XVI INTRODUCTION
J'ai résumé fidèlement, et parfois dans les termes dont il use lui-même, les arguments allégués par Lacabane et qui ne sont peut-être pas aussi décisifs qu'il le croyait. Ce qui se trahit visiblement, dans tous les passages cités ci-dessus, c'est l'inspiration constante et directe de Charles V. Il est possible que Pierre d'Orgemont, ou tout autre dont nous ignorons le nom, ait traduit ainsi à plusieurs reprises, et de façon significative, ses sentiments personnels. Il est plus certain encore que le rédacteur officiel de la chronique a exprimé, par ordre et très exactement, la pensée de son maître. Jamais le Roi n'a pardonne aux meneurs des Etats la contrainte matérielle et morale que le Dauphin avait subie, les humiliations et les froissements qui lui avaient été prodigués. Il ne sacrifia qu'à son corps défendant les officiers qu'il fut obligé de destituer. Aussitôt qu'il se sentit le plus fort, il les rétablit dans leurs charges et les vengea lui-même, en prononçant de sa bouche, en pleine audience du Parlement, l'arrêt de réhabilitation.
Après avoir constaté que la carrière, bien connue, de Pierre d'Orgemont confirme toutes les inductions tirées du texte de la dernière partie des Grandes Chroniques et permet de lui en attribuer la rédaction, Lacabane cite le mandement royal, d'où résulterait la preuve certaine que le chancelier est l'auteur de la chronique de Jean II et de Charles V. On sait que dans ce mandement il est question « des chroniques de France et de celles qu'a faites notre amé et féal chancelier ». A première vue, ces mots
l'an LVII, et que il les avoit tousjours trouvez bons et loiaus; mais l'evesque de Laon et les tyrans traistres, qui lores avoient entrepris le gouvernement, li firent faire par contrainte, si comme il dist lors, et les restitua en leurs estaz et renommées. »
INTRODUCTION. xvii
paraissent simples et clairs. En réalité, la vraie signification en est obscure et incertaine. Que faut-il entendre ici par Chroniques de France? Où commençait l'œuvre propre de Pierre d'Orgemont et quel a été son véritable rôle, car l'acception du verbe faire est des plus larges et des plus vagues? Le chancelier a-t-il tenu lui-même la plume, ce qui est douteux à priori, un personnage de son importance n'ayant guère le loisir de s'adonner à une pareille besogne? Sa tâche s'est-elle bornée, comme il semble plus probable, à diriger et à contrôler le travail d'un rédacteur anonyme? Bien des questions préjudicielles se posent, qui ne sont pas résolues le moins du monde, et, tant qu'elles ne l'auront pas été, il sera prématuré de parler d'une chronique de Pierre d'Orgemont ^ Qu'on se rappelle le vers qui termine un de nos plus vieux poèmes épiques :
Ci fait la geste que Turoldus declinet^.
Il semblerait bien que cette courte phrase dût donner la
1. S'il était établi, — ce qui est au moins douteux, — que la relation du voyage de l'empereur Charles IV à Paris et le corps de la chronique sont du même auteur, on pourrait tirer d'une courte phrase de cette relation un argument très fort contre l'attribution de la chronique à Pierre d'Orgemont. Dans la soirée du 5 janvier 1378, le roi de France et l'Empereur eurent ensemble un long entretien secret, auquel ils n'admirent en tiers que le seul chancelier de France. Ce n'est qu'au moment de se séparer, — après une conférence de trois heures, — qu'ils firent entrer le chancelier de l'Empereur. « Des paroles ne des besoignes dont ilz parlèrent ne scet on riens », note le narrateur anonyme, qui relate avec tant de détails toutes les circonstances de la visite impériale [Chronique des règnes de Jean II et de Charles V, t. II, p. 229). Pareille phrase n'a pu tomber de la plume du chancelier d'Orgemont, puisqu'il a été mis dans la confidence des propos échangés entre les deux monarques.
2. La chanson de Roland, éd. de Léon Gautier, 7« éd. Paris, 1880, in-18, v. 4002.
xvm INTRODUCTION.
clef d'une énigme irritante, et cependant elle contient peu de mots dont le vrai sens ne ])uisse être sujet à discussion. Qu'est-ce qu'une geste? Quelle est la signification du verbe décliner? Qui était Turoldus? Si nous étions fixés sur ces différents points, peut-être connaîtrions-nous l'auteur de la Chanson de Rolande
Donc, sans rejeter de façon absolue l'opinion de Lacabane, il ne convient de l'accueillir qu'avec réserve, comme une hypothèse ingénieuse, plausible si l'on veut, mais nullement démontrée.
Ce n'est pas la seule qui ait été émise pour expliquer la composition de la dernière partie des Grandes Chroniques. Gaston Rajnaud, l'éditeur des poésies d'Eustache Deschamps 2, a supposé que Pierre d'Orgemont, à ses yeux l'historien incontesté du roi Jean, avait eu un collaborateur et un continuateur pour le règne de Charles V et les premières années du règne de Charles VP. Ce collaborateur aurait été Eustache Deschamps lui-même, auteur d'un « Livre de mémoire », dont il parle à plusieurs reprises, huissier d'armes et temporairement au moins historiographe en titre de la cour de France. L'opinion de Gaston Raynaud, coname celle de Lacabane, est séduisante par certains côtés, mais, ainsi que le reconnaissait loyalement celui qui l'a proposée, aucun argument décisif ne saurait être apporté pour la justifier^. Ce qui ressort de la comparaison
1. La chanson de Roland, p. xxi. Cf. Jos. Bédier, Les légendes épiques. Recherches sur la formation des Chansons de geste, t. III. Paris, Champion, 1912, in-8°, p. 190, 387.
2. Œuvres complètes d'Eustache Deschamps, publiées par G. llaynaud pour la Société des anciens textes français.