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CHAPITRE IV

I. Le commerce intérieur et le commerce extérieur. Les importations et les exportations ; la part des différentes nations. Articles exportés et produits importés. La prédominance des États-Unis. — IL Les tarifs douaniers ; les habitudes commerciales. Les relations commerciales et douanières avec la France. — III. Le système monétaire.

I. — Nous ne parlerons naturellement que fort peu du commerce intérieur de la République : en aucun pays il n'est possible vraiment de saisir ces transactions. Du moins constate-t-on à Saint-Domingue que les marchandises étrangères une fois importées, matières alimentaires, tissus, et aussi des articles de luxe que ne peut fournir la petite industrie locale, donnent lieu à un mouvement de cabotage assez important. Il est de plus de 122.000 tonnes dans le courant d'une année. Les trois quarts en sont transportés par de petits voiliers. Ce mouvement croît assez sensiblement d'une année à l'autre, mais en portant toujours presque uniquement sur les produits étrangers.

Si nous remontons seulement en 1891, nous constatons que le commerce de Saint-Domingue s'élève à peu près à 2.700.000 dollars d'importations, au moins telles qu'on les relevait aux douanes : ce qui ne correspond sans doute pas à la réalité absolue, étant donnée la facilité que certains

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commerçants ont toujours trouvée de passer à travers les mailles de la douane. A la même époque, les exportations étaient de 2.926.000 dollars ; et là non plus nous ne sommes pas sûrs de l'exactitude des chiffres, le commerce ayant grand avantage à éviter le payement des droits d'exportation. Ces exportations en particulier accusaient un progrès remarquable, si l'on considérait les relevés officiels des années antérieures, qui donnaient seulement 1.328.000 dollars pour 1880; il est vrai que, dès 1884, la douane nous fournissait un total de 2.526.000 dollars. On est donc en droit de penser qu'il n'y avait pas eu progrès en 1891, mais bien dépression durant 1880, comme conséquence des troubles politiques agitant trop souvent le pays.

C'est précisément à une tranquillité relative et à la mise en valeur graduelle du pays (au moyen de communications plus faciles), que Ton doit les chiffres particulièrement satisfaisants des années 1906 et 1907, les dernières que nous puissions mettre à contribution ici. Pour 1906, le total du mouvement commercial extérieur a été de 10.600.000 dollars, non compris les importations ou exportations d'or, d'argent ou de monnaie quelconque. C'était un accroissement d'un million par rapport à 1905, qui avait déjà fourni des résultats tout exceptionnels. Les importations avaient été, au total, de plus de 4 millions de dollars, ce qui laissait un chiffre autrement élevé pour les exportations : on s'en félicitait du reste dans les sphères officielles, suivant les traditions enfantines de la balance du commerce, et sans se rendre compte que cet excédant des exportations provient en grande partie de la dette extérieure du pays. Pour ce qui est de Tannée 1907, il est intéressant de noter tout de suite que le mouvement géné-

ral des échanges a été de 12.577.000 dollars ; il y a là une progression tout à fait remarquable. La part des importations est cette fois-ci de 5.156.000 dollars, ce qui accuse une différence un peu moins criante entre les importations et les exportations.

Il est fort intéressant de relever la part des divers pays dans ce mouvement, et aussi dans l'importation et l'exportation considérées séparément, et au besoin suivant la nature des marchandises. En 1907, les Etats-Unis font plus de 47 pour 100 du commerce total, mais cela correspond à une diminution de près de 10 points par rapport à 1906 : c'est donc qu'une concurrence redoutable s'accuse à Saint-Domingue pour les affaires américaines. Et cette concurrence n'est pas le fait d'un seul pays, comme nous allons le voir ; c'est d'ailleurs cette constatation qui pousse sans doute les Américains à s'efforcer plus que jamais d'absorber complètement Saint-Domingue, pour y organiser cette barrière douanière qui leur réussit à Porto- Rico et aussi à Cuba. La part de l'Allemagne, qui n'était que de 27 pour 100, est montée rapidement à plus de 29 ; les deux chiffres successifs sont de 7 et 10 1/2 pour la France. Pour la Grande-Bretagne, il y a eu une chute fort notable, de plus de 8 1/2 à 5. L'Espagne se tient toujours aux environs de 1 pour 100 du mouvement total, et bien après elle nous trouvons l'Italie, Porto-Rico, Cuba, la Belgique. A noter que le Royaume-Uni, qui voit ainsi baisser ses relations commerciales, n'est relié à Saint- Domingue par aucune ligne régulière de navigation, ce dont les commerçants anglais se plaignent vivement.

