CHAPITRE IV
J. L'état languissant du commerce ; statistiques imparfaites des importations et des exportations. Les articles d'exportation et les besoins de la consommation. Les pays avec lesquels Haïti est en relations. Douanes et tarifs d'exportation. Traité de commerce avec la France. — II. Les Banques et la situation monétaire.
I. — Nous avons laissé entendre à plusieurs reprises que le commerce du pays est loin d'être ce qu'il devrait, étant données et la population et les ressources naturelles qu'on y trouve. La situation économique et commerciale (nous ne dirons pas industrielle, et pour cause) est particulièrement mauvaise à l'heure présente. La chute du prix du café sur les marchés européens a eu une influence déplorable, par suite de l'importance que présente ce produit dans l'agriculture du pays. On souffre d'une prime sur l'or énorme, qui tient en partie à ces mauvaises conditions de vente du café. D'autre part, les importations languissent d'autant plus que les droits de douanes, déjà fort élevés, sont payables en or à un change très haut; le pouvoir d'achat de la population ne fait que diminuer continuellement. La république a passé au moins par trois crises terribles (nous parlons des plus récentes) : celle de 1891, une autre en 1896, et une toute récente en 1907 ; les deux premières ont été dues en bonne partie à des crédits exagérés faits aux commerçants du pays par leurs correspondants de l'étranger ; et quand la chute des prix s'est produite, les faillites ont abondé. La dernière crise tient plutôt à des émissions exagérées de papier-monnaie, à une diminution des revenus, et à une augmentation des dépenses publiques : la mauvaise politique fait sentir son
influence. Les troubles incessants qui agitent le pays (bien que ce soit superficiel) ne peuvent manquer d'agir défavorablement sur sa situation générale.
Qu'on ne s'attende pas à ce que nous donnions des chiffres complets ni exacts sur le mouvement commercial de nie; on n'y tient point de statistiques, et ce ne sont jamais que sur des approximations qu'on table ; sans doute nous ne croyons pas à l'exactitude absolue des statistiques dressées dans nos pays, mais du moins on se trouve sur un terrain un peu plus solide qu'en Haïti.
Pour ce qui est des exportations, des évaluations assez vraisemblables ont été faites, qui nous renseignent à peu près sur la nature des produits que les Haïtiens peuvent vendre à l'étranger. Notons toutefois que, d'une année à l'autre, des variations énormes peuvent se produire, les récoltes étant sujettes elles-mêmes à des oscillations considérables, par suite de la façon primitive dont se font toutes les cultures. En bonne année moyenne, nous trouverons quelque 50 à 51 millions de livres de café, chiffre qui tombera souvent à moins de 40 millions. Pour le cacao, ce sera près de 5 millions de livres ; environ 4 millions pour le coton. Les graines de coton donnent parfois lieu à une exportation de plus de 6 millions de livres. Pour les peaux et cuirs, on atteindra fréquemment 1.200.000 livres, quitte à retomber une autre année à un mouvement moitié moindre. A citer encore 400.000 livres de chanvre, 500.000 de peaux d'oranges, 150.000 à 200.000 de cire ; enfin plus de 120 millions de livres de bois divers, dont la grosse masse est faite de bois de campêche, mais comprenant aussi du cèdre, du fustec, de l'acajou, etc. On peut ajouter à l'énumération des pistaches de terre et un peu de miel, et aussi cette fibre de
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rhénéquen qui a fait la fortune d'une partie du Mexique. D'une manière générale, le gros du café et du cacao s'en va sur le Havre (l'Allemagne, plus ou moins directement, n'étant point sans prendre une partie du cacao) ; par contre, ce sont les Etats-Unis qui prennent la plus grande part du bois et de rhénéquen.
Les articles d'exportation ont assez sensiblement changé depuis que Haïti était colonie européenne, et que l'activité des colons mettait le pays en exploitation réelle, avec une population relativement réduite. A ce moment, on exportait du sucre et du tabac, de l'indigo, des écailles en même temps que des cuirs tannés. Et l'on estimait que la valeur des exportations atteignait 200 millions de livres tournois ; il faut dire que le sucre fournissait alors bien plus de la moitié de cette exportation. Le tabac a tenu une place considérable dans le commerce de l'Ile jusqu'au moment de la séparation de Haïti et de Saint-Domingue. En tout cas, il est tristement caractéristique de constater que, en 1890, on évaluait les exportations tout au plus à 14 millions de dollars. D'après les derniers chiffres qu'il soit possible de se procurer, et qui sont ceux de 1907, la valeur actuelle des exportations n'est que de 14.330.000 dollars, ce qui n'accuse pour ainsi dire aucun progrès dans le développement du pays. On se trouve toujours en présence de la stagnation. Et dans tout ce mouvement, point d'articles manufacturés : le sucre a disparu, et l'on peut dire que tout est formé de produits plus ou moins agricoles, ou de produits comme les éponges. Les cuirs tannés ne représentent qu'un poids infinie, les exportations de rhum et d'alcool sont à peu près nulles ; on expédie sur l'étranger un peu de cuivre et de zinc, mais le cuivre tout au moins est du vieux cuivre.
