PREMIÈRES ASSOCIATIONS COMMERCIALES
industrielles du moyen âge qu'aux compagnies de commerce ; et encore avec quelles profondes et inévitables différences ! Fondées à Rome pour l'oppression du travail, établies chez les peuples modernes pour la protection de l’artisan ! Evoquant ici des souvenirs d’arbitraire et de despotisme, rappelant là une époque de liberté relative et de fraternité qui n’a peut-être pas assez duré !
Qu’était, d’ailleurs, à tout prendre, le commerce dans l'antiquité, même aux belles époques de Tyr, de Corinthe ou de Carthage ? Bien peu de chose.
« Il était borné au commerce d’approvisionnement et de « transport, à celui de quelques objets d’art et de luxe. « Mais le commerce dont les conquêtes viennent alimenter « l’industrie ; mais l’industrie et ies manufactures et leurs « armées pacifiques de travailleurs qui rendent au com- « merce, sous une autre forme, les produits qu’elles en ont « reçus ; mais le spectacle admirable de lactivité hu- « maine occupée à produire et non à détruire, voilà ce que « les anciens n'ont jamais connu, ce que le moyen âge a « entrevu et ce que les temps modernes seuls ont pu con- « templer.! »
L’invasion des barbares et le développement du Christianisme répandirent dans le monde des idées de liberté et d'égalité qui centribuèrent à améliorer la situation du commerce. Il échappa aux mains serviles. Au lieu des esclaves de l’Empire, ce furent des marchands germains, scandinaves, arabes, qu’on vit fréquenter les marchés et les foires de l’Europe. Les envahisseurs qui franchissaient le Rhin, au commencement du v° siècle, n’apportaient ni la civilisation ni la paix. Ils n'avaient ni villes, ni monnaies, ni industrie, ni commerce. Ils possédaient toutefois, comme on l’a dit justement, dans leurs coutumes et dans leurs mœurs une semence de liberté qui fructifia à l’aide de l'Église.
1. G. Massé, Le droit commercial dans ses rapports avec le droit des gens et le droit civil, t. EL, p. 10.
C’est l'Eglise, répétons-le avec le savant historien des classes ouvrières, qui, «en proclamant que Jésus-Christ « était le fils d’un charpentier et que ses apôtres étaient de « simples ouvriers, fit connaître au monde que le travail est « honorable et nécessaire à l’homme ;: ce furent les moines « qui le prouvèrent par leur exemple et qui contribuèrent « ainsi à donner aux artisans la considération et la dignité « que leur avaient toujours refusées les sociétés anti- « ques” ».
Aussi, voyons-nous le commerce prendre dans la civilisation nouvelle une place plus digne et plus noble. Des associations ou ghildes se forment chez les barbares pour la défense mutuelle des trafiquants, associations souvent brutales, parfois licencieuses, que l'Eglise et les rois francs durent souvent condamner, mais qui allaient préparer sur des bases plus larges et dans un esprit tout à fait libéral la reconstitution des anciennes corporations.
Les marchands de l’eau à Paris, les bouchers de la même ville paraissent alors dans l’histoire.
Les croisades, la formation des communes, les rapides progrès du pouvoir royal en France favorisèrent la création de nombreux corps de métiers et de plus d’une importante maison de commerce. Les limites étroites dans lesquelles nous sommes resserré ne nous permettent guère d’insister sur ces premiers temps de l’histoire du commerce européen. Jetons seulement un rapide coup d'œil sur la situation de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la France et de l'Italie, des invasions aux temps modernes, et cherchons à distinguer, dans cet examen forcément sommaire, la cause première et l’origine des grandes compagnies de commerce du xvr siècle. -
1. E. Levasseur, /istoire des elasses ouvrières en France avant 1789, t. 1, p. 136.
C’est en Allemagne qu'apparaissent les premières de ces associations privées, de ces hanses qui vont bientôt se répandre dans tout l'Occident. Les Scandinaves et les Normands, groupés en caravanes ou en flotilles, ayant une part commune des mêmes risques et des mêmes profits, vont commercer sur les côtes de la Baltique, de la mer du Nord et de l'Océan, visitent dès la fin du ix° siècle la mer Blanche, prennent possession de Flslande et colonisent, cent ans après, le Groënland. Ils se répandent, en même temps, au cœur de l'Allemagne et des pays slaves et remontent le cours des grands fleuves de l'Europe centrale. Ces ghildes, ces hanses, ces associations se montrent aux foires de Londres, de Brie, de Novgorod et de Wisby.
