CHAPITRE II
Population et conditions démographiques; proportion de l'élément étranger; prédominance de la population urbaine et besoins de bras dans les campagnes. Les noirs, la disparition graduelle de l'esclavage. L'introduction des Chinois, ce qu'il en reste. L'immigration à Cuba et son utilité; sa composition. — II. Les salaires et le coût de la vie ; les conditions du travail. — III. La situation de l'étranger, les conditions d'accès à la propriété, la liberté individuelle. — IV. L'instruction, la police, la justice. — V. Places à prendre parles étrangers.
L — Les questions démographiques ont une importance de premier ordre, autant pour indiquer la place que peut avoir à occuper le courant immigratoire, que pour renseigner sur la force productive ou la capacité consommatrice que le pays est susceptible de présenter. Il est curieux de suivre le développement graduel de la population cubaine depuis la lin du dix-huitième siècle, car on y constate ce phénomène d'un territoire où le nombre des habitants croissait constamment, en dépit de causes multiples qui gênaient la mise en valeur du pays.
En 1774, première date à laquelle on puisse se procurer un chiffre, la population totale est de 172.000 habitants; à cet instant, on ne trouve que 44 pour 100 de noirs. Le total monte successivement à 272.000 en 1792, 553.000 en 1817, 704.000 10 années plus tard. On dépasse le million en 1841, et en 1861 le chiffre de la population est de près de 1.100.000 personnes. Tout d'abord, la proportion des noirs avait augmenté ., pour atteindre un maximum de 56 pour 100 en 1827 ; mais le mouvement inverse se produisait ensuite, et en 1877, sur plus de 1.500.000 âmes, les noirs ne représentaient plus que les 32 pour 100. C'est
encore la proportion qui s'accusait en 1809, au moment du premier recensement (fait par les Américains du reste) après la cessation de l'occupation espagnole. Ce Census de 1899 n'a peut-être pas été exécuté avec l'exactitude désirable, étant donné que les conditions politiques et économiques, au sortir de la guerre, rendaient cette enquête difficile ; toujours est-il que le nouveau recensement qui a été fait à la fin de 1907 accuse un total de 2 millions d'âmes pour la population de Cuba. En dépit de l'afflux qui s'est produit dans le pays, par suite de sa pacification (définitive, espérons-le), en dépit de l'arrivée de nombreux Américains en particulier, et du retour de Cubains exilés jadis ou ayant fui Tx^dministration espagnole, ce chiffre nous semble bien élevé. D'après le dernier recensement, certaines provinces, comme celle de Pinar del Rio, auraient vu augmenter de 35 pour 100 leur population dans le court intervalle séparant les deux recensements. Il est à noter que, dès 1885, on trouvait parmi les blancs 920.000 personnes nées à Cuba, 200.000 Espagnols et 10,000 étrangers de nationalités diverses ; en 1899, alors que la séparation d'avec la Métropole s'était faite, il n'y avait plus que 129.000 Espagnols (comptés désormais comme étrangers), et 130.000 étrangers autres.
Au point de vue de cette composition de la population, si nous considérons les résultats du recensement de 1899, le seul complet à l'heure présente, nous constatons que Cuba possédait environ 6.500 Américains du Nord, pas tout à fait 2.000 Espagnols de l'Amérique centrale ou méridionale, Hispano- Américains en réalité, 1.200 à 1.300 Français, 750 Anglais ou du moins sujets britannia^s^ 500 Italiens, moins de 300 Allemands : on voit que
l'élément français est relativement important dans ce pays. Pour les Cubains blancs, qui forment le fond de la population propre, ce sont des descendants des colons espagnols primitifs qui s'étaient établis dans le pays, ou du moins qui avaient essaimé jadis vers Haïti, la Floride et la Louisiane ; on y trouve aussi des descendants des colons français qui, lors de la terrible révolte de Saint- Domingue , quittèrent cette île et se réfugièrent à Cuba. A l'égard de la population par sexe, nous noterons qu'au recensement de 1899, on comptait 418.000 individus mâles, dont 291.000 étaient citoyens Cubains ; 9.500 étaient classés définitivement comme citoyens Espagnols, un peu moins de 76.000 étaient des individus dont la nationalité n'était pas encore fixée, par suite du droit d'option dont ils pouvaient jouir ; sur ces derniers, 15.000 optèrent pour la nationalité cubaine peu de temps après le recensement.
