CHAPITRE VI
h Les richesses minérales et le sous-sol de Haïti : cuivre, or, argent, fer et autres métaux. La législation. — II. L'industrie proprement dite et sa situation primitive. — III. Les poids et mesures. — IV. Les impôts et les inconvénients économiques de l'état de choses politique et financier. — V. Les perspectives d'avenir, l'intérêt qu'a la France au développement d'Haïti ; l'envahissement américain.
I. — Nous n'avons encore parlé, comme richesses naturelles d'Haïti, que des produits végétaux ou animaux ; mais il va de soi que le sous-sol de l'Ile renferme aussi de richesses minérales bien réelles, pour la mise en œuvre desquelles il faut toutefois des efforts encore plus éclairés et des capitaux plus considérables que pour les exploitations agricoles ou culturales.
Les Américains, qui se préoccupent beaucoup d'Haïti à un point de vue qui n'est aucunement désintéressé, ont poursuivi depuis un certain temps des recherches générales ou spéciales sur cette question; et ils sont arrivés ù la conclusion que le pays renferme des richesses minérales abondantes, dont on peut fort bien augurer, quoique, en fait, elles n'aient point encore été mises en exploitation. On aurait rencontré en quantités très suffisantes pour justifier tout de suite des travaux, de la pierre à chaux, du porphyre, du plâtre ; tout aussi bien que de l'or, de l'argent, du cuivre, du fer, de l'antimoine, de l'étain, du soufre, du kaolin, du nickel, de la houille.
Déjà des concessions ont été accordées, et c'est le cas particulièrement pour les aflleurements de cuivre et de fer qui ont été reconnus à Terre-Neuve, près des Gonaïves ; on s'est attaqué aux principales veines, et les résultats
obtenus sont encourageants. La concession d'exploitation a été accordée à un syndicat des Gonaïves, qui a fait venir des ingénieurs américains pour conduire les travaux. Les analyses effectuées sur des échantillons de minerais de cuivre ont révélé la présence de 10 à 25 pour 100 de cuivre ; d'ailleurs, presque tous les échantillons contiennent de l'argent et même un peu d'or, ce qui n'a peut-être pas pratiquement des conséquences bien importantes. Il existe une mine de cuivre à Massaïde; mais jusqu'à ces temps derniers on n'a pu rien y faire, parce que les moyens de transport manquaient pour amener sur place les machines indispensables. C'est le cas également pour un gisement de charbon que l'on a reconnu et commencé de mettre en œuvre, et dont le succès dépend de cette voie ferrée de Hinche dont nous avons parlé plus haut. En fait, il semble bien que ce charbon de terre est tout uniment du lignite ; mais la couche en est à la fois très profonde et très étendue, et ce combustible pourrait certainement rendre de grands services au point de vue industriel ; le mieux serait sans doute de le transformer en briquettes, ainsi que cela se fait en Allemagne.
La législation minière d'Haïti n'accorde de concessions que pour un seul métal ou substance à la fois ; et si un autre métal se découvre ensuite, il faut obtenir une concession nouvelle et spéciale à cet égard : c'est une complication qui ne sera pas sans inconvénients, le jour où rindustrie minière prendra un certain développement.
Dans l'indication des substances minérales que doit pouvoir fournir le sous-sol d'Haïti, il y aurait certainement lieu d'ajouter le manganèse, le sel, le platine, les phosphates. Parmi les districts miniers particulièrement bien dotés, nous signalerons les communes de Saint-
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Michel, de Doudou, de Limonade et de Plaisance, dans le nord ; puis celles de Mirebalais, de Lascahobas et de Banica, dans le nord-ouest de Port-au-Prince. La région de Jacmel serait également intéressante, de même que celle de Aux Gayes et de Artibonite. Mais on est encore un peu dans l'inconnu pour toutes ces richesses minérales, et il se passera sans doute bien longtemps avant que les capitalistes osent se risquer pour des entreprises de durée, et en même temps fort chanceuses, dans un pays où on ne les accueille pas toujours bien quand ils sont étrangers.
II. — Si l'industrie agricole est encore fort primitive, il en va tout au moins de même de ce qu'on peut appeler l'industrie proprement dite. En 1903, on citait tout uniment, et cependant avec une certaine satisfaction, une fabrique de savon, une de bougies, puis une manufacture d'allumettes et une usine à glace. Mais depuis lors, quelques progrès ont été réalisés : le pays possède maintenant une fabrique de chocolat et une fabrique d'eau de seltz; on a fondé également quelques fabriques de cigares, qui donnent des produits dont l'arôme est fort apprécié par les fumeurs. Deux autres savonneries se sont installées, d'où ne sortent du reste que des savons communs, les articles de toilette venant presque exclusivement de France. De plus, durant [l'année 1907, il s'est fondé à Port-au-Prince une tannerie dite Tannerie Continentale ; elle ne semble pas produire encore de bien bons cuirs ou des cuirs bon marché, car les cordonniers du pays aiment mieux faire venir les cuirs qu'ils emploient des Etats- Unis.
III. — Avant d'en finir avec Haïti, nous indiquerons brièvement les unités principales de poids, de mesures, dont on se sert ordinairement. Gomme monnaie, nous avons
employé indistinctement le mot de gourde ou de dollar ; on ne peut assimiler la gourde au dollar qu'en valeur nominale. La monnaie en circulation se compose en réalité de gourdes-papiers, puis de pièces en nickel et de pièces en bronze. Théoriquement, le système métrique est en vigueur à Haïti ; et assez récemment, une loi a été proposée, au Parlement dans le but de modifier le système des poids et mesures. En fait, on se sert couramment des anciennes mesures : Faune, le pied, la toise, vieilles unités françaises ; le quintal de 100 livres et la livre de 500 grammes, puis la pinte et aussi le gallon américain.
