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CHAPITRE V

I. Les richesses naturelles de Saint-Domingue. Le sol, les productions végétales. Le cacao et le sucre; le café et le tabac. L'avenir des cultures fruitières. L'élevage. L'apiculture. — II. L'industrie forestière. — III. L'achat des terres. — IV. La question des engrais.

I. — Jouissant sensiblement du même sol et du même climat que Haïti, il va de soi que la République de Saint- Domingue pourrait tirer parti des mêmes richesses et avantages naturels. Et le fait est que l'industrie agricole, sous toutes ses forces, peut prendre un développement rare dans ce pays ; on y trouve toutes les plantes tropicales qui ont été décrites par Humboldt, et aussi des espèces spéciales. A part d'ailleurs les plantations de cannes à sucre et quelques plantations alimentant l'exportation, comme celles de café ou de bananiers, les entreprises agricoles sont de petite envergure à Saint-Domingue.

On peut partager le sol de l'Ile en trois régions assez distinctes. D'abord la zone tropicale, avec les terrains particulièrement fertiles des terres grasses et chaudes ; puis les plaines supérieures, qui sont indiquées pour l'élevage et possèdent des pâturages abondants ; enfin la zone subtropicale, où les terres froides et élevées peuvent donner dans les meilleures conditions le blé et les céréales des pays tempérés. Cette troisième bande de terres est à une altitude d'environ 450 mètres, et l'on y rencontre le café et les fruits, comme la pomme, la framboise, etc. Les Européens y vivent dans un milieu qui leur est excellent.

Dans les terres basses, on trouve un sol riche atteignant une épaisseur de 1 m. 50 et plus, ce qui est parti-

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culièrement précieux pour le cacao : le cas se présente dans les provinces de Seybo, Espaillat, dans les districts de Pacificador, de Samana, et aussi dans une bonne partie des provinces ou districts de la Vega, Santo-Domingo, Santiago, Azua, Puerto-Plata, Monte-Cristi. Là où le sol est moins profond, on peut cultiver avec succès le riz, les haricots et une foule de légumes aussi bien que la canne, les bananes ou le tabac. Et là où la terre végétale a été enlevée en grande partie par les eaux superficielles, on gagnerait beaucoup à cultiver l'agave spécial au pays, dit cubulla, qui donne une fibre bien supérieure à cet henequen du Yucatan, si renommé. La terre est à bon marché, et Ton peut s'en procurer des bandes allant delà mer vers l'intérieur, assurant pour ainsi dire tous les climats et permettant les cultures les plus variées. Les terres sub-tropicales en particulier occupent 1/10 de la surface du pays, et pourraient, dans la seule vallée de Constantza, fournir assez de blé pour la consommation locale et même pour de l'exportation.

Nous ne pouvons songer à examiner en détail tous les produits végétaux que donne plus ou moins naturellement le pays, et qui seraient utilisables de bien des manières. A signaler pourtant la patate, le manioc, la plante àsagou, diverses plantes fournissant une fécule analogue à Tarrowroot. Saint-Domingue possède tous les fruits des Antilles, et particulièrement des oranges et des ananas délicieux. Les plantes fibreuses abondent que l'industrie, textile accueillerait avec joie.

Si nous examinons d'unpeu près les cultures actuellement pratiquées, nous trouvons naturellement au premier rang le cacao et la canne à sucre. Pour cette dernière, les terrains de Saint-Domingue sont supérieurs à tous ceux qu'on

rencontre dans le reste des Antilles. Il y a quelque chose comme un peu moins de 100.000 hectares de terres plantées en cannes, à l'heure présente, dans la République ; mais on en pourrait mettre en culture 10 fois autant. Le sucre produit est du reste expédié à l'état brut, point de raffineries dans le pays ; les mélasses sont transformées en rhum. Bien souvent, une plantation durera 15 années, ce qui est considérable, sans qu'on ait besoin de replanter. Presque toutes les plantations sucrières sont américaines, sauf deux ou trois espagnoles, cubaines ou portoricaines. Certaines ont une étendue de plus de 8.000 hectares. Elles sont principalement dans les provinces de Macoris ou de Saint-DominQue.

La culture du cacao a fait d'autant plus de progrès, qu'elle ne demande ni dépenses considérables de maind'œuvre, ni érection de machines coûteuses pour le traitement de la récolte; on s'y porte surtout depuis que le café est en baisse constante. Jusqu'en 1888, le cacao n'était produit dans le pays que pour la consommation locale; et encore en 1891, on n'en avait expédié qu'un millier de tonnes sur l'étranger. On sait que maintenant l'exportation est réellement considérable, bien qu'il y ait un nombre énorme d'arbustes qui sont plantés, mais ne donnent pas encore : il faut 4 années pour que la plante commence à produire, et elle n'atteint sa pleine production qu'au bout de la huitième année. Une bonne partie des plantations qui fournissent à l'exportation sont des propriétés indigènes ; mais cela tient à ce que les grandes plantations appartenant à des étrangers ne sont pas encore à l'époque de la production. On aflîrme que le cacaoier donne un produit net moyen de 50 cents par an. Le cacao dominicain vient surtout de Sanchez, puis de

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Puerto-Plata. Jusqu'à présent du moins, chez les indigènes, la fève du cacao n'est pas préparée avec assez de soin pour que le produit se vende le prix qu'il mérite sur les marchés étrangers. Dans le sud du pays en particulier, on expédie la fève avant que la fermentation en soit terminée ; et il faudra certainement que les procédés se perfectionnent, pour que l'on tire de cette culture tout le profit qu'elle est susceptible d'assurer.

