CHAPITRE PREMIER
I. Situation de l'Ile, son orographie et son hydrographie, le climat. Les cyclones et les tremblements de terre. — II. Les territoires annexes des Gaicos, des Iles Turks, des Gayes. — III. L'organisation politique et l'administration du pays. La justice. — IV. L'état des finances, budget et dette publique. Les impositions.
I. — Tout en occupant une place honorable parmi les Grandes Antilles au point de vue de la superficie, il ne semble pas que la Jamaïque soit appelée au même avenir que les autres Iles de ce groupe, et en particulier que Porto- Rico, qui lui ressemble le plus par l'étendue ; et c'est une des raisons pour lesquelles nous avons repoussé à la fin de ce livre l'étude que nous avions à donner de cette possession anglaise. En dépit de son organisation politique très équilibrée, elle est passée par des crises économiques sérieuses, dont les dernières ne sont pas lointaines ; c'est là chose beaucoup plus importante que ces ouragans ou ces
éruptions volcaniques, qui, sans doute, ont éprouvé profondément l'Ile, mais peuvent du moins être considérés comme choses accidentelles.
La Jamaïque est pourtant bien située, dans une position centrale par rapport au reste des Antilles ; et pour elle aussi on s'attend à ce que l'ouverture du Canal de Panama et la navigation intense qui est censée devoir s'y faire, révolutionnent le pays, en lui assurant un rôle de premier ordre dans les relations commerciales. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à cet égard. En tout cas, la Jamaïque est dans le proche voisinage, non seulement de Cuba et de Pile de Saint-Domingue, à une centaine de milles environ, mais encore de l'Amérique centrale; la distance qui la sépare du Territoire des Mosquitos n'atteint pas 300 milles. L'Ile a une longueur maxima de 223 kilomètres, pour une largeur qui est en certains points de 80 kilomètres et se réduit parfois à une trentaine de kilomètres. Sa superficie est de 10.500 kilomètres carrés à peu près, mais nous allons voir qu'il faut connaître l'orographie de ce pays pour se rendre compte de sa surface utilisable.
C'est qu'en effet cette Ile, dont la base est faite de roches ignées sur lesquelles se sont superposées diverses formations géologiques, est extrêmement montagneuse ; et les sommets s'en élèvent à des hauteurs considérables, du moins étant donné leur proche voisinage de la mer; ces hauteurs se rencontrent principalement dans la chaîne qu'on nomme les Montagnes Bleues. La moitié environ de la superficie totale de l'Ile est à une altitude de moins de 300 mètres ; mais il y a 3.500 kilomètres carrés de cette surface qui se trouvent entre 300 et 600 mètres d'altitude. C'est du reste le centre de l'Ile qui est le plus élevé
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au-dessus de la mer dans les comtés de Surrey et de Middlesex, court, dans une direction généralement estouest, la grande chaîne centrale, oùle Biue Mountain Peak atteint 2.200 mètres et plus. De la chaîne centrale et quasimédiane partent des éperons vers le nord et le sud, desquels se détachent d'ailleurs des éperons secondaires, avec une régularité curieuse. Cela partage le pays en une série de vallées principales et secondaires. Beaucoup de ces chaînons ont des altitudes moyennes ou des pics qui peuvent presque se comparer avec ce qu'on rencontre dans la grande chaîne.
Il va de soi que cette orographie a entraîné la formation d'une foule de rivières, qui ont fait donner à l'Ile le nom de Terre des Sources ; cependant, dans le centre et aussi dans l'ouest, il se trouve des régions tout à fait sèches. Les cours d'eau ont fréquemment des parcours très tourmentés, à cause même des chaînons montagneux qui viennent leur barrer la route. Ils sont presque tous très rapides, à allure torrentueuse, et en temps de crues ils ne sont pas sans causer des ravages dans les cultures, et aussi dans les routes et ouvrages d'art de celles-ci. Nous verrons que ces dernières font défaut encore en certains points, comme dans la région de Portland ; précisément par suite de la nature essentiellement montagneuse du sol, qui a été bouleversé par les eaux superficielles. 11 existe de nombreuses cascades sur les cours d'eau, à cause même de leur pente et de la nature du pays. Nous n'avons pas besoin de dire que ces rivières ne sont guère navigables.
