé aux « citoyens » d'Haïti. L'exercice de tout commerce ou de toute profession nécessite l'obtention d'une licence, ce qui correspond en somme à la patente française ; mais, ici, la licence doit être approuvée par le Pouvoir exécutif, et, de plus, le non-citoyen paye une taxe double. Dans certaines professions, on arrive de la sorte à payer 500 dollars ou gourdes de licence, soit 1.500 francs. On peut remédier aux inconvénients que présente la situation d'étranger en se faisant naturaliser; et c'est pour cela que nombre de négociants allemands recourent à ce procédé, de même du reste qu'ils forment facilement souche dans le pays en épousant des femmes de couleur plus ou moins foncée. Cependant, étant donnée l'insécurité politique (qu'il ne faut pas s'exagérer, mais qu'on est bien obligé de constater), la nationalité indigène n'est point sans entraîner parfois des conséquences fâcheuses; en ce qu'elle est par trop sous la dépendance de gouvernants souvent disposés à abuser de l'autorité. Dans

l'intérêt du pays, il faudrait que l'éducation politique se fit, et que les Haïtiens comprennent (ce que ne comprennent pas toujours les blancs de l'Amérique centrale ou méridionale, et môme les Européens, de France ou d'ailleurs) que le développement commercial ou industriel d'un pays est étroitement lié à une politique saine, à la tranquillité dans la rue, au respect de la propriété sous toutes ses formes ; qu'il est en proportion inverse pour ainsi dire de l'intromission du Gouvernement dans les affaires privées, et qu'il ne demande que l'observation des lois économiques, avec la sécurité individuelle.

III. — Etant donné le climat que nous avons indiqué, et aussi le fait que les révolutions qu'on signale, trop souvent il est vrai, ne sont guère qu'en surface et ne mettent point tout le pays à feu et à sang, comme on serait tenté de le croire en lisant les journaux, la vie est facile et agréable à Haïti; on peut ajouter que des fortunes importantes s'y sont faites. A la vérité, l'arrivée dans un des ports n'impressionne pas favorablement, parce que les appontements notamment sont dans un état de délabrement qui fait peine. Le service des ports laisse considérablement à désirer, les rues sont mal pavées et guère entretenues, peu ou point éclairées, et les hôtels ne sont pas toujours pour satisfaire les gens difficiles. On souffre évidemment d'un manque de stabilité général, et aussi d'un manque de capitaux.

Parmi les villes ayant quelque importance, voici en premier lieu la capitale, Port-au-Prince, bâtie à flanc de montagne, avec des rues modernes très alignées; mais elle a l'inconvénient, comme nous l'avons fait entendre, d'ùtre dans une situation particulièrement chaude ; on prétend que la population en est de 75.000 âmes. De l'eau

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excellente est apportée des montagnes voisines ; la banlieue offre une campagne charmante et salubre où Ton peut aller se reposer, et Ton gagne sans grande difficulté, en une demi-journée de déplacement, des sommets atteignant plus de 1.800 mètres, où Ton jouit dune température qui remet les Européens des fatigues du climat. On s'est mis à construire les maisons beaucoup plus solidement que jadis ; toutefois, le terrible incendie qui a ravagé la ville récemment, prouve que les maisons de bois sont assez abondantes encore pour rendre le feu très redoutable.

Le Cap Haïtien, ou Le Gap, comme disent les gens du pays, est la seconde ville du pays ; elle compte une trentaine de mille habitants. Située de façon tout à fait pittoresque, elle a été la ville élégante au temps de la domination française. Des tremblements de terre, et aussi des incendies, Font ravagée à diverses reprises. Tout autour, sont des agglomérations relativement très peuplées. C'est ensuite Port-de-Paix, avec ses 10.000 habitants, juste en face l'Ile de la Tortue ; on la considère comme particulièrement salubre. Quant aux Gonaïves, on la tient pour la ville la plus vraiment haïtienne ; elle possède 18.000 habitants ; bien qu'elle se trouve dans une région sablonneuse, elle jouit d'une bonne réputation au point de vue de la salubrité. Nous aurions à citer encore Gros Morne, avec ses 22.000 habitants ; puis Saint-Marc, qui en compte 20.000, et qui aune réelle importance coloniale.

En traitant plus loin du commerce, et pour indiquer l'importance des échanges commerciaux qui s'y font, nous reviendrons quelque peu sur certaines de ces villes, celles qui constituent des ports de commerce, parce que ce sont surtout les ports qui voient passer ces échanges. Du

moins ce que nous avons dit doit suffire à faire comprendre que la vie à Haïti est parfaitement possible pour les gens les plus entichés des mœurs européennes. En tenant compte des circonstances locales, ils verront que, si ces villes haïtiennes ne rappellent naturellement point Paris, du moins elles offrent à peu près autant de ressources que nos petites villes de province.

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