CHAPITRE PREMIER
I. Situation, orographie, hydrographie; le climat, la salubrité, les conditions météorologiques. — II. La formation de la République. Son organisation actuelle. — III. Ses finances, le poids de sa dette ; l'intervention américaine dans la liquidation de la dette et dans les douanes.
L — Il va de soi que, appartenant à la même Ile que Haïti, Saint-Domingue ou, ainsi qu'on dit plus exactement dans les milieux officiels, la République Dominicaine, doit ressembler à bien des égards, comme climat, productions, etc., au pays que nous venons de parcourir avec le lecteur. Elle possède une frontière commune avec Haïti, et elle voisine dans Test avec Porto-Rico, dont la sépare un bras do mer qui n'a guère que 70 milles de large, et avec lequel elle entretient des relations assez suivies. Saint- Domingue se trouve sur le chemin des navires qui iront d'Europe au Canal de Panama, et c'est pour cela que les Dominicains escomptent une prospérité exceptionnelle
pour leur pays du fait de l'ouverture du fameux Canal. Il est certain que le Détroit de la Mona, entre Saint- Domingue et Porto-Rico, s'imposera comme passage, surtout étant donnée sa sécurité ; mais il n'est pas absolument démontré que les effets de la nouvelle voie de communication soient aussi considérables et tels qu'on les attend.
Il est intéressant, à un point de vue un peu plus large, de constater que le port Saint-Domingue, par exemple, n'est qu'à 1.530 milles, et Puerto-Plata, à 1.250 milles de New- York; ces deux établissements maritimes se trouvent respectivement à 800 et 900 milles de Panama ; puis à ,'{.125 et 3.165 milles de Cadix. Quitte à revenir sur les ports de la République, nous noterons tout de suite que les côtes sont en général basses et sablonneuses, marécageuses même ; mais on trouve sur le littoral certains bons ancrages, au moins pour des navires de tirant d'eau modeste, et surtout il faut citer la magnifique baie de Samana, sur laquelle les Américains ont jeté les yeux, et dont les eaux abritées pourraient recevoir toutes les flottes du monde. On pourrait également attirer l'attention sur la baie de Manzanillo, et sur bien d'autres ancrages ; mais tous ont l'inconvénient de n'être ni aménagés ni utilisés.
La République Dominicaine est séparée de sa voisine, par une frontière qui est considérée comme s'étendant de l'embouchure de la rivière Perdenales à celle de la rivière Massacre ; à bien des reprises des discussions se sont élevées au sujet de cette frontière, dont l'origine remonte à 1777. Saint-Domingue occupe en réalité à peu près les deux tiers de l'Ile, environ 48.000 kilomètres carrés. On y retrouve ces chaînes de montagnes séparées par quelques plaines plates et un grand nombre de vallées plus ou
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moins accidentées, que nous avions signalées pour Haïti. La principale chaîne est la Cordillère del Gibao, dont la hauteur moyenne est comprise entre 1.200 et 1.500 mètres, mais dont certains sommets dépassent 2.500 mètres. Parallèlement à cette Cordillère centrale, il y a, au nord, la Sierra de Samana et celle de Monte-Cristi. C'est entre les deux grandes chaînes que se trouve la région qu'on appelle communément El Cibao, et qui constitue une plaine agricole admirable.
Toutes ces montagnes élevées donnent naissance à de nombreux cours d'eau, qu'on retrouvera sur la carte ; quelques-uns ont un parcours de 400 kilomètres. Bien entendu, ce sont plutôt des torrents dans toute la partie montagneuse; mais, dans les plaines plus ou moins voisines de la mer, ils prennent des allures assez modérées; et quoique bien souvent alors ils perdent considérablement en profondeur par les apports qui s'y forment, des embarcations de faible tonnage y peuvent remonter assez loin et charger les produits de l'intérieur. Il existe dans l'intérieur du pays plusieurs lacs de dimensions assez grandes, et dont les eaux sont salées ; ils ne présentent guère d'utilité, et il serait plutôt avantageux de les voir dessécher.
La côte septentrionale et la côte orientale sont bien mieux exposées aux vents alizés, et la température moyenne y est moins élevée que dans le reste de l'île. Tout naturellement, comme nous sommes ici dans la région tropicale, le climat est chaud et humide; les vents réguliers, qui soufflent de la mer le jour et de l'intérieur le soir, ont une heureuse influence, et il est rare qu'à Saint-Domingue même on atteigne plus de 33° C. Les pluies abaissent comme de juste la température : elles se produisent dans
le sud, l'ouest et l'intérieur d'avril à novembre, tandis que, dans Test, la saison des pluies est de mai à décembre. D'ailleurs, dans la montagne, la température est considérablement plus basse que sur le littoral, et il est des points où la nuit le thermomètre descend à 0°. Certainement Saint-Domingue n'est pas un séjour inofFensif pour les étrangers, on y a à craindre les affections du foie en particulier; mais la malaria est assez rare, sauf dans les régions marécageuses, et la fièvre jaune n'est jamais que sporadique et importée.