La culture du café n'est pas à recommander, au moins pour l'instant, et nous avons vu pourquoi ; mais on ne peut prévoir ce qui adviendra de cette culture, dans un avenir plus ou moins éloigné, pour les pays où, comme à Saint-Domingue, la qualité du café est supérieure; aussi est-il intéressant de juger des conditions dans lesquelles le café est obtenu dans la République Dominicaine. Les régions montagneuses qui couvrent au moins la moitié du pays, sont particulièrement adaptées à cette production. Dans de bonnes conditions, on considère qu'une hacienda de café doit s'amortir en trois années. C'est surtout dans le Gibao, et plus spécialement dans le district de Puerto- Plata, que le café est cultivé. Il faut bien dire que les planteurs dominicains sont quelque peu en retard sur Porto-Rico, par exemple, au point de vue de la préparation de la graine. Ils hésitent à modifier leur outillage en présence des bas prix actuels du café.

Le sol de Saint-Domingue est en état de produire deux espèces de tabacs : le criollo et le tabaco de olor. Le premier est un tabac peu aromatique, à grandes feuilles, ne convenant guère que pour la pipe ou en mélange; on le cultive surtout du côté de Puerto-Plata et de Sanchez. L'autre espèce est savoureuse et peut être classée parmi les très bons tabacs ; pour l'instant, on le conserve dans

le pays pour la consommation locale, et parce que la production n'en est pas très élevée, tandis qu'on exporte (sur l'Allemagne principalement, comme nous l'avons dit) les tabacs grossiers. Mais si Ton savait s'y prendre, et si la production augmentait, on trouverait un marché facile pour les tabacs de olor (parfumés) de Saint-Domingue. Il y aurait à soigner la qualité en s'inspirant des méthodes pratiquées par les Cubains.

Pour les fruits, la République Dominicaine pourrait amplement tirer parti, sous des formes multiples, des avantages qu'offrent les navires à cales frigorifiques ou rafraîchies. Nous avons vu dans le chapitre relatif au mouvement commercial, que déjà le sol dominicain fournit les Etats-Unis de bananes : étant donnée la rapidité avec laquelle se développe cette exportation, il est très probable que le marché américain recevra avant peu un million de régimes de bananes de Saint-Domingue. Il y a là une industrie agricole et un commerce des plus intéressants ; mais ils semblent presque un monopole, pour l'instant, entre les mains de la puissante Compagnie fruitière américaine, qui a des exploitations dans l'Amérique centrale et les autres Antilles. Les plantations de bananiers se multiplient aux environs de Sanchez. La culture de l'oranger est susceptible de donner de bons résultats, surtout en vue de ce même marché yankee. Puerto-Plata commence d'exporter des ananas; et ; dans cette voie particulière, il y a beaucoup à faire.

Les exploitations agricoles se développeront naturellement de toutes parts avec rapidité, si seulement le pays est assuré du calme politique; il ne faut pas accuser seulement l'apathie des habitants; il faut songer aussi que, jusqu'à l'heure actuelle, ceux qui semaient n'étaient

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pas toujours sûrs de récolter, et que, d'autre part, les crises commerciales se multipliaient en raison des crises financières, monétaires, politiques. Sans ajouter encore l'influence mauvaise, sur une partie du pays, des envahissements trop fréquents auxquels se sont livrés les Haïtiens dans la région frontière.

Pour ce qui est de l'élevage, nous avons déjà laissé entendre qu'il peut se faire dans de très bonnes conditions ; mais il a été gêné considérablement, et pendant trop longtemps, par l'interdiction ridicule qui frappait l'exportation du bétail, sans doute dans Fidée qu'on assurait mieux ainsi l'alimentation locale. Il existe dans le pays de belles vallées bien irriguées, offrant une variété d'herbes excellentes pour les bestiaux ; certaines personnes estiment qu'on peut trouver au moins 2 millions d'hectares de pâturages parfaits dans la République. Le troupeau a du reste été composé au petit bonheur, de bêtes plus ou moins dégénérées; et il y aurait beaucoup à faire pour en relever le niveau. De plus, les éleveurs se sont généralement contentés de laisser le bétail errer au hasard dans les terres qu'ils possédaient, sans lui donner aucuns soins; tout au plus le réunissait-on tous les trois mois pour marquer les animaux, et voir ceux qui avaient par trop besoin de soins quelconques. Ce qui prouve bien dans quelles conditions déplorables se sont trouvés les bovidés de Saint-Domingue, c'est que, même actuellement, on peut chasser très facilement des bœufs sauvages, qui ne sont pas autre chose que des animaux sans marque, et par conséquent sans propriétaires, ayant repris la vie de leurs lointains ancêtres. Si les bœufs et aussi les porcs sont de petite taille, précisément par dégénérescence, par contre ils ont une chair particulièrement savoureuse.