L'existence de véritables montagnes à la Jamaïque est une ressource précieuse pour les habitants, qui pourraient être fatigués par la chaleur. Au reste, le climat n'en est pas très pénible. A Kingston la capitale, par exemple, on
ne relève point de maxima de plus de 34 C°., et cela pendant le mois de juillet, à un moment où les minima moyens sont de 21° à peu près. Il est vrai qu'en aucun mois de Tannée la température ne s'abaisse sensiblement au-dessous de ces chiffres : c'est ainsi qu'en février ou mars, à une époque où le maximum mo)'en n'est que de 32 C°., le minimum moyen se tient encore à 16°. Sur un ensemble d'observations prises pendant des années, on arrive à relever un maximum moyen qui n'est que de 33°, et le minimum se tient aux environ de 20°. Ainsi que nous venons de le laisser entendre, les mois chauds sont particulièrement juillet, août et septembre. Il va de soi que la température est bien différente au fur et à mesure que l'on s'élève ; et vers 2.000 mètres notamment on a relevé des minima de 10°. Quant à la chute de pluie annuelle, elle est en moyenne de 1 mètre 70, mais elle varie suivant les parages. Le minimum de pluviosité se manifeste en février et mars, le maximum, au contraire, en mai, puis en octobre. Les mois intermédiaires étant du reste beaucoup plus pluvieux que les premiers mois de Tannée.
Nous n'avons guère à rappeler qu'il faut compter avec les cyclones ou les ouragans, dans cette partie des Antilles ; ils ont été très fréquents dans le courant du dix-neuvième siècle, et, au commencement du vingtième, nous pourrions citer notamment celui de 1903 : il a causé pour plus de 3 millions de dégâts sur la côte nord. Les tremblements déterre sont également à redouter puisque, au commencement de janvier 1907, il s'en est produit un qui a entraîné la mort de 1.500 personnes, et a détruit pour près de 40 millions de francs de propriétés, de plantations, etc. La capitale Kingston a été ruinée en grande partie, et le Gouvernement métropolitain s'est vu pour ainsi dire
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obligé de donner ou tout au moins d'avancer à la colonie plus de 25 millions de francs, afin de l'aider à sortir de l'impasse où l'avait acculée cette catastrophe, qui succédait à une série de mauvaises années au point de vue des finances publiques.
II. — iVvant de fournir quelques indications rapides sur l'organisation du pays, nous rappellerons que, administrativement, il faut y rattacher quelques petites terres sans grande importance, et qui ne valent pas qu'on leur consacre une étude : ce sont les Iles Turks et Caicos, qui sont une dépendance administrative de la Jamaïque tout en se rattachant en réalité aux Bahamas, et dont l'administration est confiée à un Commissaire assisté de 5 couseillers législatifs, le tout sous l'autorité du Gouverneur de la Jamaïque. On n'y trouve guère plus de 5.300 habitants, répartis dans une trentaine d'îles. La population, qui a des écoles à sa disposition, se livre surtout à la récolte du sel puis à la pèche des éponges, à la culture de certaines fibres textiles. Il y a aussi, assez près de la Jamaïque, des rochers plus ou moins inhabitables, comme les Iles Caymans, les Cayes Morant et Pedro ; la population en est à peine de quelques centaines de personnes, qui pratiquent la pèche de la tortue, l'élevage, et quelques autres industries agricoles.
III. — Pour la Jamaïque même, il existe un Gouverneur nommé par la Couronne ; puis un Conseil privé de 8 membres, nommés également par le souverain ; enfin un Conseil législatif comprenant 6 membres de droit, 10 nommés par le Roi, et 14 membres élus. Les droits à l'éligibilité sont réservés à ceux qui ont une certaine quotité de revenus, une valeur déterminée de propriété, ou qui payent tant d'impositions. Les électeurs ne doivent pas avoir été inscrits
sur les registres de l'assistance publique pendant les 12 mois précédant le vote, et, de plus, ils doivent payer un certain montant d'impositions. Le pays est divisé en 15 paroisses qui forment autant de collèges électoraux, réservés naturellement aux Anglais. Le Conseil législatif a un champ d'activité assez large, mais on Ta limité en ce qui concerne les lois qui pourraient porter atteinte aux principes de la législation générale britannique, ou aux droits des étrangers, détail qui a bien son importance.