Les ouragans sont à redouter, il y en a eu de terribles par leurs effets, en 1883 et 1894 notamment ; d'autre part, on a subi parfois des tremblements de terre épouvantables; mais ceux qui se produisent maintenant sont considérablement atténués, par rapport à ceux de 1770 par exemple ou de 1842.
II. — Sans vouloir nous lancer dans des considérations historiques, nous rappellerons (car cela a de l'intérêt pour qui veut comprendre les mœurs locales) que le Saint- Domingue de l'heure présente fut le centre d'action de l'Espagne pour la conquête du Nouveau Monde ; elle y demeura jusqu'en 1785, conservant même ses droits théoriques sur le pa}^s jusqu'en 1801. En 1806, l'Espagne reprit pied dans cette portion est de l'Ile; mais, en 1821, la population se proclama en République. Cette République fut absorbée par le Président Boyer, de Haïti, en 1832 ; puis la République Dominicaine reparut en 1844. Et en dépit d'une reprise de possession de l'Espagne de 1801 à 1865, la République a duré jusqu'à l'heure actuelle. Elle a subi du reste certains avatars, au point de vue des changements dans la Constitution. L'histoire politique du pays Q, apas toujours été calme, et cela n'a pas été sans lui nuire.
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La constitution actuelle date de 1887, mais elle a été revisée en 1896. Le Congrès législatif est composé de 24 députés élus pour 4 ans, et au suffrage restreint. Le pouvoir exécutif est confié au Président, assisté des Ministres choisis par lui, et agissant trop souvent sous forme de dictature. En théorie, ce Président est élu pour 4 ans, lui aussi, et par le suffrage à deux degrés. Il y a 7 secrétaires d Etat pour les départements de l'Intérieur et police., des relations extérieures, de la Justice et de l'Instruction publique, des Travaux publics et des Encouragements, des Finances et du Commerce, de la Guerre et de la Marine, des Postes et Télégraphes. La justice est rendue par une Cour suprême, puis par des tribunaux de première instance et des juges de paix.
Le territoire est divisé en 6 provinces et autant de districts, ce qui est la môme chose, les districts se trouvant sur le littoral; chaque district ou province est partagé en communes, cantons et sections. Dans un chapitre prochain, nous signalerons certains points de l'organisation administrative ou de la législation, qui peuvent plus particulièrement intéresser l'étranger venant s'établir ou établir des entreprises commerciales ou industrielles dans le pays.
III. — Mais il est intéressant d'insister un peu sur la situation budgétaire et financière générale du pays, sur sa dette publique : il y a là en effet des questions qui réagissent puissamment sur l'état économique, sur le développement possible du commerce, de l'industrie, et aussi sur l'avenir du pays dans ses relations avec les contrées étrangères.
Pour ce qui est plus spécialement des budgets, la lumière ne règne pas absolument dans les, comptes du
Gouvernement Dominicain ; et les publications les plus officielles et les plus complètes se gardent de donner de ces tableaux détaillés auxquels nous sommes accoutumés dans les pays bien administrés au point de vue financier, et qui permettent de constater la façon dont on emploie les fonds des contribuables... si du moins ils n'en empêchent pas complètement la dilapidation. La seule chose à peu près claire dans cette situation financière de la République Dominicaine, c'est le montant de la Dette publique, les charges qu'elle impose, et aussi les combinaisons variables et compliquées auxquelles le pays a eu recours pour satisfaire à peu près ses créanciers, et continuer sa ruineuse politique d'emprunts-
Si nous prenons l'exercice 1887, nous y relevons des recettes totales qu'on nous dit être de 1.485.700 dollars, dont 289,000 du fait des droits d'exportation, et 1.11)6.000 des douanes à l'importation. En 1895, les deux chiffres correspondants que nous venons de citer sont de 271.000 et 1.059.000 dollars, mais il faut y ajouter des recettes diverses dont nous n'avons point le secret, et qui montent à 53.000 dollars. Ces recettes diverses atteignent 179.000 dollars pour l'exercice 1899, les droits d'importation donnant 1.014.000 dollars, et les droits d'exportation 364.000 dollars; puis, comme tout varie avec une brusquerie déconcertante en matière financière dans ce pays, l'année suivante ces recettes diverses tombent à 2.000 dollars à peine, sur un total relativement énorme de 2.392.000 dollars. En somme, le budget est alimenté à peu près uniquement par les taxes douanières diverses, et les charges de la dette réclament une part énorme de ces recettes; ce qui ne laisse que bien peu pour les travaux et services indispensables au pays. D'une manière
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générale, on estime que les droits de douanes doivent toujours donner au moins 2 millions de dollars par an. Dans de bonnes conditions, cela laisserait près d'un million de dollars au Gouvernement pour l'administration et les différents services. Mais, trop souvent, les troubles politiques viennent arrêter plus ou moins partiellement le commerce, et faire baisser en conséquence les recettes douanières.