Aujourd'hui, il est légalement interdit de se livrer à l'élevage dans des terrains qui ne soient pas clôturés, du moins dans ce qu'on a décidé être la zone agricole. Toutes les races et les variétés se rencontrent dans le troupeau dominicain. Pour ce qui est des chevaux, ce sont des descendants des chevaux arabes introduits au début par les Espagnols ; ils ont perdu leur élégance et leur beauté, mais ils ont conservé une énergie rare, précieuse pour les transports auxquels on les applique.

A noter que tous les animaux ont à Saint-Domingue une fécondité rare : les truies tout spécialement peuvent donner jusqu'à 20 et 25 petits par an.

Nous signalerons comme une des industries agricoles les plus rémunératrices l'apiculture; on sait combien la cire se vend cher, par suite des besoins croissants qu'on en a partout.

II. — Nous ne pouvons manquer de dire quelques mots des exploitations forestières. C'est qu'en effet la plus grande partie de Saint-Domingue est encore couverte de forêts dont tous les arbres sont de valeur marchande. Il y a plus de 2 millions 1/2 d'hectares de bois durs, parmi lesquels l'acajou tient la première place ; et cet acajou est de qualité tout exceptionnelle. A citer encore le gaïac, le bois-satin, et mille autres bois bons pour Tébénisterie ordinaire de luxe ; on trouve en abondance, sur les hauts plateaux, le cèdre, qui commence à faire défaut en Europe : puis du dividivi, du campêche, des bois pour le tannage comme le manglier, etc, etc. Les voies de communication manquent évidemment, mais on peut utiliser du moins beaucoup de rivières pour le flottage, et l'établissement de voies étroites et légères pour les exploitations forestières ne présenterait pas de réelles difficultés. Sans doute

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faudrait-il engager des capitaux considérables dans ces exploitations : toutefois ce sont des entreprises qui assureront une large rémunération aux capitalistes qui les tenteront. Il faut se rendre compte de la façon primitive dont on avait généralement exploité jusqu'ici les richesses forestières du pays, en songeant qu'on n'utilisait que bien rarement les diables à deux roues pour le transport des troncs d'arbres : on se contentait de les traîner à terre au moyen d'attelages de bœufs. On estime que les bois provenant de forêts possédées en pleine propriété, reviennent à 30 dollars, tout compris, rendus abord des navires chargeant dans les ports. Des arbres sur pied s'achètent 25 cents à 1 dollar. Le salaire des ouvriers bûcherons (qui sont payés plus cher que les autres ouvriers, à cause de leur habileté et des risques qu'ils courent) est de 1 dollar par jour.

III. — On ne doit pas perdre de vue la loi de 1905 sur les Terres Publiques. On donne aux particuliers ou à une société le droit d'utiliser les terres publiques, moyennant demande faite au Ministre de T'Encouragement, ou Fomento. Le demandeur doit s'engager à commencer l'exploitation dans l'année, en défrichant, clôturant et en construisant une habitation. De plus, il prend l'engagement d'employer des ouvriers dominicains ou alors des immigrants, pour lesquels il devra obtenir une autorisation spéciale, sur indication de leur lieu d'origine. Le demandeur spécifie le nombre d'hectares qu'il désire, et il dépose un cautionnement de 2 dollars par hectare ; on lui rend partiellement son cautionnement au fur et à mesure qu'il a commencé l'exploitation sur des lots de 50 hectares. A l'expiration des 10 années, ce concessionnaire spécial doit payer un loyer annuel et par avance, de 10 cents or

par hectare', pour les terres qu'il a obtenues de la sorte. Les terres abandonnées font retour à l'État.

Nous avons fait allusion plus haut à la facilité que l'on a de se procurer des terres un peu partout. Les meilleurs terrains, ayant une couche d'humus de 90 centimètres au moins, se vendent 200 dollars la caballeria de plus de 75 hectares. Et c'est un prix très élevé ; le plus souvent la vente se fera sur le pied de 35 à 50 dollars la caballeria. On peut du reste se procurer à bon marché des terres de « communeros ».

IV. — L'agriculture peut tirer parti d'engrais que le pays lui offre à bon compte ; ce sont des guanos qui se rencontrent dans certaines îles de la côte, comme Siete- Hermanos ou Alta-Vega, et aussi dans des cavernes fréquentées par les chauves-souris. On peut également tirer parti d'amas de feuilles décomposées appelés sopaipo.

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