Au point de vue judiciaire, on trouve une organisation qui rappelle assez bien celle de la Métropole : il y a une Haute Cour de Justice, puis des cours de circuit et un magistrat résidant dans chaque paroisse.
IV. — Comme nous sommes convaincu que le bon état des finances publiques est chose des plus importantes pour un pays et pour ceux qui s'y établissent ou y font des affaires, nous insisterons un peu, à cet égard, sur la situation de la Jamaïque ; c'est aussi l'occasion d'indiquer brièvement le système des impositions, qui a tant d'influence sur le développement commercial et sur les conditions d'existence.
Il ne faut pas oublier, en jetant un coup d'œil sur les finances du pays, que la contrée a été à plusieurs reprises durement éprouvée par des calamités naturelles, qui se sont traduites par l'impossibilité pour bien des contribuables de payer leurs impositions, par des arrêts ou tout au moins des dépressions considérables dans les phénomènes commerciaux et industriels constituant les sources de recettes de ces finances publiques. C'est ainsi que le pays a terriblement souffert du cyclone de 1903, et que c'est la cause qui entraîna un déficit dans la liquidation du budget de 1904-1905. Comme conséquence, il
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devenait indispensable d'émettre des Bons du Trésor pour parer aux insuffisances de recettes. Le recul dans la situation économique du pays avait été d'autant plus important que bien des années de dépression s'étaient fait sentir auparavant sous l'influence du mauvais état des industries locales. Pour l'exercice 1906-1907, le montant des recettes a été de 887.000 livres sterling; en 1900-1901, le chiffre correspondant avait été seulement de 760.000 livres sterling, puis de 856.000 deux années plus tard, et de 926.000 en 1903-1904. C'est le maximum qu'on ait atteint durant toutes ces années. Quant aux dépenses, elles ont été, durant les années correspondantes, de 763.000, de 788.000, de 822.000 livres; et finalement elles atteignent 828.000 livres pour la dernière année dont nous ayons les statistiques financières. Mais ce sont là les recettes générales, et les dépenses qu'elles ont pour but de payer; tandis qu'il y a aussi des recettes « appropriées », suivant l'expression législative : ce sont les recettes paroissiales, qui sont attribuées au service des routes, au service sanitaire, et aux autres services locaux administrés par les paroisses. Ici, les dépenses ressortent actuellement à 130.000 livres; mais si l'équilibre se fait à peu près à l'heure présente, à bien des reprises les dépenses se sont élevées à 150.000 et 160.000 livres, alors que les recettes n'atteignaient pas 120.000 livres.
A noter que les recettes sont faites pour 410.000 livres par les droits de douanes, pour 107.000 livres par l'excise : le chemin de fer de la Jamaïque en donne 148.000, la taxe sur les terres et les maisons plus de 30.000, les licences 21.000. D'autre part, dans les dépenses, les seules charges de la dette publique réclament 214.000 livres, le Département des Finances 38.000, celui de la Justice
35.000, les services pénitentiaires 77.000, l'Instruction 57.000, à peu près autant le Service médical; les grandes routes et les bâtiments publics 90.000, le chemin de fer 79.000. Nous insisterons particulièrement sur les dépenses du service d'immigration, qui atteignent 23.000 livres : cela accuse cette rareté de la main-d'œuvre dont on souffre beaucoup dans l'Ile.
Nous avons prononcé le mot de dette publique, et l'examen rapide des chiffres du budget montre qu'elle joue un rôle très important dans la vie du pays. En dépit des amortissements qui ont été sagement prévus, on peut dire qu'elle est démesurée. En 1898, elle ne dépassait pas 1.993.000 livres; elle s'élevait déjà à 3.633.000 livres en 1901, et actuellement on n'a pas pu l'abaisser au-dessous de 3.247.000 livres. Il est vrai que le Gouveraement, suivant des pratiques de socialisme d'Etat qui ont assez de succès dans les colonies anglaises, a fait bien des choses pour augmenter ses dettes. IL a racheté le chemin de fer, racheté de même quatre hôtels, etc.
Avant d'en finir avec cette question des impôts, nous ajouterons que le nombre des contribuables dans l'Ile est de 159.000, dont 138.000 ne payent que moins d'une livre d'impositions, puis près de 11.000 qui en payent de 1 à 2.
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