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A LA BAIE DE BEDMONTON

Il est probable qu'aucun de mes concitoyens n'a amaisjoui d'une façon aussi complète que moi de 'hospitalité delà nation anglaise. Non seulement quand l'ai été jeté sur ses libres rivages, par le coup d'État lu 2 décembre, j'ai trouvé un asile dans ses magnifiées cités, mais à une période plus récente j'ai parcouru le labyrinthe interminable de ses houillères, et i la fin de 1880, j'ai eu l'honneur de faire flotter le >avillon français dans ses poétiques nuages. Là, les circonstances dans lesquelles le ballon à bord duquel je ne trouvais a pris terre, sont si semblables à celles qui mt précédé la perte du Saladin que je ne peux m'empêcher de revenir avec quelques détails sur ce sujet. Je ne suis donc décidé à reproduire avetfquelques additions le récit que j'ai publié en anglais dans le Graphie de Londres. Je m'acquitterai avec d'autant plus de soin de :e véritable devoir, que les quelques dangers courus dans cette circonstance n'ont point été inutiles au progrès scientifique, et que j'ai eu la bonne fortune de faire

des observations importantes, permettant de montrer aux physiciens la route qu'ils devaient suivre pour trouver une explication des phénomènes qui venaient d'être découverts par l'illustre inventeur du Pfn>tnptn>ne et peut-être pour en tirer parti à une époque prochaine afin de trouver un nouveau mode de télégraphie électrique.

Il est bon d'insister sur cette circonstance parce que les savants qui restent à terre se gardent bien de rendre justice aux ballons, de peur qu'ils ne soient obligés de s'y aventurer eux-mêmes à leur tour, si l'on finit par reconnaître qu'ils sont indispensables à l'étude des grands phénomènes de la nature, et qu'il est impossible de deviner quelques parties de la grande énigme sans suivre les voies inaugurées par le glorieux Pilàtre.

La jalousie naturelle aux esprits peu élevés se trouve dans ce cas corroborée et ravivée par une crainte puérile.

La Société des ballons de Londres avait organisé, pendant le mois de septembre, deux concours de distance entre des ballon» partant du parc Alexandra. Le vainqueur devait être l'aéronaute réussissant à conduire son aérostat le plus loin possible du point de départ.

L'intérêt excité par ces expériences avait été si vif, que cette société avait accepté le défi que l'Académie d'aérostation météorologique lui avait porté.

Il avait été décidé que le concours aurait lieu entre un ballon français manœuvré par des membres de notre Académie aérostatique et un ballon anglais conduit par des personnes dont la Société anglaise avait le choix.

M. Wright a été désigné par la Société britannique, et. M. Perron par la Société française. J'ai pris place dans la nacelle comme chargé des observations, nous

avions avec nous M. le capitaine Gheyne de la marine royale d'Angleterre, qui s'occupait alors d'organiser une expédition polaire dans laquelle il avait l'intention d'emporter des aérostats.

Son but, en prenant part à cette expérience, était de s'habituer à la manœuvre des aérostats à laquelle il était étranger, et de se rendre compte de la nature des services que ces appareils pouvaient lui rendre pour l'accomplissement du noble but auquel il avait consacré ses efforts.

L'ascension devait avoir lieu le 20 octobre à la suite d'un banquet offert au Lord-Maire par la compagnie du Palais de Cristal et dans lequel j'avais été appelé à l'honneur de porter un toast à nos hôtes

Par suite d'une de ces bizarreries de la nature dont l'histoire de la météorologie offre tant d'exemples et dont la science ne peut trouver aucune explication sérieuse, il tomba une si grande quantité de neige que le départ dut être remis au lendemain.

. Je fis allusion à cette circonstance dans le petit discours que je prononçai, et je promis de renouveler le lendemain dans la région des nuages la santé que je portais à nos hôtes. Je fis remarquer que, dans les circonstances où nous nous trouvions, l'amour-propre national avait été transformé en une émulation salutaire, digne du palais où avait eu lieu la première exposition universelle. Je profitai de la présence de plusieurs membres du conseil municipal de Paris pour leur faire remarquer, qu'il nous serait impossible do rendre à nos amis d'Angleterre la partie aérienne que nous allions jouer ensemble, non seulement parce qu'il n'y a point le Palais de Cristal à Paris, mais parce qu'il n'y a pas de gaz. Je rappelai en effet que le conseil d'administration de la compagnie parisienne avait rendu un ukase en vertu duquel il était défendu à la direction de vendre du gaz aux aéronautes pour faire des ascensions publiques.