La population respective des diverses provinces était de 425.000 pour celle de La Havane, 202.000 pour Matanzas, 173.000 pour Pinar del Rio, 88.000 pour Puerto Principe, 365.000 pour Santa Clara, et un peu moins par conséquent pour Santiago. Gomme villes de plus de 8.000 âmes, on avait surtout à citer La Havane, avec ses 236.000 habitants; Santiago avec le chiffre de 43.000; Matanzas avec 37.000; Gienfuegos avec 30.000; Puerto Principe, 25.000, et Gardenas avec 22.000 ; on trouvait un peu moins de 14.000 âmes à Manzanillos, et des totaux analogues pour Guanabacoa, Santa Clara, Sagua la Grande, etc. D'une manière générale, la moitié de la population résidait dans les villes ; il y a là un fait qui explique en bonne partie le développement, la mise en œuvre fort insuffisante de cette belle et grande île. La population des campagnes n'était que de quelque 800.000 indi-
vidus, répartis sur une surface de 114.000 kilomètres carrés, ce qui ne donne guère que 7 habitants par kilomètre carré ; on sait de prime abord que c'est fort peu, et nous constaterons combien il en est différemment dans la Grande Antille voisine de Porto-Rico. C'est là le motif principal pour lequel Cuba est relativement si peu cultivé, en dépit de sa fertilité remarquable. En apparence, la province de la Havane est la mieux partagée, puisqu'on y relève une population moyenne de 13 habitants par kilomètre carré. Mais dans la province de Pinar del Rio, où le chiffre proportionnel absolu ne dépasse pas 2 habitants par kilomètre carré, il y a des terrains inhabitables assez étendus, et le coefficient de peuplement des étendues sur lesquelles peut s'exercer l'activité culturale et agricole des habitants, est bien plus élevé que dans la province de la Havane. La population au kilomètre ressortait (toujours d'après les chiffres de 1899) à 10 habitants pour Matanzas, 8 1/2 pour Santa Clara, 7 pour Santiago. Depuis lors, la situation s'est améliorée : non seulement par suite de l'augmentation absolue de la population, mais aussi parce que le calme, revenu à peu près complètement dans le pays, a permis à une partie de la population de se répandre dans les campagnes.
Il est nécessaire de juger de la situation des éléments de couleur qui forment une portion importante de la population cubaine. Notons tout de suite que la population blanche augmente plus que la population de couleur (principalement nègre, ainsi que nous allons le voir) ; c'est à peine si les noirs se maintiennent au chiffre de 1899, et celui-ci était très en-dessous du total recensé à différentes époques. Les blancs sont particulièrement nombreux dans l'ouest et le centre de l'île, tandis que les nègres sont
plutôt amassés dans Test. Tout naturellement, les nègres qui se trouvent à Cuba descendent on peut dire uniquement des esclaves importés de la côte d'Afrique ; ils étaient en nombre tel que, durant tout le commencement du dix-neuvième siècle, ils ont dépassé numériquement les blancs : 314.000 contre 207.000, en 1817 par exemple ; 589.000 contre \ 18.000 en 1841. Dès longtemps une population noire libre s'était formée à Cuba : c'est ainsi qu'en 1773, il n'y avait pas moins de 31.000 nègres libres, contre 44.000 esclaves seulement. En 1817, on comptait 114.000 nègres libres ; mais on avait introduit beaucoup de travailleurs esclaves, leur nombre s'élevant à près de 200.000. En 1868, on était arrivé à un total de 370.000 esclaves. Peu de temps après était proclamée la loi Moret, dite du ce Ventre libre », par laquelle tout enfant né d'une esclave naissait libre; et enfin, en 1884, fut supprimé définitivement l'esclavage, une nouvelle atteinte au principe de la propriété de l'homme sur l'homme ayant été portée par cette autre disposition de la loi Moret,qui donnait la liberté à tout esclave âgé de 00 ans. Aussi bien, depuis pas mal de temps, on avait inauguré une sorte de régime de servage au lieu de l'esclavage proprement dit, en décidant qu'un salaire était dû à l'esclave en dehors du logement et de la nourriture. En fait, au moment de l'abolition définitive, Cuba ne comptait plus que quelque 25.000 esclaves. Au recensement dernier que nous avons pris comme base de nos études, on a trouvé à Cuba 234.000 noirs et quelque 270.000 métis.