Un commerce digne d'attention s'établit, avant les croisades, entre l'Allemagne, la Scandinavie, la Russie et l'Orient. Trois routes sont particulièrement suivies pour ce trafic : celle de la mer Noire et du Dniepr, celle de Ia mer Caspienne et du Volga, celle du Dniestr, de la Vistule et de l’Oder. De nombreuses monnaies arabes découvertes de nos jours le long de la mer Baltique et sur les itinéraires que nous venons d'indiquer témoignent de la vitalité qu’eurent, au moins pendant un certain temps, ces relations de commerce*, Ilest, du reste, établi aujourd'hui que ces communications existaient dès l'antiquité. Ce ne sont pas seulement des monnaies, ce sont des figu-
1. V. le mémoire sur Les grandes époques de l'histoire de la découverte du globe, de M. Himly, communiqué le 28 mars 1885 à l Académie des sciences morales et politiques.
2. V. Du commerce des Arabes dans le nord de l'Europe avant les croisades par E. Babelon (Paris, 1882, br. in-8°.)
res ciselées, des monuments archéologiques de tous genres d’un travail grec qui l’attestent'. C’est un texte assyrien nouvellement traduit qui ajoute à ces preuves une nouvelle force; il constate, en effet, que, vers le x° siècle avant notre ère, des caravanes asiatiques traversaient, en suivant le cours des fleuves, la Russie d'Europe pour chercher de l'ambre jaune”, sur les bords de la Baltique”.
Une fois la route ouverte, elle fut constamment fréquentée. Un pareil genre d’affaires présentait trop de périls pour rester aux mains d'un seul commercant. C’est par caravenes que les hardis trafiquants se réunissaient, formant ainsi entre eux une sorte de compagnie de commerce et se protégeant réciproquement contre les dangers inévitables de tels voyages.
L'état intérieur de ces régions lointaines n'était sans doute pas aussi troublé et aussi inquiétant qu'il le devint plus tard avec les invasions musulmanes et les croisades. Ainsi pénétraient assez facilement en Europe les produits de l'Orient par la voie de ces grands fleuves, en attendant que celles de la mer Rouge et de l'Egypte eussent été ouvertes aux négociants de l'Occident.
Au dire d’un écrivain‘ qui s’est occupé spécialement de l'association commerciale, on trouve dès le vai siècle une compagnie de commerce formée vers 623 par le franc Samos, de Soignies (Belgique), et qui avait pour but le commerce d'échange entre les pays slaves, l'Allemagne et la France.
Cette association devint assez prospère, ajoute le même
1. V. dans le compte rendu de la séance de l'Académie des inscriptions et belles-lettres du 2 février 1883, des détails sur un poisson d'or, d'un travail grec, récemment découvert en Allemagne.
2, Sur les voies commerciales de l'ambre dans l'antiquité, v. les lectures de M. Choodzkiewiez, à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, notamment celle du 24 février 1888.
3. V. le Journal Officiel du 6 avril 1881, article de M. F. Delaunay.
4. V. E. Frignet, Histoire de l'association commerciale, p. 66, note 1.
auteur, et Samnos fut choisi pour roi par les peuplades au milieu desquelles il trafiquait. Mais on nous apprend, en même temps, que ces sujets peu faciles massacrèrent plus tard les anciens associés de Samos ; ce qui assigne une bien courte durée à cette première compagnie de commerce, si l’on peut toutefois en voir une dans cette entreprise.
Une association toute différente et bien autrement importante est celle que formèrent plus tard les villes des rives de la Baltique et, à leur suite, les riches cités des bords du Rhin et les grandes communes de la Flandre. Nous avons nommé la Lique hanséatique dont le pavillon flotta victorieux, pendant longtemps, de Novgorod à Londres.
L'histoire de cette puissante association qui eut à diverses reprises assez d'influence dans trois grands pays, la Suède, le Danemark et la Norvège, pour y pouvoir faire et défaire des rois, a été l'objet de nombreux travaux. C’est un devoir pour nous de citer parmi eux le livre de M. E.Worms, résumé intéressant de l’œuvre de ses devanciers. De récentes publications permettraient à cetauteur de compléter, s’il en avait le loisir, le travail qu'il faisait paraître, il y a près de trente ans.’ I] aurait, en particulier, grand profit à dépouiller ces Recès de la Hanse mis au jour sous les auspices de l'Académie de Munich, par un érudit de Hambourg, et les cartulaires spéciaux que deux ou trois des grandes cités hanséatiques ont également publiés dans ces derniers temps. Il utiliserait également volontiers ce précieux document qui vient d’être découvert dans les archives municipales de Cologne, et qui n’est autre que la plus ancienne rédaction connue du droit maritime de la hanse néerlandaise, datant du commencement du xv° siècle*®. Nous n'avons pas, eroyons-nous, à faire ce travail qui
1. L'Histoire de la Ligue hanséatique de M. E. Worms a paru à Paris en 186%, 1 vol. in-8o.