Les membres du conseil municipal de Paris en faveur desquels je traduisis en français la fin de mon discours protestèrent tout d'une voix qu'un pareil état de choses serait changé ; cependant, malgré leur bonne volonté, aucune solution n'est intervenue, et les ballons doivent être considérés comme bannis par une société commerciale, de la patrie des ballons et de celle des principaux aéronautes!! d'une ville à laquelle, il y a onze ans, les ballons ont aidé à sauver l'honneur !

Le lendemain, si le temps était assez beau, le vent n'avait point une grande force, mais il y avait encore tant de neige dans les rues que le nombre des spectateurs qui avaient fait le voyage du Palais de Cristal était assez restreint. 11 n'y avait peut-être pas mille personnes dans le joli vallon admirablement abrité qui sert aux ascensions dans cet admirable parc où l'art et la nature semblent rivaliser pour servir de digne cadre à un des véritables chefs-d'œuvre de l'architecture moderne.

Le gonflement s'est effectué à trois heures, et nous nous sommes enlevés environ une demi-minute avant le départ du ballon de M. Wright.

Quoiqu'un grand nombre de régions de notre belle France aient défilé devant mes yeux admirateurs, quand je regardais le paysage du haut de la nacelle d'un aérostat, je n'ai jamais eu l'occasion de contempler un paysage aussi merveilleux que celui qui s'est déroulé devant nous, dès que notre nacelle s'est trouvée à la hauteur de la grande tour.

J'avais déjà exécuté, trois ou quatre ans auparavant, une ascension en Angleterre, dans le même endroit en compagnie de Duruof à l'issue de son sauvetage miracu^ leux de la mer du Nord. Je connaissais déjà les champs et les jardins au-dessus desquels le vent nous portait. Mon œil avait déjà erré sur les bords de cet admirable fleuve, où l'industrie d'un peuple véritablement libre est parvenue à centraliser tout le commerce du monde.

Mais je n'étais point préparé à contempler le specta-

cle offert par la campagne de Sydenham presque entièrement enveloppée par une parure de neiges, laissant coquettement percer une multitude de points saillants ayant repris leurs teintes normales, mais avec une intensité singulière.

Cette scène merveilleuse était égayée par la variété des teintes des feuilles que l'hiver a déjà dorées, et relevée par les nombreuses taches blanchâtres de neige immaculée, dispersées sur les prairies comme autant de toisons arrachées à des agneaux.

Pendant toute l'excursion qui dura un peu plus de deux heures, nous avons rarement eu l'occasion, non seulement d'apercevoir le soleil, mais encore de discerner la trace que laissent dans l'espace des rayons ressemblant à ceux qui tombent des gloires de nos églises. La partie supérieure du ciel était occupée par d'immensesnuageslinéairess'étendantparallèlementàla direction du vent, qui nous entraînaient par un effet de perspective très facile à comprendre ; ils semblaient venir du point vers lequel nous nous dirigions. On aurait dit qu'ils convergeaient vers un centre mystérieux doué d'un pouvoir secret et qui nous aspirait.

La transparence de la partie inférieure de l'atmosphère était jusqu'à un certain point détruite par un brouillard presque imperceptible, que l'on n'apercevait que quand notre ballon passait au-dessus de quelque fleuve éloigné, dont les rivages et les méandres semblaient couverts par une eau claire cristalline, ou plutôt par quelque immense dôme de verre.

Cette vapeur éthérée était si peu épaisse que M. Perron et moi nous n'avons pu apercevoir qu'une seule fois la couronne des aéronautes au-dessus de nos têtes. Cependant nous avons vu notre ombre s'y projeter à plus de dix reprises différentes.

Encore en ce moment la matière transparente avait peu de densité que l'on pouvait apercevoir à travers les parties les plus lumineuses de ces cercles étincelants

tous les détails du paysage : Shelley aurait pu en faire les chevaux de la Reine Mab, le char de la Reine Mab et la Reine Mab elle-même.

Craignant de fatiguer le lecteur, je suis obligé d'omettre un grand nombre d'observations qui n'ont d'intérêt que pour les gens de science, mais je ne peux m'empêcher de mentionner un phénomène que nous avons observé tous trois, M. Perron, le capitaine Gheyne et moi, à deux reprises différentes, la première fois à 4,440 et la seconde à 4,450. Nous avons entendu deux fois, pendant presque une minute entière, une harmonie très douce qui n'avait rien de commun avec une musique produite par un procédé humain et qui me rappelait les sons aériens si admirablement décrits par Shakespeare dans la Tempête.

