CHAPITRE IV
Difficultés d'application du Régime
créé au Congo en 1899
Etabli sur les bases solides que nous venons d’examiner, le système allait-il avoir une existence assurée? Non; dès leur création, les Sociétés rencontrèerent des difficultés innombrables; beaucoup succombèrent dans la lutte, d’autres en sortirent épuisées, d’autres enfin durent surtout à leur situation géographique des débuts moins pénibles et plus facilement surmontés.
La responsabilité des difficultés rencontrées incombe aussi à certaines Sociétés; nous ne plaindrons pas, par exemple, celles qui ne devaient leur existence qu’à un enthousiasme financier peu sincère (1). Que dirons-nous de celles qui, envoyant au
(1) