INTRODUCTION. XXXV
chancelier au beau milieu de la chaussée, le « ruisseau de la pluie » s'écoulait « au travers du corps » de la victime, et le rédacteur de la chronique, peut-être un témoin du drame, se complaisant dans ses souvenirs, n'a eu garde d'omettre ce dernier outrage ^ .
Le manuscrit français 2813 se présente à nous avec une très riche parure de miniatures. Nous n'en dirons rien ici, car ces miniatures seront reproduites et décrites dans un volume distinct.
La chronique des règnes de Jean II et de Charles V a été imprimée dès le xv^ siècle, comme partie intégrante des Grandes C^ironiques de France, en des éditions dont le texte, fort incorrect, a été utilisé par nos anciens historiens'-^. C'est ainsi que se sont propagées et perpétuées longtemps les fables relatives à l'origine des Francs et à leur établissement en Gaule. Mais tout n'est pas légende dans cette vaste compilation, et les érudits des siècles passés avaient parfaitement reconnu l'originalité et la valeur exceptionnelle de telle ou teUe partie de ces chroniques. Secousse, notamment, en composant ses savants mémoires sur Charles le Mauvais, avait tiré bon parti de la chronique des règnes de Jean II et de Charles V.
Depuis longtemps les éditions gothiques sont délaissées et l'on ne connaît plus que l'édition de Paulin Paris •^. Elle
L Chronique des règnes de Jean II et de Charles V, t. I, p. 215-'216 : « ... et tantost fu despoilliez tout nu, et demoura longuement eu tel estât sus les quarreaux, ou milieu du ruyssel de la pluye qui couroit au travers de son corps... »
2. Éd. de Pasquier Bonhomme. Paris, 1476, 3 vol. iu-fol.; d'Anthoine Vérard. Paris, 1493, 3 vol. in-fol.
3. Les Gravides Chroniques de France selon ce qu'elles sont conservées en l'église de Saint-Denis en France. Paris, Techener, 1838, 6 vol. in-8''.
XXXVI INTROnUCTION.
a ou le très grand mérite de rendre plus accessibles des textes d'un intérêt inégal, mais parfois de premier ordre, et dont on no trouverait nulle part ailleurs l'équivalent. Elle est loin cependant de répondre à l'idèè que nous nous faisons d'un texte scientifiqueniont établi. Elle n'est même pas telle qu'on aurait pu l'attendre de l'orudit qui l'a préparée. P. Paris a connu à peu près tous les manuscrits, conservés à Paris, qu'il était utile de comparer les uns avec les autres. Ceux qu'il n'a pas décrits à la fin du tome VI de sa publication, — lequel contient précisément la chronique de Jean II et de Charles V, — ne sont ni les plus corrects, ni les plus complets. Mais il a dressé son texte, — à s'en rapporter à lui-même, — d'après une méthode assez incertaine et avec un éclectisme, il faut le dire, le plus souvent mal inspiré.
Il a reconnu, — et en eflet elle éclate aux yeux, — la supériorité du manuscrit français 2813 (ancien 8395). On ne saurait être plus net à cet égard qu'il ne l'a été lui-même ; son propre témoignage ne laisse aucune place à l'équivoque : « Cet exemplaire, écrit-il dans un passage où des assertions, plutôt téméraires, s'associent à des vues très justes, cet exemplaire, sans aucune espèce de contredit, offre de toutes les leçons la plus belle, la plus complète, la plus rigoureusement correcte. Elxécuté pour la plus grande partie sous les yeux de Charles V par son plus habile calligraphe, Jean du Trévoux, et destiné à faire autorité dans toutes les circonstances , augmenté d'un assez grand nombre de pièces officielles et de quelques notes marginales dans lesquelles on peut reconnaître l'écriture du sage roi lui-même, il est malaisé de comprendre comment il a jusqu'à présent échappé à l'attention d'ailleurs si scrupuleuse de tous les illustres critiques qui se sont occupés de
INTRODUCTION. xxxvii
l'ancienne langue française, de l'ancienne histoire de France, et en particulier du monument capital de cette histoire, les Chroniques de Saint-Denis . Dans la bibliothèque du Roi, où sana doute on le conserve depuis le règne de Charles VI, il semble avoir toujours occupé l'une des places les plus apparentes ; le relieur du xvii^ siècle a écrit en beaux caractères sur le dos : Chroniques de Saint-Denis jusqu'à Charles V ; mais tout cela n'avait pu jusqu'à présent le garantir de l'oubli le plus complet ' . »
Malheureusement, P. Paris semble avoir été surtout frappé de ce fait que l'exemplaire de Charles V n'offre aucune des lacunes qu'on trouve dans les anciennes éditions gothiques ou même dans bon nombre de manuscrits. Il n'a pas apprécié au même degré la correction exceptionnelle de ce manuscrit, encore qu'il l'ait proclamée, on vient de le voir, dans les termes les plus explicites, car il a cherché et pris des variantes ailleurs, comme s'il eût été nécessaire d'améliorer, au risque de l'altérer gravement, un texte excellent et qui, à de très rares exceptions près, se suffit à lui-même. Il faut une fois encore laisser la parole à l'éditeur. Toute analyse paraîtrait tendancieuse, et mieux qu'un résumé une citation de quelques lignes fera toucher du doigt l'arbitraire d'une méthode, dont on ne discerne pas le fondement et qui en tout cas a eu des conséquences très fâcheuses.
« C'est principalement sur cette précieuse leçon, écrit P. Paris, que j'ai établi le texte de mon édition : c'est elle que j'ai d'abord fait exactement transcrire et dans laquelle je n'ai guère changé que les mots obscurs ou vieiUis que d'autres leçons me présentaient plus intelligibles ou plus corrects. J'ai fréquemment cité dans mes notes ses variantes