Ce son extraordinaire ressemblait fort à celui que l'on peut produire avec un tuyau d'orgue.

11 était impossible de confondre ce son extraordinaire avec le bruit monotone des vagues que j'ai entendu plusieurs fois à bord d'un ballon et qui était presque nul cette fois. En effet, la mer était excessivement éloignée des falaises desquelles nous nous approchions.

J'ai immédiatement comparé cette mélodie à celle que le soleil couchant produisait, suivant Hérodote, sur la statue de Memnon, et je l'ai expliquée par l'action des rayons solaires échauffant les sables imprégnés d'eau.

Après avoir réfléchi aux causes possibles de ce phénomène, je fus conduit à écrire dans Y Electricité qu'il est comparable aux sons que M. Preece, et plus tard M. Mercadier, sont parvenus à produire en coupant méthodiquement un rayon de lumière qui tombe sur une ampoule de verre. Le disque tournant de ces physiciens n'était-il point remplacé par les nuances parallèles qui marchaient avec une grande rapidité, et qui couvraient certaines bandes rectilignes pendant un

temps assez régulier pour produire des effets de synchronisme bien notables?

Comme ces explications peuvent paraître extraordinaires à quelques-uns de nos lecteurs, nous prendrons la liberté de les renvoyer pour plus amples renseignements aux articles que nous avons publiés à ce sujet dans Y Electricité de la fin de 1880 et du commencement de 1881, et à la note qui est en bas de la présente page 4 .

1. Le passage suivant, dû an docteur Raulin, ancien membre de l'Académie des sciences, et imprimé dans le Bulletin de Ferussac* prouve que Ton observe des fruits semblables sur les bords de l'Orénoque (Voir le tome XI du Bulletin universel de Firussac, page 52).

Au mois de mars 1824, je me trouvais avec M . Rivero, au village de Cariben. sur l'Orénoque. Après avoir parcouru le Meta depuis ses sources jusqu'à l'embou' hure, M. Boussingault. qui devait faire le voyage avec nous, avait été forcé d'y renoncer, ayant été saisi au moment de l'embarquement d'une maladie grave, maladie à laquelle, à notre retour, nous faillîmes tous successivement succomber.

Nous avions achevé nos opérations, déterminé la position des points principaux de la rivière, et nous nous préparions au retour. N'ayant pu trouver dans le village de Cariben les provisions dont nous avions besoin, je résolus d'en aller chercher à Parorama. Cette lie qui, pendant toute l'année, est déserte ou visitée seulement par quelques hordes errantes de Guagibos, était alors le lieu de réunion d'une multitude d'Indiens de tribus différentes, qui y venaient de bien loin pour prendre part à la récolte des œufs de tortues.

Le» blancs qui se rendent chaque année à cette plage pour trafiquer avec les Indiens indépendants n'étaient pas encore arrivés. Je ne pus donc me procurer autre chose qu'un peu de cassave, de miel et un cruchon d'eau-de-vie pour nos rameurs. J'étais presse de revenir à Cariben, car, ayant le dessein de remonter le Meta jusqu'à Guanopolo. il fallai profiter des brises périodiques, brises qui étaient alors près de cesser avec la saison sèche; toutefois je ne pus m'empêcher de m'arrêter pour examiner un rocher qui avait fixé mon attention lors de mon premier pas sage. Ce rocher, connu dans les récits des missionnaires sous le nom de Castillo, est situé sur la rive gauche de l'Orénoque. C'est la terminaison d'une chaîne de montagnes granitiques qui, après s'être abaissée graduellement en s'approchant de la rivière, se relève tout à coup et vient se terminer par cette masse dont le pied est battu par les eaux. Vu du bateau, ce rocher m'avait paru forme de courbes parallèles entre elles, une stratification dans les granités était un phénomène trop intéressant pour ne pas l'observer de près.

Je débarquai donc, et d'abord j'aperçus qu'entre les fissures qui semblaient diviser la masse, et qui étaient inclinées de 18 à 20 degrés sur l'horizon, il y avait d'autres lignes sensiblement parallèles aux premières, mais distinctes seulement par leurs couleurs, car, du reste, elles étaient

Quoi qu'il en soit, celte observation m'a confirmé dans l'opinion que les phénomènes du prétendu photophone étaient uniquement produits par Faction de la chaleur et que la lumière n'y intervenait que d'une façon indirecte comme cause d'échauffement.