La libération même graduelle des esclaves avait amené, à Cuba comme partout, une crise de main-d'œuvre, ces grands enfants s'empressant de fuir, une fois libres, le travail des champs auquel eux ou leurs parents avaient
été rivés jadis. Et on chercha une solution à la rareté de la main-d'œuvre quand une loi de 1845 eut défendu l'introduction de nouveaux esclaves africains. Le Gouvernement espagnol signa alors avec la Chine un traité ayant pour objet (comme dans tant d'autres pays) l'introduction de coolies destinés aux plantations. En deux années, il partit de Chine plus de 22.000 de ces coolies, dont un nombre considérable moururent en route, par suite des conditions déplorables dans lesquelles on les transportait. Ces Chinois devenaient de véritables esclaves, plus maltraités peut-être que les noirs. Les contrats étaient un trompel'œil et, à leur expiration, on obligeait les malheureux à les renouveler de force. En 1877, le Gouvernement Chinois s'aperçut enfin de ces pratiques, dénonça le traité et arrêta rémigration ; à ce moment, il était arrivé plus de 130.000 Chinois dans l'île; mais il n'en restait que 43.000. Depuis lors, leur situation s'est améliorée, sur les représentations de la Chine ; ils ont du reste abandonné de plus en plus les plantations pour devenir cuisiniers, blanchisseurs, domestiques, boutiquiers, métiers qu'ils remplissent avec beaucoup de succès. Actuellemervt, il y a à Cuba un peu moins de 15.000 Chinois. Il en arrive encore quelques centaines tous les ans, et on les rencontre principalement à La Havane.
Pour compléter ces indications rapides sur la population, nous noterons que le recensement de 1899 avait relevé une proportion de 40 pour 100 d'individus gagnant personnellement leur vie, ce qui est beaucoup si Ton défalque de la population les femmes, les enfants et les vieilles gens. Sur cet ensemble de près de 640.000 individus ayant une profession, 48 pour 100 se consacraient à la pêche, à l'agriculture ou au travail des mines ; 23 pour 100
au service personnel, au métier de domestique ; 15 pour 100 aux industries manufacturières ou mécaniques ; 13pour 100 au commerce et aux transports. On voit donc qu'il reste bien peu de chose pour les professions libérales, et c'est une indication bonne à retenir pour ceux qui cherchent à émigrer dans ce pays.
Cette question de l'immigration à Cuba est importante à tous égards, autant pour les étrangers qui se préoccupent de ce qu'il y a à tenter personnellement dans ce pays, que pour ceux qui se demandent dans quelles conditions se trouvent, à l'égard de la main-d'œuvre, les industries agricoles ou autres. Nous avons déjà montré combien la population de Cuba est clairsemée pour l'étendue, et aussi pour les richesses plus ou moins virtuelles de la contrée. La proportion très élevée qu'elle comprend d'éléments noirs ou mulâtres est certainement pour abaisser la productivité du pays ; il est bien reconnu que les noirs de ces pays, tout en étant de très braves gens que l'on conduit facilement, si on sait les prendre par la douceur et en tenant compte de leur tempérament quelque peu enfantin, n'ont pas, d'une manière générale, une ardeur soutenue au travail. La colonisation latine a bien eu cette particularité avantageuse d'amener une quantité relativement considérable de population blanche sur des terres qu'on peut considérer comme tropicales ; néanmoins, et ainsi que le disait fort bien notre collègue M. Pierre Leroy-Beaulieu, ce serait un grand bien pour Cuba que sa population s'accrût vite. Sans doute, si Ton s'en référait aux registres de l'état civil, on verrait enregistrées en une année 58.000 naissances d'enfants vivants, contre seulement 24.500 décès. (Ces naissances comprenant d'ailleurs un tiers d'illégitimes). C'est un taux d'accroissement énorme, si les
CUBA
chiffres sont bien exacts (?). Mais cela ne suflirait certainement pas à fournir tous les bras qui sont nécessaires à la mise en valeur du pays ; et celui-ci peut en nourrir étrangement plus, puisque à Java par exemple, sur une surface à peu près équivalente à celle de Cuba, on trouve une population de 28 millions d'àmes, et qu'en tout cas les esprits les plus avisés estiment que Cuba pourrait sans peine donner asile et nourriture à 15 millions d'âmes au moins. Nous verrons, en parlant de Porto-Rico, ce qu'il est possible de tirer de ces terres admirables, par un travail soutenu et éclairé.