A examiner séparément importations et exportations, nous voyons d'abord qu'en 1907 les Etats-Unis ont pris près de 44 pour 100 des exportations du pays ; pour les

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autres nations, les parts respectives sont de 36 pour l'Allemagne, de 14 pour la France, d'un peu plus de 4 pour l'Angleterre et de presque rien pour toutes les autres contrées réunies. Les articles principaux d'exportation, que nous retrouverons naturellement dans la revue des industries locales, sont le cacao, le sucre, le tabac, les bananes et le café. Pendant bien longtemps, le sucre a été le principal produit exporté de la République ; les Américains le recevaient à bras ouverts, et ils ont toujours espéré se faire de Saint-Domingue, comme des Antilles espagnoles? une colonie qui leur fournirait cet article de première nécessité pour eux. Mais aujourd'hui, le cacao dépasse le sucre en importance ; et c'est pour nous d'un bon augure. Gela montre qu'on abandonne complètement l'idée d'une monoculture ou quasi-monoculture dans le pays ; et aussi que l'on évitera les difficultés qui se présentent sans cesse aux producteurs de sucre de canne, quand ils n'ont pas un marché privilégié.

Les exportations de cacao, en 1907, ont représenté une valeur de 2 millions et plus de dollars, pour un poids de 22 millions 1/2 de livres ; il va principalement sur F Allemagne (près de 9 millions délivres), les Etats-Unis (un peu moins de 8 millions) et la France (6 millions 1/2). La récolte de 1907 s'est du reste trouvée de 10 millions de livres environ en-dessous du chiffre des deux années précédentes, par suite d'une sécheresse ; mais cela a été compensé par l'élévation des prix de vente. Il semble que la culture du cacao soit une entreprise des plus rémunératrices dans ce pays. Pendant Tannée 1906, la seule Allemagne avait reçu 17 millions 1/2 de livres de cacao dominicain.

Pour les exportations de sucre, elles subissent des va-

riations très marquées, qui sont naturellement sous la dépendance du cours de vente de ce produit. En 1905, on avait expédié hors du pays plus de 53 millions de livres de sucre, représentant une valeur de 3.300.000 dollars. En 1906, la quantité de sucre exportée a augmenté considérablement, parce que les cultivateurs avaient escompté les hauts prix précédents ; en 1907, on est retombé à 54.000 et à une valeur de 2.100.000 dollars à peu près. A eux seuls, les Etats-Unis prennent 45.000, et le Royaume-Uni un peu plus de 8.500 tonnes.

Les exportations de tabac atteignent 22 millions de livres, ce qui accuse une augmentation énorme de plus de 10 millions de livres par rapport à l'exportation de 1905. Cette exportation a une valeur évaluée à 1.340.000 dollars. C'est l'Allemagne qui en est le seul acheteur important ; les Etats-Unis et la France ne viennent respectivement que pour des chiffres assez modestes, surtout depuis Tannée dernière, qui a vu l'essor de ce commerce particulier.

Le café donne lieu à un mouvement commercial assez important, en dépit de la crise qui sévit partout, et à laquelle nous avons déjà fait allusion ; on en a exporté, en 1907, 3.400.000 livres, dont 1.250.000 environ sur la France, bien près d'un million sur l'Allemagne, 800.000 sur la Confédération américaine ; l'Italie eti'Espagne commencent à être des clientes du pays à ce point de vue, Les bananes constituent une branche toute spéciale de commerce, dont l'origine est uniquement due aux Américains ; c'est en effet la United Fruit C° qui dirige toute cette exportation sur les États-Unis : exportation qui est de 650.000 régimes dans le courant d'une année. Comme articles d'exportation secondaires, nous avons à signaler les peaux de chèvres

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et de bœufs, puis la cire, les bois des tropiques, le bétail, les matières végétales tintoriales ou médicinales, les fibres végétales, le miel, les noix de cocos.