Tous les phénomènes observés depuis lors semblent concourir à me donner raison. C'est surtout à cette belle ascension que je dois de ne point être tombé dans l'erreur de presque tous les physiciens, erreur si commune peut-être, si naturelle que la plupart n'en sont point encore revenus.

de niveau avec la surface du rocher. Je reconnus que les lignes étaient des espèces de filons de quartz qui tantôt conservaient une même largeur dans toute leur étendue et tantôt offraient ça et là des renflements subits.

En examinant les fissures, je vis qu'aux, endroits oii elles s'étaient fermées, la roche, au lieu d'être composée de feldspath, de quartz et de mica complètement cristallisés, avait ces trois éléments complètement séparés.

Le plus tendre des éléments, le feldspath, avait moins résisté que l'ensemble des trois, de sorte que c'était son érosion par l'action atmosphérique dans les lieux oii il était isolé qui avait donne naissance aux fissures que j'apercevais...

Je desirais emporter quelques échantillons des divers accidents que présentait le granit dans ce bloc ; pour cela, je gravis la pente afin de trouver quelques morceaux saillants que je pusse détacher en frappant. La surface était glissante, et je fus oblige de quitter ma chaussure ; cependant, malgré cette précaution, je faillis tomber, et je ne repris l'équilibre qu'après être arrivé e*n deux ou trois sauts jusqu'aux bords de la rivière. Dans un de ces bonds, je touchai un mamelon qui, à ma grande surprise, rendit un son plein prolonge, tout à fait analogue à celui qu'on produit en frappant avec les doigts un piano dont le couvercle est levé. J'essayai de reproduire le son. J'y réussis à différentes reprises, mais je ne l'eus jamais aussi fort que la première fuis, probablement parce que la percussion fut moins vive...

Je ne doute point quo ces bruits ne soient de même nature que ceux qu'on a entendus diverses fois au lever du soleil sur la pierre de Carithana : car ce rocher, voisin du Castillo, est placé dans des circonstances toutes semblables.

La preuve que ces sons se produisent dans les points ou il y a des lames exfoliées, c'est que les missionnaires donnent aux pierres sur lesquelles on les entend le nom de laxos de musica. Le mot de laxo signifie une pierre plate. Or, il est évident qu'il n'y a que l'exfoliation d'un bloc qui puisse donner des fragments de cette forme allongée et étroite.

Il y a tout lieu de penser que ce démembrement ne s'opère pas d'une manière continue, mais qu'elle a lieu par une suite de craquements. Mais, de toutes les causes qui peuvent déterminer ces bruits, il n'y en a pas de plus puissante que l'inégalité de température entre la lame superficielle et la couche sous-jacente.

Quoi qu'il en soit, je tirai de l'audition de ce bruit étrange qu'il était nécessaire de nous rapprocher de terre, afln'd'éviter d'être lancés dans l'Océan dont nous devions être assez voisins.

M. Perron céda à mes représentations et cessa de jeter du lest, ce qui suffit pour que le ballon s'abaissât presque jusqu'au niveau de la cime d'une chaîne de collines qui traversait J'horizon dans une direction perpendiculaire à notre trajectoire et que je soupçonnais d'être le cordon littoral.

Grâce à cette manœuvre, nous n'avons point aperçu les vagues jusqu'au moment où nous avons traversé la chaîne. Alors le spectacle a été aussi soudain que grand

M. Poey, très habile météorologiste, bien connu par des recherches ingénieuses sur les éclairs en boule et sur les nuages, nous a raconté qu'il a entendu trois fois, à l'observatoire de la Havane dont il fut longtemps directeur, une sorte de son musical produit dans l'air par une cause inconnue, et que, peu de temps après, une tempête était venue se déchaîner. Son nègre lui ayant dit qu'il avait entendu un grand bruit dans l'air, M. Poey lui annonça qu'un orage allait ae déchaîner, et la prédiction ainsi faite se trouva réalisée.

Un ingénieur des ponts et chaussées espagnol, qui avait habité la Havane vingt ans auparavant (1834), avait recueilli des faits analogues et les avait publies dans un livre qui avait excité l'incrédulité la plus vive.

