‹ Les grandes AntillesChapitre 33 sur 62 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. La population de la Jamaïque et les besoins de main-d'œuvre : mortalité et natalité. L'immigration indoue à la suite de la suppression de l'esclavage. — IL La situation des étrangers, contrats d'immigration, conditions d'émigration hors de l'île. Le coût de la vie. — 111. L'enseignement primaire et secondaire : les cultes, les ressources en matière médicale. — IV. La police et la sécurité.

L — Nous avons dit tout à l'heure que l'immigration était nécessaire au pays; cependant il ne faut pas croire que sa population soit tout à fait clairsemée. La Jamaïque compte actuellement un peu plus de 830.000 habitants, dont moins de 27.000 seulement sont électeurs, dans les conditions que nous avons indiquées sommairement. Si nous remontions jusque vers la fin du xvn e siècle, nous constaterions qu'à ce moment (exactement en 1696), on évaluait la population de l'île à près de 48.000 habitants, ce qui était bien plus du double de ce qu'on avait trouvé une vingtaine d'années plus tôt. Un siècle plus tard, on arrivait au total de 291.000 âmes. En 1834, date mémorable puisque ce fut l'émancipation des esclaves, la population atteignait le chiffre de 371.000 individus, parmi lesquels les esclaves précisément formaient un ensemble considérable de 31 1.000 personnes. Ce sont ensuite les chiffres successifs de 377.000 habitants en 1844, de 441.000 en 1861, ce qui accusait comme on voit une belle augmentation, en dépit d'épidémies de choléra, de variole, qui avaient tué certainement de 50.000 à 60.000 individus. Il n'a pas été fait de recensement complet depuis 1891 : à cette époque, la population comptait 639.000 âmes, dont 305.000 femmes ; d'autre part, au point de vue de la couleur, on avait re-

censé moins de 15.000 blancs, 488.000 nègres purs, et 122.000 gens de couleur, sans compter plus de 40.000 Indiens, des Chinois et un complément de population mélangé. Quant au total de 830.000 que nous venons de donner plus haut, il est obtenu simplement par des évaluations vraisemblables.

Dans presque toutes les paroisses la population croît, à part pourtant les paroisses de Saint-Thomas et Trelawny, où la décroissance est très accentuée. Celles où le développement de la population est le plus marqué sont les paroisses de Kingston (la capitale), puis de Saint- Elizabeth, de Manchester, de Clarendon. Il ne faut pas, comme de juste, s'attendre à trouver de grandes villes dans ce petit pays. On peut citer Kingston, dont la population, qui était déjà de plus de 46.000 habitants au dernier recensement, augmente sans cesse. Les plus grosses agglomérations sont ensuite Spanish Town, avec ses 5.000 habitants et plus, Montego Bay, avec un total à peu près semblable.

Il est intéressant de compléter par quelques indications démographiques ce que nous avons dit du climat du pays : on est en effet réellement renseigné sur les inconvénients et les avantages de la résidence dans le pays, si Ton sait quel est le taux de la mortalité ou celui même de la natalité. Pour ce qui est du chiffre des naissances dans la dernière année dont les statistiques aient pu être mises à notre disposition (1906-1907), il dépasse 31.500 unités. Cela correspond à un taux de 38,1 par 1.000 habitants, calculé sur la population moyenne estimée. Ce n'est pas un taux exceptionnel : tout au contraire, nous trouvons 39,3 en 1902, 39 9 en 1903, et si 1904 accuse une baisse très notable de cette natalité (pour des circonstances di-

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verses), le coefficient se retrouve à 38,8 Tannée suivante.

Les décès sont loin d'être nombreux dans un pays dont le climat peut être redouté comme un peu extrême, et au milieu d'une population dont la plus grande partie est bien loin de suivre les règles les plus élémentaires de Thygiène. Durant la dernière année que nous considérons, le total des décès a été de 21.700; cela donne un coefficient de 26 pour 1.000 à peu près. Ce taux est particulièrement élevé par rapport à toutes les années précédentes; mais il ne faut pas oublier qu'il porte sur Tannée 1906-07, et c'est justement celle qui a été influencée si cruellement par le terrible tremblement de terre auquel nous avons fait allusion, et que tout le monde connaît. Si nous remontions dans les statistiques, nous trouverions un coefficient de mortalité de moins de 21 en 1905-6, de près de 25, il est vrai, durant les deux années immédiatement précédentes, maië de moins de 20 pour 1.000 en 1902-3.

