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DE CANTERBURY AU MILIEU DE LA MANCHE

L'expédition qui n'était qu'un projet lorsque nous avons été en Angleterre pour nous enquérir du sort du malheureux Powell, a été exécutée le 4 mars dernier par le colonel Brine et M. Simmons, membres de la Société des ballons de la Grande-Bretagne.

Les deux expérimentateurs sont partis de Canterbury, ville qui se trouve à 25 kilomètres au Nord-Ouest de Douvres et à 20 kilomètres au Sud-Ouest de Ramsgate.

L'expérience a été exécutée d'une façon très scientifique par M. Brine et Simmons, qui ont fait preuve d'un grand sang-froid dans des circonstances assez difficiles. Sous un certain sens elles n'ont pas réussi, puisque les deux aéronautes anglais ont été rapatriés par le paquebot le fbam, faisant le service de Calais à Douvres, mais elle a parfaitement établi quelques faits intéressants et confirmé d'une façon assez remarquable la justesse des observations que nous avons présentées dans les pages précédentes.

Elle constate le peu de danger des descentes en mer quand le ballon qui sert à les opérer est en bon état et qu'il est manœuvré d'une façon intelligente.

En effet, il était 2 h. 30 min. lorsque M. le colonel Brine et M. Simmons, se voyant entraînés par un courantSud- Ouest, ont préféré tous les hasards d'une descente en

mer à la continuation d'un voyage qui les conduisait infailliblement dans la mer du Nord, à 3 heures 5 min. le Foam renversa sa machine pour aller à leur secours et à 3 heures 1/2 le capitaine Jutelet donnait le signal de reprendre la marche vers Douvres où Ton arrivait avant quatre heures.

Comme la nacelle était entourée d'une bouée en liège, ils ont été assez complètement soutenus par leur nacelle et leur ballon pour n'être entrés dans l'eau que jusqu'aux genoux, ce qu'ils auraient même pu probablement éviter s'ils étaient montés dans le cercle.

Le capitaine du Foam a suggéré un excellent moyen pour dégonfler en mer: dès que le ballon se trouve à proximité du bord, et que les aéronautes ont quitté leur frêle panier, il est sage de ne plus se servir de a soupape, mais de pratiquer une ou deux saignées dans l'étoffe. Il serait imprudent de conserver longtemps une masse de gaz dans le voisinage d'une cheminée qui lance souvent des étincelles, et cela sans autre avantage que d'éviter quelques déchirures insignifiantes. En général, même à terre, l'on peut reprocher aux aéronautes d'être trop craintifs pour la peau de leur ballon. Ils faut qu'ils se décident à le moins épargner "quand c'est sur les champs infinis de l'Océan qu'ils exécutent leur descente. Gomme ils ne rencontrent pas de propriétaires avides leur demandant une compensation pour leurs récoltes, ils peuvent bien supporter la légère dépense de quelques reprises, car, dans l'espèce, on ne pourra pas dire qu'elles sont tout à fait perdues.

Le capitaine Jutelet a fait une observation très précieuse pour l'avenir des ascensions maritimes ; quoique la brise tendit à fraîchir et filât peut-être avec une vitesse de huit ou dix nœuds, la nacelle offrait tant de résistance au vent que le ballon ne faisait que deux nœuds, et que la moindre embarcation aurait'pu le rejoindre.

11 est bon d'ajouter que même dans les plus grandes profondeurs, la hauteur de l'eau ne dépasse point soixante-dix mètres, de sorte que partout dans ces parages, une ancre accrochée au bout d'un guide-rope a la chance de prendre et d'arrêter le mouvement de translation de l'aérostat. C'est ainsi que le célèbre aéronaute Green s'est sauvé dans une ascension scientifique qu'il exécutait en 1850 et dans laquelle il avait été entraîné en pleine mer. L'ancre ayant mordu sur des rochers situés à de grandes profondeurs, il a pu attendre sans danger l'arrivée d'un remorqueur expédié de Ramsgate.

M. Simmons a eu le tort, facile à excuser, de se laisser influencer par les avis du bureau météorologique de Londres, qui ne paraît pas se rendre beaucoup mieux compte des situations atmosphériques que le bureau de Paris, et qui. compte beaucoup trop sur l'exactitude de formules que Ton peut dire quotidiennement démenties par l'expérience.

Depuis le milieu de février nous nous trouvions dans une période de changements constants où les brises du Sud ont une tendance constante à prévaloir. Nous n'avions point eu une seule de ces périodes accusées de vent du Nord, sans lesquelles il est peu raisonnable de croire à un succès.

Il faut d'autant plus se préoccuper de choisir une période bien stable que le vent du milieu du Pas de Calais possède une tendance invariable à suivre le détroit, c'est-à-dire à faire filer le ballon, soit dans la direction de la pleine Manche, soit dans celle de la mer du Nord ; c'est une circonstance dont les physiciens qui restent à Londres ou à Paris ne peuvent se rendre compte mais qui nous a été signalée par tous les pilotes que nous avons interrogés quand nous nous sommes enquis des moyens de tenter l'expérience.

Nous apprenons avec plaisir que notre ami , M. Wright, le champion anglais dans la lutte aérienne

du Palais de Cristal, a l'intention de tenter de nouveau l'expérience en partant d'Ashford, petite ville située à l'ouest de Canterbury.

Il est probable qu'il cherchera ses courants à une altitude assez grande pour que l'influence de la surface ne puisse s'y faire sentir. Si la fortune le favorise un peu mieux que ses prédécesseurs, il pourra facilement réussir, même dans le cas où quelque invention nouvelle ne viendrait pas faire des ballonà, pendant la belle saison, un agréable auxiliaire des bateaux à vapeur.

En tout cas, son expérience ne saurait avoir d'issue funeste s il montre dans les situations difficiles autant de sang-froid que MM. Brine et Simmons à qui l'Acadé mie daérostation nous a confié l'honorable tâche d'écrire une lettre de félicitations.

Semées d'îles et parcourues par des myriades de navires, les mers étroites semblent destinées, par la nature, à servir de champ de manœuvre pour les aéronautes expérimentés. Mais c'est seulement après s'être exercés à les traverser dans tous les sens qu'ils pourront, sans coupable témérité, se lancer sur l'Atlantique et même sur la Méditerranée. Autrement leurs tentatives ne sauraient être trop sévèrement condamnées.

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