UN COUP D'ŒIL GÉNÉRAL SUR LES ANTILLES
belles possessions espagnoles, aux deux petites républiques juxtaposées, sinon sœurs, de Haïti et de Saint-Domingue, et enfin à la colonie anglaise la plus importante de toutes les îles des Indes Occidentales. Nous sacrifions donc complètement en apparence les Petites Antilles,, les îles secondaires, et notamment les possessions françaises. Pour celles-ci on ne s'en étonnera certainement pas, car nous pouvons renvoyer nos lecteurs à des publications déjà existantes. Au surplus, ce que nous dirons, les renseignements que nous fournirons sur les grandes terres de cet archipel aux îles multiples, peut édifier au moins partiellement sur les ressources des îles secondaires (1).
Nous allons d'ailleurs indiquer rapidement quelquesunes des caractéristiques se rapportant aux Antilles envisagées dans leur ensemble, à la situation tout-à-fait générale des diverses îles qui les composent, et aux facilités d'accès qui s'offrent pour atteindre ces Indes Occidentales, que les Yankees voudraient arriver à détourner complètement (à leur profit) de l'influence du Vieux Monde.
IL — Tout l'ensemble qui se présente à nous, c'est ce que Reclus, dans son admirable ouvrage, malheureusement vieilli maintenant, appelle la Région Méditerranéenne de l'Amérique, la Méditerranée du Nouveau Monde étant cette vaste étendue de mer qui se trouve séparée du reste de l'Océan par la chaîne même des Antilles. Et il donne son impression au sujet de cette région antillaise,
(1) Et surtout la librairie Guilmoto est sur le point de publier un livre intitulé : Les Petites Antilles, Étude sur leur évolution économique, dû à la plume autorisée de M. P. Ghemin-Dupontès, Chargé de la statistique à l'Office Colonial, qui vient compléter bien heureusement notre propre ouvrage.
de ces Indes Occidentales sur les ressources et les avantages desquelles nous désirons renseigner le lecteur. « La Région Méditerranéenne de l'Amérique appartient presque dans son entier à la zone tropicale, mais elle est parfaitement accessible à l'homme pour le peuplement et la culture. A cet égard, elle contraste d'une manière absolue avec les espaces de l'Afrique situés sous la même latitude ». C'est cette habitabilité qui a permis aux Antilles d'être colonisées par une population européenne très importante, de devenir de riches colonies de peuplement; c'est elle qui fait l'intérêt qu'il y a à connaître des terres dont les conditions de vie ne sont point pénibles pour les Européens, et à pousser ceux-ci à fréquenter ces pays, à y porter le concours de leurs connaissances et de leurs capitaux, pour la mise en œuvre de richesses naturelles abondantes et encore bien imparfaitement exploitées.
En fait, ce que nous appelons les Antilles, on ne le trouvera désigné dans les publications anglaises ou américaines que par le terme de West Indies, Indes Occidentales, et les gens de langue anglaise ne comprennent réellement pas ce que nous voulons dire par ce terme d'Antilles ; pourtant les Espagnols emploient eux aussi le mot tout analogue d'Antillas, et il nous semble juste de conserver la désignation espagnole à cet immense Archipel, dont toutes les îles quelque peu importantes ont été découvertes par Christophe Colomb, et portent généralement le nom que leur avait donné l'illustre navigateur. Nous avons rappelé tout à l'heure ce que sont les Grandes Antilles; quant aux petites Antilles, ou Iles Caraïbes, elles se partagent en deux séries, les Iles du Vent et les Iles sous le Vent; toutefois, suivant qu'on est en Angleterre ou au contraire en pays de langue
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espagnole ou française, et ainsi que le rappelait fort à propos M. le Consul Général de Belgique Renoz, qui a étudié toute cette région, on ne donne pas le même sens à ces deux désignations. Pour les Anglais, les Iles du Vent, qu'ils nomment Windward Islands (traduction littérale de l'expression espagnole Islas de barlovento), sont Sainte-Lucie, La Barbade, Grenade, Tobago et Trinidad; et les Iles sous le Vent, ou Leeward Islands, sont Saint- Thomas, Sainte-Croix, Antigua, la Guadeloupe, la Dominique et la Martinique. Pour nous ou pour les Espagnols, on classe au nombre des Iles du Vent toutes les îles orientales depuis Saint-Thomas jusqu'à la Trinidad ; et les Iles sous le Vent, ou Islas de sotavento, sont uniquement celles qui longent la côte du Vénézuéla. Cette dernière classification est plus logique : elle se rattache à ce fait, particulièrement heureux pour une bonne partie des Antilles, que les îles les plus orientales du groupe reçoivent continuellement les vents alizés, vents de Test. De toute façon, on fait toujours un groupe séparé de l'Archipel des Bahamas ou Lucayes, qui se trouve au nord de Cuba et d'Haïti.