Ces sons, au lieu d'être égaux et uniformes, comme ceux que nous avons entendus, allaient en croissant.

Mais, maigre cette différence saillante et dont nous ne chercherons pas à diminuer l'importance, n'y a-t-il pas entre les deux phénomènes une certaine analogie?

Le lendemain de notre ascension commença une grande tempête qui dura plusieurs jours; toutefois elle ne se déchaîna que cinq ou six heures au moins après notre descente, de sorte qu'on ne peut supposer que nous ayons enteudu l'arrivée du vent régnant déjà dans la haute atmosphère.

La production du son à l'aide d'une pelle à feu reposent sur une masse de plomb, n'est point la soûle expérience dont la théorie du photophone doive tenir compte.

Nous trouvons d'autres exemples de sons produits par l'action d'une chaleur intense sur des objets de petite dimension. Voici comment s'ex* prime M. Pinaud, I" volume des Comptes rendus, page 281 :

Le 26 mai dernier, je travaillai à la lampe d'emailleur pour construire an thermomètre différentiel. Je soufflais une petite boule à l'extrémité d'un tube de verre d'environ trois millimètres de diamètre. La boule était encore très chaude quand j'abandonnai le tube à lui-même; aussitôt j'en* tendis un son d'une faible intensité, mais très aigu, qui s'affaiblit graduellement et s'éteignit avec la chaleur de la boule.

et impressionnant. Nous avions devant nous toute la baie de Bedmanton s 1 étendant de Portsmouth et Porsea-lsland jusqu'à Southampton et une partie de Spitehead.

Il était presque impossible de craindre aucun danger en assistant à une scène pareille, et Perron hésitait à ouvrir la soupape, parce qu'il craignait que le ballon anglais, ayant plus de terre devant lui, ne gagnât la joute. Havant nous barrait aussi notre route, et ses maisons pouvaient se changer en écueils si nous prenions terre au vent de ce village.

Quand nous ouvrîmes la soupape, il était trop tard pour toucher terre, et nous continuâmes notre route dans la direction de petites îles basses qui sont marquées sur les cartes de l'Amirauté, et désignées sous le nom de Bedmonton-Ground parce qu'elles dépendent théoriquement de cette paroisse. Mais ces quelques arpents de terre où poussent de maigres buissons n'appartiennent en réalité à personne. La route pour s'y rendre est trop difficile pour que les bergers de la côte s'avisent d'y faire paître leurs troupeaux.

Nous jetâmes le reste de notre lest, et notre descente se ralentit, mais point assez cependant pour empêcher le premier choc d'avoir lieu dans un chenal dont la largeur est de quelques centaines de pieds.

Nous laissâmes également tomber le guide-rope, qui n'avait été que partiellement développé, et le vent nous poussa dajis la portion oblique que présente notre gravure, ce qui montrait que notre vitesse avait grandement diminué par le frottement sur les vagues.

Cette expérience est de quelque importance pour les aéronautes; en effet, elle montre que le guide-rope, partiellement développé en mer, peut servir aussi bien qu'à terre quand on lui donne tout son développement, et peut-être avec plus d'avantages.

Quand le chenal fut passé, Perron et moi nous ouvrîmes la soupape et nous lançâmes le grappin. Il s'accro»

cha dans les buissons qui couronnent l'île, et le ballon fut étendu sur le sable qui, sous le vent, était encore couvert d'un peu d'eau.

Il était cinq heures dix-neuf minutes, et pendant deux ou trois minutes nous continuâmes à ouvrir la soupape en tirant sur la ligne.

Quand une quantité suffisante de gaz se fut échappée Perron sortit de la nacelle pour détacher les bandes de caoutchouc et nous délibérâmes sur les mesures à adopter pour protéger le ballon contre les effets de la prochaine haute mer.

Le seul parti à prendre était de le porter sur l'île et de le placer au-dessus du point qu'atteignaient les hautes mers, mais nous n'étions point assez forts pour essayer de le faire.

Heureusement nous avions été aperçus par un certain nombre d'ouvriers employés aux réservoirs de la Compagnie d'eau de Bedmonton, qui vinrent un à un à Qotre aide. A cinq heures quarante minutes, nous en comptions neuf autour de nous.

Nous commençâmes par plier notre ballon conformément aux règles de l'Académie d'aérostation météorologique, et nous le portâmes sur le sommet de l'île.