En matière d'importations, nous trouvons au premier rang les cotonnades, que réclame tout particulièrement la consommation locale ; il en a été importé pour 1.140.000 dollars en 1906, et pour 1.218.000 en 1907 ; en 1905, le chiffre correspondant n'avait guère dépassé 550.000 dollars. Les manufacturés de coton ont une telle importance dans le commerce dominicain, qu'ils représentent à eux seuls plus du quart du mouvement commercial d'ensemble, aux importations s'entend. Et ce commerce est presque entièrement aux mains des Américains et des Anglais : la part du Royaume-Uni s'est élevée en 1907 à plus de 500.000 dollars ; tandis que celle de la Confédération yankee est un peu inférieure à ce chiffre. Les Américains ont perdu du terrain à cet égard. Pour les fers et aciers manufacturés, les Etats-Unis prennent par contre 70 pour 100 du mouvement total ; ils introduisent pour près de 400.000 dollars de ces articles, principalement des fils barbelés pour clôtures, qui entrent en franchise de douane sur le territoire de la République. L'ensemble des importations de fers et aciers manufacturés ne dépasse pas 537.000 dollars, même en 1907.

Les articles alimentaires tiennent naturellement une grande place dans les importations, étant donné qu'on peut les considérer comme de première nécessité, pour une population qui n'a point envie de se contenter des ressources locales, et qui ne le pourrait pas, en l'état actuel des choses, bien que le chiffre de cette population ne soit pas considérable. Voici tout d'abord le riz, dont l'Allemagne envoie les quatre cinquièmes^ pour une valeur de

480.000 dollars et un poids de 20 millions 1/2 de livres* En fait, le riz importé est originaire principalement de Tlnde britannique, de la Gochinchine française et de la Birmanie, et on pourrait en conclure que la France aurait toute facilité pour prendre une place considérable dans ce commerce. Les États-Unis et le Royaume-Uni ne fournissent pas chacun 2 millions de livres. Les importations de farine, de leur côté, représentent un chiffre respectable, en dépit du droit de douane fort élevé qui les frappent. Les États-Unis détiennent presque entièrement cette importation ; le baril de farine, qui vaut 4,50 à 5 dollars à New-York, vaut 11 à 12 dollars une fois arrivé à Saint- Domingue; il est juste de dire que le seul droit de douane le majore de 5 dollars 14 cents. Toutes les taxes douanières de la République arrivent dans les mêmes conditions à majorer formidablement les articles importés.

Les États-Unis fournissent la moitié des conserves, du lait conservé ; l'Allemagne en envoie le tiers pour sa part. C'est également la Confédération yankee qui fournit lard, jambon, porc salé ; tandis que l'Allemagne introduit presque tout le beurre et les fromages, qui viennent en réalité surtout de Hollande. A noter que les viandes diverses en conserve ne sont que peu importées, par suite des droits de douanes. D'autre part, Porto-Rico a commencé de se faire le fournisseur de Saint-Domingue pour certaines matières alimentaires ; il y a là un trafic, fort intéressant, qui est susceptible de se développer par suite du voisinage de l'ancienne colonie espagnole, où ces articles alimentaires se vendent le même prix qu'à New- York, et peuvent atteindre le consommateur en ne payant qu'un prix de transport très réduit. La vente des produits européens à Saint-Domingue est considérablement

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gênée par réloignement et par les frais très élevés que chaque article doit payer avant d'arriver : la lutte est fort difficile avec les États-Unis. C'est ainsi que ceux-ci détiennent tout le commerce d'importation de la morue, des poissons salés ou fumés, etc.