Nous pouvons donner quelques chiffres rapides qui montrent du moins ce qu'est déjà l'immigration à Cuba. En 1902, l'immigration avait été de moins de 12.000 personnes, dont 9.500 hommes; on y comptait près de 8.900 Espagnols, 1.063 Américains, 389 Anglais, 232 Syriens, 222 Italiens, 171 Français, 145 Chinois, 69 Allemands. Parmi ces immigrants, il y avait 2.523 enfants de moins de 14 ans, et 8.809 personnes de 14 à 25. D'autre part, 3.377 individus étaient mariés. Pour les années 1!J03, 1904 et 1905, le chiffre total de l'immigration s'est élevé respectivement à 14.000, 20.000 et 5.000 personnes (pour cette dernière année nous prenons des chiffres approximatifs, il semble, donnés par les publications américaines). Un courant très sérieux d'immigration se fait donc vers l'île. En 1904, sur cet ensemble d'un peu plus de 20.000 immigrés, les seuls Espagnols donnaient plus de 16.000 individus. Le chiffre correspondant était de 1.2G2 pour les Américains et Canadiens, de 104 pour les Allemands, de 194 pour les Français, de 338 pour les Anglais, de 274 pour les Italiens, de 88 pour les Turcs, de 108 pour les Syriens.
II. — Il est évident que si la population se développe considérablement, la petite culture va avoir à produire beaucoup plus ; elle devra se livrer à la culture de produits rémunérateurs comme le riz, le maïs, etc. La culture du tabac et de la canne bénéficieront grandement de Fabondance de la main-d'œuvre. Aussi bien, y aura-t-il intérêt à développer l'immigration temporaire d'ouvriers espagnols, qui viennent à Cuba au commencement de la campagne de la canne, et s'en retournent ensuite dans leur pays. Les salaires sont susceptibles de les attirer, car normalement ils sont élevés. Le tarif en est assez fixe, et il tourne autour de 1,50 piastre par jour; et comme souvent le nombre des bras est insuffisant pour répondre aux besoins, en 1907, par exemple, on a vu le salaire effectif se tenir autour de 2,50 piastres. Les individus fournis par l'immigration se livrent à un travail très pénible, mais pour lequel il n'est pas besoin de skilled labour. C'est surtout pour la coupe de la canne, son transport aux voies et wagonnets, puis son déchargement, qu'elle trouve à s'employer. L'ouvrier de sucrerie s'improvise aisément, sauf les têtes de colonnes ; mais il en est tout différemment dans la culture du tabac, pour laquelle Ton considère généralement qu'un apprentissage de trois à cinq ans est nécessaire. L'apprenti prend ensuite une vega en location et travaille à produire personnellement du tabac. Les immigrés, sauf ceux qui entendent se fixer et se former au métier pour un avenir un peu plus lointain, s'engagent dans le travail des sucreries, qui assure de façon immédiate une paye bien plus élevée.
