CHAPITRE II
ï. La population de Saint-Domingue, importance et composition. Mortalité et natalité, agglomérations urbaines. Le besoin d'émigrants et les efforts tentés. Les conditions du travail. — II. La situation des étrangers, naturalisation, droits civils. — III. La législation générale; les brevets, la propriété industrielle. — IV. L'instruction; les cultes.
I. — La population de Saint-Domingue est encore très clairsemée ; et cela alors que la civilisation relativement très primitive qui y était installée au moment de la conquête espagnole avait réussi à réunir une population de quelque 3 millions d'indigènes dans Fensemble de l'Ile. On estime (car là encore on ne se pique pas d'exactitude ni d'administration bien stricte) le total de la population dominicaine à environ 610.000 habitants : cela ne représente qu'une population bien clairsemée, puisque la superficie du pays est de 48.000 kilomètres carrés à peu près.
On estime que les noirs forment 35 pour 100 de cette population; même dans la basse classe, les blancs dominent très curieusement, étant donnée la composition si différente de la population haïtienne ; parfois, dans ces blancs, on retrouve ou l'on croit retrouver des traces d'un mélange avec la population indienne primitive ; mais c'est assez rare, et cela s'explique par la façon dont les Espagnols ont décimé cette population. Du reste, si les noirs ne sont pas très nombreux dans les villes, on n'en rencontre pas moins dans toutes les classes, de même qu'il y a nombre de mulâtres. Le Président Heureaux, qui a eu son heure de célébrité, était un noir pur.
Au point de vue sanitaire, et pour compléter ce que nous
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avons dit plus haut, nous noterons que le chiffre des naissances dans le courant d'une année est de 19.000 environ, contre une mortalité de 5.700; pour autant que ces données sont exactes, il y a là un détail qui n'est pas pour effrayer les étrangers qui prétendent aller s'établir dans le pays. Mais il faut tenir compte de ce que la mortalité est proportionnellement plus élevée sur les étrangers.
Pour compléter ces renseignements forcément sommaires sur la population, nous dirons que les agglomérations urbaines les plus importantes sont : Santo Domingo, avec 16.000 habitants à peu près, Santiago avec 12.000; puis Macoris et Puerto-Plato, dont la population est comprise entre 5.000 et G. 000.
La repopulation du territoire de la République serait d'une grande importance pour elle : on Ta bien essayée à plusieurs reprises, mais ce sont surtout les fonds qui ont manqué pour cela. Encore en avril 1907, le Gouvernement a pris un décret qui a en vue la colonisation de la région frontière limitant la République voisine; on voudrait consacrer 40.000 dollars chaque année à installer là une quarantaine de familles blanches. On mettra à la disposition de chacune de ces familles des outils, un capital de 100 dollars, puis un terrain défriché de 0,4 hectare ; et enfin on lui servirait 30 dollars par mois durant une année. Il y a naturellement des obligations de mise en culture ; au bout de 15 années, la ferme reviendra à l'Etat, qui la louerait de préférence à la famille qui l'aura mise en état. C'est le Ministre des Relations Etrangères qui choisit les bénéficiaires, sur justifications diverses, et parmi des hommes de 45 ans au plus et des femmes de 35 au maximum. Nous craignons que cela ne donne pas grand'chose.
II. — Les gens qui voudraient s'établir à Saint-Domingue ne doivent pas du reste perdre de vue que tout homme blanc adulte arrivant dans le pays doit se dispenser des travaux de terrassement ; on ne peut en exécuter impunément qu'à la seconde génération; et même certains travaux agricoles, comme la coupe de la canne, dépassent les forces du blanc sous ce climat. Le cultivateur européen ne peut faire de la culture que dans les terres hautes, à partir de 500 mètres. Gela se passe comme pour le café. Pour l'artisan, il est bien probable qu'il trouvera du travail, étant donné qu'on ne voit pas abonder les ouvriers de métiers experts; il faut toutefois se livrer à des labeurs très durs avant d'arriver à l'aisance. Dans le commerce, on a plus de chances de réussir, mais si Ton ne craint pas de pratiquer la méthode des Allemands, qui acceptent les emplois les plus humbles et les moins rétribués, pour s'initier aux affaires ; à condition aussi qu'on sache, avec le français et l'anglais, l'espagnol, qui est la langue officielle. Il faut travailler pendant un certain nombre d'années chez un patron, car on échoue pour ainsi dire toujours, si Ton essa3 r e de fonder du premier coup une maison de commerce dans un pays où l'on arrive.
La situation des étrangers à Saint-Domingue est satisfaisante. D'une manière générale, ils jouissent des mêmes droits civils que les Dominicains, à cette seule exception que, pour intenter une action comme plaignants, ils doivent verser au préalable une sorte de caution judicatum solvi, garantissant l'exécution du jugement contre eux. Quant à la législation civile et commerciale du pays, on peut dire que c'est purement une adaptation du Code Napoléon.
( )n acquiert assez facilement la nationalité dominicaine,
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puisque, pour être naturalisé, il suffît de séjourner deux années dans la République, et de renoncer préalablement à sa nationalité primitive. Mais les naturalisés ne peuvent appartenir à la magistrature que quatre années révolues après leur naturalisation.