Nous ne reviendrons pas sur la question de l'esclavage^; nous avons dit à quelle époque il a été supprimé dans Tlle de la Jamaïque. Cette suppression a amené dans le pays une vraie crise de main-d'œuvre ; les nègres étaient en grand nombre, mais ils estimaient que le don de la liberté s'accommodait mal avec les occupations qu'on leur avait imposées jusqu'ici dans la campagne. Et c'est ainsi que les Anglais furent forcés de demander à leur immense empire des Indes les bras qui allaient leur manquer. C'est en 1845 que cette immigration hindoue a commencé, et environ 31-000 de ces Hindous ont été introduits; il faut dire du reste tout de suite que près de 11.000 s'en sont retournés dans leur pays sans vouloir s'installer définitivement dans l'Ile. Cela n'empêche que cette

immigration se continue sous la surveillance du Gouvernement anglais, qui protège minutieusement ceux de ses sujets indiens qui viennent à la Jamaïque. Sur les 13.000 Hindous et plus qui se trouvent actuellement dans le pays, on en compte près de 10.000 qui ont dépassé la résidence de 10 années ; l'immigré a droit au rapatriement gratuit avec sa famille. Notons que les Hindous ont moins de tendance à s'établir librement à la Jamaïque qu'à la Tririidad, une fois achevé leur contrat. Quiconque veut employer cette main-d'œuvre immigrée, doit payer au fond spécial d'immigration ou bien tout de suite 15 livres 10 shillings, ou 2 livres immédiatement et 3 livres 10 shillings pour chacune des quatre années suivantes.

II. — Pour les étrangers qui viennent dans l'Ile autrement que sous les conditions spéciales de l'immigration hindoue, la naturalisation s'offre dans des conditions très faciles; il suffit de recourir pour cela à l'autorité du Gouverneur. L'étranger est ainsi rapidement assimilé au sujet par naissance de la Grande-Bretagne, au point de vue de tous les avantages qui peuvent dériver de la nationalité britannique. Cette naturalisation facile s'est appliquée à bien des reprises à des Haïtiens ou des Cubains, qui fuyaient leur pays trop souvent troublé par des révolutions. Pour la demande en naturalisation, il suffît de prêter le « serment d'allégeance », et d'être présenté et appuyé par deux « citoyens respectables » de l'Ile. La femme d'un individu naturalisé acquiert de droit la nationalité britannique, comme du reste celle qui épouse un sujet anglais. La naturalisation ne se fait pas de droit pour les enfants. Ce qui est assez curieux, c'est que les certificats de naturalisation accordés en Angleterre même ne donnent pas au titulaire les droits de citoyen britannique dans la colonie.

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Les sujets anglais de l'Ile ont la faculté de recevoir dos passeports du Gouverneur.

Il existe une loi de 1902 qui a été votée spécialement comme mesure de protection à l'égard des travailleurs émigrants quittant File. Le Gouverneur peut leur accorder un permis spécial, quand ils se dirigent vers un pays où ils prouvent qu'ils ont déjà une entreprise ou une occupation leur assurant des moyens d'existence, et quand par conséquent l'Administration de l'Ile n'est pas exposée à se voir obligée de les rapatrier à ses frais ; ou encore quand ces travailleurs émigrants ont déposé dans les caisses officielles une livre 5 shillings, pour couvrir ces risques, ou quand un agent d'émigration a fait ce dépôt pour eux. Les contrats que les émigrants originaires du pays passent avec des agents d'émigration sont soumis à contrôle. D'autre part, il existe une loi de 1905 qui, elle, s'applique aux immigrants pauvres, et qui est analogue aux dispositions restrictives qu'on rencontre aux États-Unis, et même maintenant en Angleterre. Interdiction est faite de débarquer dans l'Ile à toute personne qui est jugée par les autorités médicales ou autres incapable de gagner sa vie par elle-même, et par conséquent susceptible à un titre quelconque de tomber à la charge de la collectivité. Et la responsabilité d'un débarquement de ce genre retombe sur la Compagnie de navigation ayant assuré le transport et le débarquement de la personne visée.

Nous pouvons donner quelques chiffres sur le prix de vente d'articles d'alimentation, qui laisseront pressentir dans quelles conditions on peut vivre à la Jamaïque. Comme fruits ou produits alimentaires locaux, voici, par exemple, les bananes, qui se vendent de 15 à 30 centimes

à peu près la douzaine; puis les noix de coco, qui coûtent 1 fr. 25 à 1 fr. 90 la douzaine. Les oranges douces se vendent fréquemment 2 fr. 50 le cent, tout au plus 5 francs ; les ananas 20 à 60 centimes. Le prix des choux est de 45 à 90 centimes pièce, celui des haricots de 20 à 60 centimes la livre anglaise. La livre de pommes de terre coûte de 15 à 20 centimes.

Les conditions de la vie pour l'étranger sont très bonnes, étant donné qu'il est assimilé largement au sujet de la Grande-Bretagne, au point de vue des droits individuels. Quant à la propriété industrielle, elle est protégée par les mêmes textes que dans le Ro3^aume-Uni, sous bénéfice, bien entendu, de publicité locale. La nouvelle législation anglaise va s'imposer naturellement aussi dans File de la Jamaïque, l'Enregistrement devant se faire spécialement auprès de l'Administration insulaire, si Ton veut protéger dans l'Ile une invention même brevetée en Grande-Bretagne.