Au début, toutes les Antilles ont appartenu à l'Espagne, qui les occupait par droit de découverte, et qui a colonisé d'abord Saint-Domingue, puis Cuba, Porto-Rico et la Jamaïque. Les autres îles furent occupées soit par des bandes d'aventuriers, soit par des Compagnies commerciales, qui souvent les repassèrent ensuite à la nation dont elles relevaient. D'ailleurs, bien des fois, ces îles ont changé de maîtres ; car durant des années et des années, chaque guerre européenne était l'occasion de véritables invasions navales aux Antilles. C'est ainsi que la Jamaïque, en 1655, fut conquise par les Anglais sur
l'Espagne ; et que la France se lit céder par ce même pays, en 1697, Saint-Domingue, qui ne devait pas rester français, ainsi que nous le verrons en donnant quelques indications rapides sur la formation de la République de Saint-Domingue. Gomme nation, l'Espagne a aujourd'hui perdu toute place aux Antilles : en 1844, Saint-Domingue prit son indépendance; enfin on sait que, dans ces dernières années, Cuba est devenue une République également indépendante, avec l'aide et le protectorat des Américains, tandis que la Confédération Yankee transformait en possession (malgré les termes formels de la Constitution) l'île de Porto-Rico, dont les habitants furent fort lises de se voir englobés dans le territoire douanier des États-Unis.
On en est ainsi arrivé à La situation politique présente des Antilles : situation certainement provisoire, étant données les ambitions des Américains, qui rêvent depuis longtemps de mettre la main sur Saint-Thomas, d'une part, sur Haïti et Saint-Domingue de l'autre, sans perdre de vue les possessions françaises, et tout en soignant leur popularité à la Jamaïque. Cette hégémonie du peuple américain sur les Antilles aurait une influence considérable sur le commerce et l'industrie, sur la situation économique de ces contrées, et principalement sur leurs relations avec l'Europe : non pas seulement parce que les Américains y auraient une place privilégiée du fait de la législation douanière, mais encore parce que les populations s'en laisseraient plus facilement attirer dans l'orbe de la nation américaine. Nous devons ajouter, comme cela ressortira de certaines des indications que nous donnerons au cours de cet ouvrage, que la situation politique y gagnerait souvent, que la condition des
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étrangers pourrait en être meilleure, au point de vue de l'accession à la propriété par exemple, sinon à l'égard de la réglementation de l'immigration.
Toujours est-il qu'à l'heure actuelle, les Antilles comprennent deux nations pleinement indépendantes, la République d'Haïti et celle de Saint-Domingue; puis une autre République, qui est bien un peu sous le protectorat ou le contrôle, comme on voudra, des Etats-Unis, la République de Cuba ; une possession des Etats-Unis, Porto- Rico ; des possessions anglaises, des colonies françaises, danoises ou hollandaises, et des îles dépendant du Vénézuéla.
Si les Antilles en général présentent de l'homogénéité par suite de l'analogie de leur climat, de leurs productions, de leur situation mùme, il s'en faut qu'elles soient également partagées comme population; et, par suite, des différences se manifestent au point de vue de la mise en valeur dont elles ont pu être l'objet, ou du champ qu'elles offrent aux activités extérieures ; leur peuplement est fort variable (et nous pourrions ajouter que la qualité de cette population est elle-même très variée). Elles couvrent dans leur ensemble une surface de plus de 235.000 kilomètres carrés, et leur population totale est d'environ 6 millions d'habitants. Gela ne donne pas une moyenne très élevée. Mais alors que la moyenne effective ne dépasse pas une dizaine d'habitants par k. carré dans cette République de Saint-Domingue si souvent troublée par des révolutions, les colonies françaises ont une densité moyenne de 130 habitants à peu près ; le chiffre pour les Antilles anglaises est bien plus faible, quoique fort audessus de la moyenne d'ensemble. Nous verrons ce qu'il en est plus particulièrement pour ces îles des Grandes
Antilles, auxquelles nous voulons consacrer en réalité ce livre; mais nous pouvons dire que, sur la plupart de ces territoires, on trouverait encore de la place et des ressources pour une augmentation considérable de population.
III. — Puisque, aussi bien, nous ne devons pas revenir sur les Petites Antilles, ajoutons un mot sur les plus importantes d'entre elles.
Les possessions danoises offrent bien peu de superficie ; mais elles jouent encore un rôle très considérable, au moins Saint-Thomas, par suite de sa situation et de Thabitude que les lignes de navigation ont encore d'y faire escale. Sainte-Croix est pittoresque, fort agréable de climat ; mais sa seule production est le sucre, et elle ne jouit pas d'un marché privilégié comme Porto-Rico ou Cuba; le commerce au total n'atteint pas un 1 million et demi de francs. Pour Saint-Thomas (avec son annexe de Saint-Jean), c'est un rocher dont la population est moitié moindre, 10.000 âmes, dont la prospérité fut due à ce que c'était un port libre ; on venait s'approvisionner dans cet entrepôt. On a perdu l'habitude d'y entreposer et de s'y approvisionner ; ce n'est plus le port d'affrètement des voiliers de jadis. Mais c'est encore un point d'escale et de correspondance surtout, et un port charbonnier que concurrence Sainte-Lucie. Les États-Unis voudraient acheter Saint-Thomas pour en faire une station navale. Point de commerce en ce point.
Sur nos colonies de la Martinique et de la Guadeloupe, les renseignements abondent dans les publications françaises. Dans la première, la production du sucre ne se soutient guère que grâce aux relations avec la Métropole ; la production du rhum s'est développée considé-