Ceci fait, le commandant Cheyne nous conseilla de gagner un endroit où nous pourrions trouver des voitures pour nous rendre à Portsmouth, et un bureau télégraphique pour communiquer avec la presse de Londres.

Cette partie du travail était réellement difficile, nous n'atteignîmes la terre qu'après avoir marché dans le sable et dans l'eau jusqu'aux genoux Si nous n'avions pas pris pour guides nos ouvriers, nous n'aurions point été à même de découvrir notre route dans les ténébreux' marécages qui nous enveloppaient.

Mais si nous n'avions point rencontré cette aide inattendue, nous serions restés toute la nuit dans l'île en nous chauffant avec des herbes marines ; nous

aurions soupe avec le vin et les gâteaux que le capitaine Pim avait eu l'obligeance de nous apporter au Palais de Cristal, et nous aurions attendu que le salut vînt nous chercher.

Nous donnâmes tous ces vivres à nos hommes en reconnaissance de leurs services, et nous bûmes avec eux une rasade à la ronde, à l'imitation de ce que nous avions fait la veille au banquet du lord-maire.

Si nous avions manqué cette île nous pouvions peutêtre avoir la chance de descendre plus près de Portsmouth de l'autre côté de la baie, si le vent nous avait poussés au large nous avions encore la chance d'attraper l'île de Wight.

En tout cas, notre résolution était prise de ne pas renouveler inutilement notre tentative de descente. Nous devions laisser pendre nos agrès dans l'eau afin de nous maintenir le plus longtemps possible dans les parages fréquentés par les navires et attacher notre appendice pour empêcher la rentrée de l'air.

Evidemment nous étions fort heureux de ne point être obligés de faire une épreuve après tout si hasardeuse. Nous le fûmes bien davantage quand nous apprîmes que nous avions trouvé notre île dans le voisinage de sables mouvants où nous aurions pu être engloutis et que grâce à la partie maritime de notre trajet, nous n'avions point perdu la partie. Les deux ballons étaient descendus à une distance tellement pareille que les experts nommés par la Société des Ballons de Londres n'avaient point été à même de désigner le vainqueur.

Les pages précédentes étaient écrites et même imprimées, lorsque nous avons eu inopinément l'occasion de nous rendre à Londres pour étudier les préparatifs de l'exposition internationale du Palais de Cristal, à

laquelle nous nous intéressons vivement en qualité de rédacteur en ch«f de YEleclricilè.

Nous avons naturellement cherché à profiter de cette occasion pour éclairer un mystère, dont la solution était si importante pour le progrès d'un art auquel nous avons consacré une grande partie de nos loisirs, depuis une vingtaine d'années.

Nous avons donc profité de notre séjour à Londres

pour nous mettre en rapport avec notre ami M. Le Fevre,

. président de la Société des ballons d'Angleterre, qui

avait déjà pris l'initiative d'une sorte d'enquête sur

le sort de M. Walter Poweii.

La Société des ballons étant en vacances à cause des fêtes de la Noël, M. Le Fevre a bien voulu nous convoquer, à notre demande, un meeting extraordinaire auquel il a convoqué d'urgence les principaux aéronautes anglais.

Nous nous sommes donc réunis sous sa présidence, dans une des salles de Royal aquarium ; en nombre restreint, mais à l'exception de M. Coxwell qui n'avait pu être prévenu à temps, on y trouvait MM. Adams, Barker, Simnons, Wright, etc., en un mot, tous les hommes d'art, dont le nom est populaire de l'autre côté du détroit, et dont quelques-uns sont familiers même aux amateurs français.

Nous avons reconnu de plus le colonel Frédéric Brine, du corps de génie britannique, qui, saisi d'une noble ardeur, s'apprête à traverser la Manche comme Blanchard , Monck, Masson, le duc de Brunswick et Green l'ont fait avant lui.

J'ai commencé par exprimer au nom de la Société à laquelle j'appartiens, et en celui des aéronautes français, qui certainement ne démentiront point la sympathie que j'éprouvais pour le sort d'un homme qui, dans une haute position sociale, avait fait de l'étude des questions aériennes la principale de ses préoccupations.

Je fis remarquer que le temps écoulé, depuis la catastrophe, était trop considérable pour qu'il fût désormais permis d'espérer qu'on retrouverait vivant cet intrépide voyageur aérien, et je demandai à l'assemblée de vouloir bien ouvrir la discussion sur les causes seules du malheur que nous déplorions.