IV. — Nous avons suffisamment fait comprendre les difficultés diverses en présence desquelles se trouvent les industries et les industriels. Le poids des impôts n'est pas un des moindres, et c'est une de celles avec lesquelles doivent le plus compter les gens qui seraient tentés d'entamer quelque entreprise dans le pays. On peut déjà s'en rendre compte en comparant l'importance du seul budget de l'Etat avec le chiffre de la population, et aussi avec le mouvement du commerce. On se débat constamment contre des lois analogues à celle qui a été votée en août 1905 sur le timbre dit proportionnel : elle est venue imposer une taxe de 1 pour 100 sur le montant nominal de tous les effets publics haïtiens ou étrangers, sur les obligations et actions des sociétés en circulation. D'autre part, on décrétait une taxe de 10 pour 100 sur le revenu de tous ces titres, puis un timbre de 2 pour mille sur tous les chèques, traites et effets de commerce négociables ; ensuite un droit de transmission de 1/2 pour 100 sur chaque vente de titres, effets publics, effets commerciaux et endos; enfin un droit de licence s'élevant à la moitié du montant de la patente à payer par chaque étranger qui désire exercer
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une profession, une industrie ou un commerce en Haïti; et finalement un droit de passeport de 5 dollars or pour chaque voyageur partant sur l'Europe ou les États-Unis, droit réduit à deux dollars pour ceux qui se dirigeraient sur quelque point des Antilles. Voilà qui montre bien à quels expédients le Gouvernement se voit continuellement forcé de recourir, et aussi la tendance que Ton a de décourager les étrangers qui veulent établir d'une manière quelconque des relations commerciales entre Haïti et les pays extérieurs.
V. — Tant que cette situation et ces façons de faire subsisteront, tant qu'on n'arrivera pas à comprendre que seul le développement du commerce et de l'industrie est susceptible d'assurer au pays la prospérité, et au budget des recettes abondantes, nous entendons suffisantes pour répondre aux besoins réels ; tant qu'on ne se rendra pas compte que de lourds droits de douanes, que des taxes d'exportation élevées tuent la poule aux œufs d'or; Haïti ne sortira pas de l'état de médiocrité qui y fait actuellement le fond de la vie. La dépréciation de la monnaie n'est pas près de disparaître notamment, si l'on ne prend des mesures courageuses en vue d'une suppression complète des émissions de papier-monnaie ou de monnaies divisionnaires, faites dans le but d'assurer à l'Etat des [ bénéfices réalisés aux dépens de la collectivité. Nous serions tout particulièrement intéressés, en France, à ce » que Haïti reprît un peu de sa prospérité d'antan : c'est qu'en effet, en dépit des souvenirs terribles de la révolte > de jadis, la France a de vives sympathies dans cette j petite République ; c'est en France que, encore mainte- I nant, viennent la plupart des jeunes gens qui désirent se I donner une instruction supérieure ; ce sont les modes de
France que Ton suit, et nos industries de luxe trouvent une bonne clientèle à Haïti, quand la situation économique n'y est pas par trop déprimée. Il est bien certain qu'on doit faire un certain crédit à la population haïtienne, qui n'a pas un long passé derrière elle ; et il faut songer que bien des pays européens ont commis des fautes financières et économiques aussi graves que celles dont nous avons signalé ici les résultats. Mais il faudrait du moins voir des progrès s'accuser; et malheureusement on ne semble pas se douter de la voie féconde où Ton pourrait s'engager.
Aussi bien, au point de vue français, ou même européen, on peut s'inquiéter de l'avenir considéré de façon un peu plus étroite : et nous retrouvons ici cet envahissement des Antilles par l'élément yankee, que nous avons signalé et que nous avons constaté de la façon la plus manifeste à Porto-Rico et à Cuba. Les quelques progrès qui sont réalisés dans la République d'Haïti se font par l'intermédiaire et au profit des Américains, considérés soit comme peuple, soit comme individus. A plusieurs reprises, les États-Unis ont laissé transparaître le désir qu'ils ont de créer tout au moins une station navale sur le territoire d'Haïti : il n'est pas démontré qu'ils aient l'ambition d'absorber, d'annexer vraiment la République, à cause des diliicultés de ce problème noir qu'ils rencontrent sur leur propre territoire. Mais il est bien sûr que, à plusieurs reprises, des capitalistes américains, appuyés sous main par le Gouvernement de la Confédération, ont offert des sommes considérables au Gouvernement haïtien pour consolider cette dette publique qui pèse si lourdement sur ses finances et entraîne une exagération croissante des droits de douanes ou d'exportation, et des impôts de
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toutes sortes. Les capitalistes dont il s'agit demandaient les douanes du pays en garantie, ce qui aurait amené une sorte de protectorat américain, au moins financier, sur le pays. Nous verrons que les Américains ont réussi à établir ce contrôle financier de la Confédération yankee sur Saint-Domingue, dans des conditions un peu analogues.
Nous espérons que Haïti pourra se relever et tirer heureusement parti de toutes les richesses que lui a prodiguées la nature, sans qu'il tombe dans l'orbite douanière des Etats-Unis ; car cette chute romprait la plupart des relations commerciales, pourtant encore trop rares, qui existent entre notre pays et la petite République antillaise.