Gomme complément de ce que nous venons de dire, ajoutons quelques indications sur les salaires divers. Souvent, sur les plantations, on paye au mois, et on donnera,
CUBA
en outre de l'entretien et du logement, 30 dollars ou piastres (on verra que c'est la même chose) aux charretiers, laboureurs, gardiens de bestiaux, etc., 25 dollars aux coupeurs et chargeurs de cannes, 15 dollars seulement aux conducteurs d'attelage. Pour les différents métiers ou occupations de la ville plutôt, voici quelques chiffres : 1,50 à deux dollars par journée de 10 heures aux relieurs ; 2,50 à 3,50 dollars aux charpentiers; 1,25 aux manœuvres ; 2 à 2,5 aux maçons ou aux imprimeurs ; 2 à 3 dollars aux mécaniciens; 2 aux peintres ; 1 à 2 aux cordonniers, 1 à 1,5 aux étameurs, etc. Bien entendu? pour apprécier la valeur absolue de ces salaires, il faut se rendre compte de la vie à Cuba ; et bien que des chiffres complets n'aient jamais été fournis à ce sujet, on doit considérer que la vie coûte très cher dans File, au moins pour tout ce qui relève un peu du superflu ou du luxe. Il est vrai que, ces temps derniers, on a demandé au Gouvernement un abaissement des tarifs douaniers très élevés qui arrêtent ou frappent les marchandises étrangères ; on s'est enfin aperçu que ces droits majorent beaucoup le prix de l'existence, et gênent le développement du pays* Mais on les tient pour des éléments de ressources nécessaires aux finances. Assurément, un abaissement au moins partiel amènerait un essor général, qui relèverait bien vite toutes les perceptions fiscales. Dans les villes, et pour les Européens voulant mener une vie confortable, à la Havane en particulier (où le luxe est si surprenant), la vie coûte environ deux fois ce qu'elle coûte en France.
A noter encore que les gens employés au moment de la campagne de la canne, se trouvent ensuite bien souvent sans occupation, ce qui les amène, quand ils sont fixés dans le pays, à vivre sur des terres de petite étendue
qu'ils cultivent pour eux et leur famille. Les individus fixés de la sorte perdent de leur mobilité, et ne savent pas toujours aller chercher du travail là où les bras font défaut. D'une façon générale, le travailleur du pays préfère travailler aux pièces, à la tâche, qu'à la journée. Toutes ces populations, et les noirs en particulier, n'estiment rien tant que leur indépendance ; il faut apprendre à les conduire avec fermeté, mais jamais avec violence, une parole déplacée suffisant aies irriter et à entraîner les conséquences les plus regrettables. Nous retrouverons cette particularité à Porto-Rico notamment. On comprend que, avec ce besoin d'indépendance, se soit développé dans la campagne le système de ce qu'on appelle la colonie, une sorte de colonat partiaire, de métayage; le propriétaire fournit la terre et le matériel, et partage les produits. Gela s'applique plutôt aux plantations de tabac qu'à la culture de la terre, pour laquelle il faut attendre davantage, où la vente des produits est plus limitée comme nombre d'acheteurs possibles, etc.
III. — Le lecteur est évidemment désireux de savoir comment est reçu l'immigré qui arrive à Cuba, à quelle législation il est soumis, comment il participe à la vie générale, quels sont ses droits civils, etc. Sur tout cela, nous sommes obligés d'être malheureusement bref, mais nous donnerons les renseignements essentiels. Toute personne peut entrer à Cuba, y voyager, ou en sortir, se déplacer, sans passeport. L'immigration est réglementée par une loi datant de 1902 et de l'occupation américaine ; et c'est pour cela qu'on y trouve la prohibition en principe de l'entrée des Chinois, puis des restrictions diverses. On se refuse à admettre sur le sol de la République les idiots ou les fous, ceux qui peuvent tomber à la charge de la collectivité, les
CUBA
individus atteints d'une maladie grave ou contagieuse, les condamnés pour crimes infamants, ou ceux qui n'ont pas payé personnellement le prix de leur passage. Les contrats de travail passés à l'avance entre les immigrants et des personnes de Cuba sont défendus, sauf cependant pour les professeurs divers, les secrétaires ou domestiques,, et aussi les ouvriers et employés destinés à une industrie qui n'existe pas encore à Cuba. Tout immigrant paye un droit d'un peso, sauf s'il est Américain ou vient d'un pays tout voisin. On a créé à la Havane un asile pour immigrants, inspiré de ce qui existe à New-York; on y reçoit les demandes de tous ceux qui ont besoin de bras, et aussi bien de domestiques et cuisinières que de manœuvres. Le patron qui engage un immigrant règle par lui-même les frais d'hospitalisation, qui sont de 20 centavos par jour.