Pour ce qui est de la dette, nous ne pouvons pas suivre tous ses avatars, car cela nous entraînerait trop loin, et dans un domaine devenu à peu près uniquement historique ; surtout après l'entente qui est intervenue récemment et qui a liquidé le passé, en assurant du reste aux États-Unis un commencement de main-mise sur la République Dominicaine. En deux mots, et pour montrer les fautes financières successives commises depuis si longtemps par cette République, voici comment a été créée la situation dont on est sorti par la récente Convention avec les Etats-Unis. En 1888, le Gouvernement contracta un emprunt de près de 4 millions de dollars auprès d'une maison d'Amsterdam, et cela, bien entendu, pour couvrir une ancienne dette extérieure et aussi une dette intérieure notable. Dès ce moment, l'administration des douanes fut réservée à cette maison, qui avait une garantie sur les recettes douanières. En 1890, un nouvel emprunt fut contracté auprès de la même maison pour la construction du chemin de fer de San-Domingo à Puerto-Plata ; puis le tout fut converti en bons dits Consolidated 4 pour 100 1893. A ce moment, la maison hollandaise, sans doute sous des influences tendancieuses qui commençaient d'agir, confia l'administration de la perception des Douanes à une Société américaine appelée Improvement C°. Dès 1897,
une nouvelle conversion était faite qui constituait l'emprunt 2 3/4 dit 4 pour 100 diiïeré; enfin un autre emprunt de 7 millions et demi de dollars était contracté à Londres a 4 pour 100. L'Improvement C°, pour justifier son nom, avait reçu concession de voies ferrées et d'autres travaux qu'elle effectuait avec le partie libre des recettes, en ne versant au Gouvernement que 60.000 dollars par mois pour couvrir les dépenses budgétaires. Le coupon de la dette extérieure avait été une première fois reculé ; il le fut une seconde pour permettre à l'Improvement C°. d'augmenter les versements au Gouvernement. Mais les créanciers se réunirent, et obtinrent que tous pouvoirs fussent retirés à l'Improvement G». Les douanes furent confiées à une commission internationale, puis on poursuivit une entente. Les intérêts en jeu étaient considérables, puisque, en 1000, la dette était de plus de 24 millions de dollars, dont 20 1/2 pour la Dette extérieure proprement dite, et le reste pour des dettes diverses. A l'heure actuelle elle dépasse ce total, car la dette intérieure seule est de plus de 8 1/2 millions.
Toujours est-il que, dès 1003, les Américains ont pris la chose en main, avec autant d'ambitions politiques que de désir de sauvegarder les fonds yankees engagés dans le pays. En 1005, une Convention fut signée entre le Gouvernement local et le gouvernement de la Confédération, en vertu de laquelle un Américain était nommé Receveur Général des Douanes ; il devait déposer 55 pour 100 du revenu des Douanes dans un établissement de crédit, pour faire masse au profit des créanciers étrangers. Et depuis lors, la Convention définitive ratifiée par le Sénat américain et par le Parlement Dominicain en 1007 a été acceptée par l'ensemble des créanciers.
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Ceux-ci acceptent 12 1/2 millions de dollars environ, en échange de dettes et réclamations dépassant 21 millions. Avec les remboursements intérieurs, cela donnera un total général de 17 millions à peu près. Les fonds déposés comme nous l'avons dit serviront à solder en partie ces dettes réduites ; mais on pourra, de plus, recourir au disponible donné par un emprunt de 20 millions de dollars 5 pour 100 émis par la République. Cet emprunt servira en outre à annuler et éteindre certaines concessions et monopoles institués dans les ports, puis à effectuer des travaux publics. Les Douanes seront administrées en réalité par les Etats-Unis, puisque le Receveur Général et les employés seront nommés par le Président de la Confédération. Jusqu'à payement complet des titres de sa dette, le Gouvernement Dominicain ne pourra émettre aucun emprunt sans agrément des États-Unis ; de même, pour les modifications des droits d'importation, il sera soumis à cette tutelle. C'est le Receveur Général qui payera les intérêts des titres de la dette et assurera l'amortissement; une somme est fixée qui sera versée mensuellement pour l'emprunt, et le solde seul sera remis au Gouvernement Dominicain.
Souhaitons que cette transformation assainisse la situation financière du pays ; mais il est fort à craindre qu'elle fasse rapidement de Saint-Domingue une quasidépendance de la Confédération américaine.