On considère comme « Dominicain » toute personne née sur le territoire, indépendamment de la nationalité de ses parents ; le cas est le même pour celles qui sont nées dans une des Républiques sud-américaines ou encore dans les ci-devant Antilles Espagnoles, qui désirent devenir dominicaines, et qui, après avoir résidé un an dans le pays, font la déclaration ad hoc en prêtant serment de défendre le pays. Ajoutons à cette liste (en dehors des naturalisés et aussi des personnes nées à l'étranger de parents dominicains) les étrangers appartenant à une nation amie, déclarant leur intention de devenir Dominicains et résidant deux ans dans le pays après renonciation à leur nationalité originaire. Un Dominicain ne peut d'ailleurs acquérir une autre nationalité tant qu'il réside dans la République.
Les droits individuels, au moins sur le papier (et à part les périodes trop fréquentes de troubles politiques, où d'ailleurs les étrangers n'ont pas souvent à craindre, grâce à l'autorité des consuls étrangers) sont larges et bien établis. On a posé en principe la suppression de la peine de mort pour les questions politiques ; la liberté de pensée exprimée verbalement ou par écrit ; le respect de la propriété individuelle, mais sous réserve du payement des impôts, qui ne sont guère que des taxes douanières et quelques droits de timbres. On a garanti expressément dans la Constitution l'inviolabilité de la correspondance comme du domicile privé ; la liberté individuelle, avec
libération immédiate pour tout esclave qui toucherait le sol de Saint-Domingue, la liberté de l'industrie et le droit de propriété de toute découverte scientifique, artistique ou autre; la liberté de réunion, sans armes, et d'association; la liberté de l'enseignement et la liberté religieuse. Ajoutons interdiction d'arrêter personne sans mandat régulier, et sauf le cas de flagrant délit ; obligation de renseigner immédiatement toute personne arrêtée sur le motif de son arrestation, et interdiction de mise au secret, sauf pour les nécessités de l'instruction. Nous ne répéterons pas du reste ce que nous avons dit du trouble apporté à ces principes salutaires pendant les révolutions trop fréquentes qui secouent Saint-Domingue.
III. — Nous venons de parler de propriété industrielle. Il existe à Saint-Domingue une législation de brevets qui est assez bien comprise. Une loi sur les marques de fabrique a été votée qui est inspirée des textes analogues européens : c'est du ministère des Travaux Publics et Encouragements que relève le dépôt des marques et dessins ; on a pris des mesures assez sages pour éviter les confusions plus ou moins voulues avec des marques existantes, et pour empêcher d'attribuer à un produit un nom de pays pouvant tromper l'acheteur. Une loi spéciale existe à propos des spécialités pharmaceutiques et médicales.
IV. — Au point de vue de l'instruction, si TEïat reconnaît la liberté de renseignement, il n'en a pas moins mission, en vertu de la Constitution, d'assurer gratuitement renseignement primaire et d'assurer dans les mêmes conditions l'enseignement artistique et professionnel (ce qui est tout au moins logique). On affirme dans les publications officielles que les résultats de l'instruction primaire gratuite ont été
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excellents; nous voulons bien le croire. Il est certain qu'il y avait fort à faire, car les masses étaient restées absolument ignorantes jusqu'à rétablissement définitif de la République dominicaine. On estime qu'il doit y avoir 300 écoles, avec 10-000 élèves, le Gouvernement ne donnant point de relevés officiels à cet égard. Les écoles primaires fonctionnent aux frais des municipalités, tandis que l'Etat paye les dépenses de renseignement secondaire ou supérieur. Gomme établissements d'enseignement supérieur ou technique, nous citerons, à Santo- Domingo, l'Institut professionnel, qui donne des diplômes de licenciés, et enseigne le droit, la médecine, la pharmacie, la dentisterie et l'art de l'ingénieur. Gomme autres institutions d'enseignement supérieur, voici l'École des bacheliers d'arts et de sciences, où les élèves prennent leur grade avant de passer dans l'établissement dont nous venons de parler; il y a aussi le Séminaire formant les jeunes gens qui veulent entrer dans la prêtrise. (Qu'on n'oublie point, en effet, que si la liberté des cultes est proclamée et effectivement respectée, la religion catholique n'en est pas moins religion officielle.) Ce Séminaire décerne lui aussi des diplômes de bachelier. On a créé des Ecoles normales où l'enseignement est à la fois théorique et pratique, et où Ton donne des diplômes d'instituteurs.
La vie est plaisante à Saint-Domingue, étant donné l'agrément du climat, les habitudes locales. Les villes, même la capitale Santo-Domingo, ne rappellent sans doute que de fort loin les grandes et luxueuses cités européennes ; mais on y trouve de larges rues, des maisons confortables; et l'on arrive vite à se consoler de l'absence relative des voies de communication rapides, en jouissant
d'une vie tranquille, sous un climat dont on peut atténuer l'influence déprimante si l'on se rend dans les hautes terres.