Pour ce qui est des droits civils, nous n'avons qu'à renvoyer au Code espagnol, qui continue d'être appliqué à Cuba comme avant la séparation, et qui ressemble du reste beaucoup au Code français. Les étrangers sont dans la même situation que les Cubains pour la protection de leurs biens et de leurs personnes. Les dispositions sont larges et honnêtes, la liberté individuelle est fort bien assurée; on a prévu une sorte de hubeas corpus qui a son intérêt. Tous les cultes sont libres à Cuba, la liberté d'association et de réunion fort étendue, il suffît de déposer les statuts des associations, ou, pour les réunions, de prévenir l'autorité vingt-quatre heures à l'avance; les meetings, même dans les rues, sont permis pourvu qu'on demande l'autorisation de les tenir. Les enfants nés de parents étrangers qui, à leur majorité, réclament la nationalité cubaine, acquièrent cette nationalité. On peut se faire
naturaliser six mois après sa majorité, quand on était établi dans le pays avant le l° r janvier 1890, et aussi quand on a résidé cinq ans dans le pays et qu'on a déclaré depuis deux années l'intention de se faire naturaliser.
IV. — L'instruction est gratuite et obligatoire à Cuba. La liberté d'enseigner est entière en principe, mais on exige des titres, et les titres étrangers doivent être homologués par les établissements d'instruction cubains. Les habitants même de l'île sont fort illettrés, car ces temps derniers encore, on en comptait 57 pour 100 d'absolument ignorants. Maintenant le budget de l'instruction atteint 3 millions et demi de dollars; on compte 1.800 écoles primaires, 3.400 ce petites classes » fréquentées par plus de 160.000 enfants; mais il en reste encore plus du double qui ne vont pas à l'école. Dans chaque capitale de province, il y a un lycée. La Havane possède une Université, une Académie de peinture et sculpture, une école d'Arts et Métiers.
Les tribunaux fonctionnent bien et la police est suffisamment bien organisée; à la Havane, par exemple, la police municipale comprend un millier d'hommes ; les ports ont une police spéciale pour la garde des marchandises. Dans la campagne, on peut compter sur la Garde Rurale montée, qui est destinée à compter 4.000 hommes. La justice est représentée au premier degré par le juge municipal, qui ressemble à notre juge de paix et connaît également des affaires criminelles, ou plus exactement correctionnelles, de faible importance. Vient ensuite le juge de première instance (correspondant à notre tribunal civil;.
V. — Au reste, la population est en général honnête, les mœurs sont paisibles, et l'étranger est le bienvenu, à condi-
GUB A
tion que (comme trop souvent c'est le cas pour les Français) il n'apporte pas avec lui le dédain de tout ce qui ne se fait pas comme chez lui, et qu'il comprenne que la plupart des habitudes nouvelles en présence desquelles il se trouve, sont motivées par un climat et des conditions locales qu'il ignore encore. Beaucoup d'étrangers ont déjà eu à se louer de l'hospitalité et des richesses que leur oll'rait le sol de la perle des Antilles. Les Espagnols ont su créer d'importantes sucreries, et l'Espagne tire par eux bien plus d'avantages réels que quand elle prétendait mettre sa colonie en coupe réglée. Les Anglais sont venus construire des chemins de fer, établir des plantations et des manufactures de tabac. Naturellement les Américains ne se font pas faute de lancer des entreprises commerciales et industrielles, en profitant de la situation privilégiée que leur fait le traité qu'ils ont imposé à Cuba. Ils achètent d'immenses étendues de terre, notamment dans le Camaguey (ancienne province de Puerto Principe) ; ils apportent des méthodes intensives et perfectionnées, des cultivateurs américains affluent et se livrent au maraîchage, au jardinage, tandis que des sociétés, américaines également, achètent d'immenses terrains pour les revendre ensuite par petits lots.
Tout cela suffit à montrer que l'étranger peut trouver beaucoup à faire à Cuba, à condition qu'il y apporte capitaux et connaissances techniques, ou tout au moins des bras robustes et une bonne santé.