Mes paroles furent accueillies avec une chaleureuse sympathie, que j'ai toujours rencontrée en Angleterre, chaque fois que j'ai fait vibrer les idées généreuses de progrès, et une des discussions les plus animées, les plus intéressantes auxquelles j'ai jamais assisté, commença immédiatement.

Je dois ajouter qu'il ne vint à personne l'idée d'incriminer la conduite du capitaine Templer qui, se trouvant inopinément en présence d'une situation imprévue, a été obligé d'agir sans avoir eu le temps de refléchir, peut-être même sans s'être rendu complètement compte des décisions qu'il avait prises. En effet, les différentes parties d'un drame aérien se succèdent avec une rapidité si terrible, que l'acteur se trouve souvent dans la situation d'un homme qui rêve et qui ne peut distinguer la chimère de la réalité !

C'est même la succession rapide de scènes et des incidents les plus divers qui constitue, dans les circonstances ordinaires, le principal charme des voyages aériens , et qui fait que les esprits un peu bien doués oublient toujours le danger très réel qu'ils courent en les exécutant.

Je dois cependant reconnaître que l'opinion générale fut loin d'être favorable au récit que nous avons rapporté plus haut, et que les doutes que nous avons émis se sont fait jour de plusieurs côtés.

Il était bien naturel qu'il en fût ainsi ; en effet, quoique les personnes qui assistaient à cette délibération aient participé peut-être à plusieurs milliers d'ascensions, il n'a été possible de citer que trois

exemples d'un voyageur sorti, malgré lui, de la nacelle à la suite d'un choc produit pendant l'atterrissage.

Un de ces accidents si rares est raconté par M. Tissandier dans Mes Ascensions. L'un des passagers de son aérostat, qui montait en ballon pour la première fois, fut renversé par le choc, et heureusement pour lui, tomba sur une pelouse. L'aéronaute Wright fut témoin d'un fait analogue dans la première ascension qu'il exécuta, alors qu'il ignorait presque l'usage des différents agrès II ajouta que cette chute inattendue d'un de ses passagers amenant une ascension rapide à laquelle il ne s'attendait point , le jeta dans un embarras que chacun comprendra.

L'aéronaute Barker nous raconta qu'il tomba luimême de la nacelle, mais ce fut à la fin d'une ascension malheureuse, pendant laquelle il avait été lancé à plusieurs reprises contre des murailles, et reçut tant de coups sur la tête qu'il avait perdu complètement connaissance. Quand il se réveilla, il était étendu sur le sol, et son ballon avait disparu ! ! !

On est donc porté à penser que le capitaine Templer, se trouvant en présence de l'Océan plus rapidement qu'il ne l'avait pensé, essaya une manœuvre difficile qui ne peut réussir que quand on est seul, ou accompagné de gymnastes expérimentés.

Il a voulu, suivant toute probabilité, tenter l'évacuation du ballon. Il se sera donc laissé couler hors de la nacelle qui traînait sur la tranche ,en criant à ses deux passagers de l'imiter, et sans lâcher la corde de la soupape.

Cette manière de sortir de la nacelle est toujours hasardeuse, même quand on est seul, mais il est facile de comprendre qu'elle devient singulièrement épineuse quand la nacelle est occupée par plusieurs passagers qui n'ont point l'expérience suffisante pour s'y prêter de façon qu'elle réussisse.

En effet, il faut alors que tous ceux qui veulent

évacuer le ballon, sautent à terre au même instant physique.

C'est le choc contre la terre qui me paraît susceptible de donner le signal avec une précision suffisante.

Du reste, il y a, en ce moment, un court instant de repos, dont les voyageurs aériens peuvent certainement tirer parti s'ils sont assez alertes.

Il s'écoule toujours une fraction notable de seconde avant que l'aérostat ne reprenne son vol, et pendant cette fraction de seconde, des hommes alertes, exercés, déterminés, pourront presque toujours débarquer en faisant un saut périlleux.

Mais malheur h celui qui resterait en arrière et n'aurait point obéi avec la môme promptitude que ses compagnons. En effet, celui-là périrait infailliblement.

Tout bien considéré, j'estime que c'est à un retard de ce genre qu'il faut attribuer la perte du malheureux membre du Parlement.

M. Gardner ayant sauté à peu près au moment où le capitaine Templer lui disait de le faire, est tombé de quelques mètres de hauteur et s'est cassé les jambes. Le dessin que nous donnons et qui a été exécuté d'après nature, fait parfaitement comprendre ce qui a dû se passer.