Les tribunaux sont fort bien organisés ; nous avons donné quelques indications à leur sujet.

III. — Au point de vue instruction, les ressources sont assez variées à la Jamaïque. On compte environ 700 écoles pour Tinstruction élémentaire, et la fréquentation moyenne y est de 87.000 enfants; en ce qui touche l'état d'instruction de la population de l'Ile, nous n'avons comme source d'information que le recensement de 1891, ce qui est bien lointain : il accusait une proportion de 45 pour 100 d'individus sachant lire et écrire, ou tout au moins lire; ceux qui savaient à la fois lire et écrire ne représentaient que 25 pour 100 à peu près de toute la population. Il faut dire qu'avant l'émancipation des noirs, l'instruction la plus élémentaire n'existait point à la Jamaïque, et cela même

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pour les enfants des indigènes libres. Depuis 1870, toutes les questions d'instruction primaire sont sous l'autorité d'une Commission supérieure. C'est seulement vers 1867 que cette instruction commença de faire quelques progrès réels dans les milieux pauvres de la population. Les écoles ne reçoivent que des subsides du Gouvernement ; d'autre part, ce n'est point partout que l'enseignement est obligatoire. Ce qui est assez curieux, et ce qui montre bien l'influence terrible des catastrophes météorologiques sur un pays comme la Jamaïque, c'est que, à la suite du cyclone de 1903, un grand nombre d'écoles ont été désor. ganisées, et la fréquentation a baissé dans des proportions formidables. On divise les écoles en écoles enfantines pour les enfants de 4 à 8 ans, et écoles élémentaires où ils vont de 6 à 14 ; ces écoles reçoivent des subsides d'autant plus importants que les inspecteurs de l'Etat ont été plus satisfaits de leur tenue. Une grande partie de ces établissements d'instruction appartiennent à des sectes religieuses, le plus souvent protestantes ; les catholiques en possèdent une trentaine. Le Gouvernement entretient deux écoles pour la formation du personnel enseignant des deux sexes.

On a créé une école d'enseignement manuel, et l'on pense en installer d'autres analogues dans diverses parties de l'Ile.

Il existe à la Jamaïque deux commissions spéciales, qui permettent aux jeunes gens de subir les examens correspondant à ceux de Cambridge ou de l'Université de Londres. Il existe d'ailleurs, dans la banlieue de Kingston, une École supérieure appelée aussi Collège de la Jamaïque. (Il a d'ailleurs été gravement endommagé par le tremblement de terre de 1907, mais on y porte remède).

C'est une institution qui peut recevoir une cinquantaine d'enfants d'âges divers et de toutes religions ; le prix de pension par trimestre y est de 13 à 15 livres sterling; il admet également des demi-pensionnaires. On donne dans ce Collège une instruction très large, correspondant à peu près à notre enseignement classique et à renseignement des écoles commerciales fondus. Il y a plusieurs autres écoles qui présentent un caractère pratique et commercial, et dont quelques-unes sont pour les jeunes filles. Ainsi que nous le disions, les ressources sont variées, et •comme l'Ile n'est pas très grande et que les écoles diverses sont réparties un peu de tous les côtés, il est facile de faire instruire un enfant à la Jamaïque. Ce qui prouve combien toutes les religions ont pleine liberté sur le sol de la colonie, c'est qu'on y trouve tout à la fois un Couvent de l'Immaculée Conception et un Collège théologique protestant. On n'a pas négligé non plus l'enseignement agricole.

Il n'y a pas de culte officiel, mais on rencontre une série de chapelles et missions appartenant à tous les cultes, au moins chrétiens. Les Salutistes et les Juifs sont aussi représentés.

Les ressources ne manquent pas en matière médicale. Le Gouvernement a cru devoir prendre des mesures officielles pour remédier à la pénurie de médecins qui s'était manifestée pendant longtemps dans l'ensemble du pays; et Ton a créé un corps de médecins qui soignent gratuitement les pauvres, mais ont le droit d'exercer librement pour leur compte auprès de la clientèle qui est en état de les payer. Comme du reste l'interventionnisme est assez de mise dans l'Ile, on a fixé un tarif pour les soins médicaux ainsi donnés par ces médecins à titre privé. Les

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hôpitaux sont très suffisamment nombreux dans le pays. On a installé une léproserie, la lèpre n'étant pas une maladie à négliger complètement dans ces parages. Enfin on a créé un lazaret qui est assez bien disposé : une commission spéciale impose les quarantaines dans les limites qu'elle juge convenables. Une loi de 1887 a prévu des mesures assez strictes pour l'isolement des gens suspects de maladies contagieuses, pour la désinfection des maisons, etc.

IV. — Ajoutons que la Jamaïque possède un corps de police de 900 hommes environ, dont une partie sont montés ; ils sont répartis un peu dans tous les centres, et font des patrouilles à travers Pile pour assurer la tranquillité. Les précautions ne sont pas hors de mise, car la population noire est assez turbulente.

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