Quant aux importations, nous les voyons languissantes elles aussi, ce qui est inévitable, et quoiqu'elles aient souvent tendance à dépasser les exportations, par suite de l'habitude que les habitants ont de s'endetter quand ils en trouvent la possibilité* Bien entendu, il ne faut pas compter se procurer des chiffres complets, la douane haïtienne ne se donnant pas la peine d'en dresser, en dépit des droits élevés qu'elle fait payer. Rappelons du reste que, au temps de cette occupation européenne à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure, la valeur des importations était d'environ 20 millions de dollars (si nous nous exprimons dans la monnaie couramment employée maintenant), dont plus de 17 millions de dollars, ou, en monnaie de l'époque, plus de 86 millions de livres pour les provenances de France. Et dans ces valeurs n'était pas comprise l'importation des esclaves, qui représentait pourtant une contrevaleur au point de vue de la balance du commerce, et qui atteignait bien par an au moins 12 millions de dollars. Dans ce mouvement des importations, les tissus divers comptaient pour une valeur correspondant à 8 millions de dollars, puis les liqueurs et vins divers pour plus de 3 millions, la farine pour 2 millions et demi. Or, si nous passons brusquement en 1890, nous ne trouvons plus qu'une valeur de 10 millions de dollars d'importations, pour une population pourtant étrangement supérieure.
A cette époque où, par une heureuse fortune, les documents officiels ont donné des relevés qui semblent suffisamment exacts, la part des Etats-Unis dans les importations est déjà de plus de 6 millions et demi de dollars, tandis que celle de la France ne dépasse point U00.000 dollars ; l'Allemagne importe pour bien près de 2 millions, et l'Angleterre seulement pour 700.000 dollars.
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Aujourd'hui, point d'évaluations officielles : ce qu'on sait avec une suffisante précision, c'est que les droits d'importations ont été de presque 2 1/2 millions de gourdes ou dollars, dont 800.000 à Port-au-Prince, plus de 200.000 à Jacmel, 130.000 aux Gonaïves, un peu plus à Saint- Marc, etc. D'autre part, les consuls généraux des pays étrangers représentés à Haïti estiment que la valeur des importations dans les onze ports ouverts que nous avons cités plus haut, ne doit pas dépasser 3,800.000 dollars or. Ce qui est particulièrement intéressant à relever, c'est que la part des États-Unis dans cette importation serait de 2.750.000 dollars or, contre 510.000 pour la Grande-Bretagne, un peu plus de 400.000 pour la France, et 90.000 à peine pour l'Allemagne. (Bien entendu, les importations peuvent être, à Haïti, beaucoup plus faibles que les exportations, du fait que celles-ci ont à couvrir les sommes énormes que le Gouvernement doit payer à l'étranger pour les intérêts de son énorme dette, toujours croissante.) Le commerce britannique semble peu à peu prendre la place qui appartenait au commerce français ; mais l'un comme l'autre s'effacent devant le commerce américain. Il faut dire que jadis, nous entendons avant 1880, la première place appartenait au commerce britannique, suivi par le commerce des États-Unis, la France venant en troisième lieu : ce qui prouve que des hauts et des bas se font sentir forcément dans ces relations commerciales. D'une manière générale, les Etats-Unis fournissent à l'Ile la farine, le lard, les articles d'alimentation courante ; de France, viennent les conserves, les toilettes soignées, les vins, la parfumerie, les articles de bureau ; l'Allemagne envoie le riz, la quincaillerie, la verrerie, la bière. Le Royaume-Uni se fait une spécialité des tissus de toute
espèce, en même temps que des objets en fer galvanisé et des clous, outils, chapeaux, cordes, etc. Le rôle de plus en plus important des Syriens dans le commerce local est certainement pour augmenter la part des marchandises anglaises dans les importations, parce qu'ils sont clients des producteurs britanniques pour des articles à très bon marché. Nous allons voir, d'autre part, qu'on espère beaucoup du nouveau traité franco-haïtien pour le développement du commerce français.
D'ordinaire, le commerce d'importation se fait de façon toute particulière dans l'Ile. Le plus souvent, en effet, les maisons de commission, qu'elles soient de New-York, de Paris, de Hambourg ou de Liverpool, ouvrent à leurs clients haïtiens des crédits en marchandises ; de la sorte, ils en reçoivent toutes leurs commandes pour les besoins les plus variés, et le commerçant indigène n'a pas d'intérêt à s'adresser aux fabricants des divers pays, qu'il faudrait payer comptant; d'autant que les commissionnaires se chargent très fréquemment aussi de vendre les produits de leurs clients, et de se rembourser de cette façon. Ce sont les maisons de commission qui courent les risques. Et ces risques ne sont pas minimes, en même temps que les achats de la population se limitent au strict nécessaire, par suite de la pauvreté générale.
Celle-ci est grandement influencée, comme toujours, par les tarifs douaniers qui régissent le commerce d'importation et même d'exportation de l'Ile. Tout est étroit d'esprit dans le régime douanier haïtien : on y trouve, par exemple, prohibés à l'importation les sucres bruts, tout aussi bien que les armes à feu ou que les pétroles très légers, et, à l'exportation, les animaux tout comme les métaux précieux. D'autre part, la quotité des droits est