Le ballon obéit si vite à la loi d'équilibre que le Saladin s'est trouvé en un clin d'œil à une hauteur trop considérable pour que M. Powel pût songer un seul instant à suivre l'avis désespéré qui lui était donné.

La situation s'est en outre compliquée par une circonstance malheureuse, qu'il nous reste maintenant à expliquer.

En tombant, en sautant ou en se laissant glisser à terre, le capitaine Templer n'a point quitté la corde de la soupape; c'est probablement à cette prévoyance que M. Gardner doit d'avoir pu sauter.

Mais délesté du poids de ce second passager, le Sa» ladin a bondi avec une force telle que la corde de sou-

pape a été arrachée des mains du capitaine Templer.

Ce malheur ne serait point évidemment arrivé si la corde, au lieu d'être lisse, avait été garnie de nœuds permettant au brave officier de se cramponner.

Mais il est à supposer que le choc funeste, qui a triomphé de sa force musculaire, a été accompagné de la rupture des ressorts qui sont destinés à assurer la fermeture de la soupape.

Le Saladin a donc été, suivant toute probabilité, lancé dans l'espace avec une force considérable, mais en même temps avec une soupape béante par laquelle le gaz disparaissait rapidement.

L'impulsion a été si vive que le ballon a bondi à une hauteur de plusieurs centaines de mètres, mais pour retomber avec la vitesse d'un aérolithe se précipitant à tire-d'aile dans l'Océan, au-dessus duquel le vent l'avait poussé.

Il n'a pu avoir, comme nous le supposions primitivement , aucun traînage maritime. Le malheureux membre du Parlement d'Angleterre n'a point eu le temps de chercher à se soutenir au-dessus des flots.

11 a été englouti, sans coup férir, à la suite d'un choc terrible , dont les traces ont été retrouvées par les dragueurs dans les baies voisines de Bridport.

En effet, on a fini par découvrir un morceau d'une planche qui avait fait partie de la monture d'un des thermomètres du Saladin. Cette planche n'avait pu être brisée que par un choc violent produit sur le fond de la mer où la nacelle avait dû pénétrer.

Le malheureux Powell avait été, lui aussi, broyé par cette épouvantable secousse, car sa tête avait porté violemment sur cette planche, où la trace du terrible contact se trouvait encore. A l'un des clous qui la garnissait, on avait découvert plusieurs cheveux identiques à ceux qui lui avaient appartenu.

Quoique le doute ne soit plus désormais possible sur l'issue de la catastrophe, et que le cadavre de Walter

Powell ait dû être mis en lambeaux sur les roches où il a été roulé, son siège au Parlement restera vacant. Sa famille ne pourra entrer en possession de ses bien s qui seront administrés par un séquestre judiciaire, le coroner ne pourra ouvrir d'enquête judiciaire sur sa disparition, afin de conserver la mémoire d'un cœur ardent aussi important. La Société des Ballons d'Angleterre a décidé qu'une pyramide serait érigée, à la suite d'une souscription publique, à l'endroit où le Saladin a touché terre pour la dernière fois.

Nous nous sommes associés de grand cœur à cette délibération, au nom de la Société que nous représentons.

Mais comment éviter le retour de semblables catastrophes?

La Société des Ballons d'Angleterre a émis deux vœux fort sages qu'il est bon de rapporter, et sur lesquels il ne sera point superflu d'attirer l'attention du gouvernement français.

Le premier, c'est que les ascensions à grande hauteur, dépassant par exemple le niveau de trois mille mètres, ne soient jamais exécutées qu'à une grande distance de l'Océan, afin que les aéronautes ne soient jamais exposés à se trouver en présence de la mer à l'issue d'une ascension, du moment où toutes leurs ressources en gaz et en lest se trouvent épuisées.

Le second c'est que, dans tous les cas où il est possible que l'aérostat soit poussé au-dessus de la mer, on le grée avec les engins de sauvetage et les apparaux dont l'efficacité a été reconnue.

Tous les journaux anglais ont reproduit ces vœux, et leur ont donné une publicité fort nécessaire à une époque où l'on se propose d'organiser une expédition aéronautique au pôle nord, entreprise dont l'issue funeste ne saurait être mise en doute sans nouveaux progrès dans l'art de construire ou de manœuvrer les aérostats.

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