Pour la laine et les manufacturés de laine, sur 160.000 dollars d'importations, lapart delà Confédération est de plus de 140.000 dollars, ce qui laisse fort peu pour la Grande-Bretagne, qui essaye de conquérir une place dans ce trafic. Les importations d'articles en cuir, chaussures, etc., n'atteignent pas 140.000 dollars, et les États- Unis en fournissent pour près de 120.000, le reste appartenant presque exclusivement à l'Angleterre ; notons que les Américains se mettent à créer sur place des manufactures de chaussures, pour tirer parti de la protection qui enserre le consommateur dominicain. Une importation assez intéressante est celle des sacs et manufacturés de fibres végétales grossières; on en introduit pour 170.000 dollars, provenant par parts égales à peu près de la Grande-Bretagne, d'Allemagne et des États-Unis. Pas grand'chose à dire des importations de bière et de vin, qui ne représentent que de faibles sommes ; à remarquer que Saint-Domingue, ne se donnant pas la peine de tirer parti de son sol, introduit quelque 50.000 dollars de légumes divers, en bonne partie des États-Unis et d'Espagne ; les légumes frais sont susceptibles de se vendre fort cher, surtout pour la consommation des étrangers résidant dans le pays.

Nous avons eu l'occasion de laisser entendre que les Allemands, tout en n'étant pas favorisés comme les Américains par les circonstances locales, arrivent à faire des affaires fort intéressantes avec Saint-Domingue. Tout

ce commerce de l'Allemagne se fait par l'intermédiaire de commissionnaires de Hambourg ; ils fournissent des marchandises à crédit, à six mois généralement, moyennant un intérêt annuel de 6 pour 100, majoré de 2 pour 100 quand le payement ne se fait pas en produits du pays. Leurs voj^ageurs arrivent avec des assortiments complets d'échantillons, et aussi une pleine possession de la langue espagnole, qui leur facilitent étrangement les affaires.

II. — Les tarifs douaniers, nous l'avons dit, nuisent considérablement, dans un sens comme dans l'autre, au commerce, qui est fait d'échanges réciproques. On peut se rendre compte de l'élévation de ces droits, en constatant que l'ensemble du commerce extérieur que nous venons d'analyser ne donne pas moins de 2 millions à 3 millions 1/2 de dollars, dans le cours d'une année, comme droits perçus. On peut trouver des détails sur la situation douanière de la République dans le traité de commerce signé en 1882 entre la France et Saint-Domingue, traité qui n'a été ratifié qu'en 1887. En fait, les produits originaires de Saint-Domingue sont admis en France au bénéfice du tarif minimum français; et pour l'introduction à Saint-Domingue de nos produits, on applique la clause de la nation la plus favorisée. La loi douanière de Saint- Domingue date de novembre 1898. Elle a été modifiée ou complétée par divers textes, dont la multiplicité nous fait déplorer une instabilité particulièrement préjudiciable au commerce et au développement de ce pays. Heureusement, depuis 1901, on a supprimé les droits d'exportation sur les produits du sol et de l'industrie du pays, à l'exception toutefois du bétail d'espèce bovine, et aussi de surtaxes établies pour la garantie de billets de la Banque de Saint-Domingue. Un peu plus tard, on a accordé la fran-

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chise même pour le bétail ; puis on a encore une fois rétabli ces droits, et de nouveau appliqué les taxes d'exportation. Sans analyser les documents, nous en avons assez dit pour accuser cette instabilité douanière, résultat d'une mauvaise situation financière du pays ; et aussi des illusions des gouvernants, qui se figurent que Ton peut impunément exposer le commerce à ces surprises constantes de droits établis, supprimés, rétablis, etc.

III. — Avant de clore ce chapitre commercial, rappelons que, si nous avons employé constamment l'unité dollar dans les statistiques, c'est que, en vertu d'une loi de 1897, le dollar américain est l'unité monétaire; il circule néanmoins une certaine quantité de pièces d'argent à valeur dépréciée, qui sont généralement acceptées au taux de 5 pour 1. D'autre part, la Constitution de 1896, a interdit (un peu nominalement) l'émission de papier-monnaie. Le Gouvernement, du moins à l'époque toute contemporaine, a alfecté régulièrement une certaine somme mensuelle pour le retrait du papier-monnaie acheté à l'encan. On semble à peu près sorti des difficultés monétaires, grâce à l'énergie montrée par les représentants de l'Etat.

Il n'y a guère qu'un seul établissement de crédit à Saint-Domingue : la Banque nationale, créée avec des capitaux français, et jouissant d'une concession de 50 ans depuis 1889. Elle a du reste trop émis de billets par rapport à son encaisse.

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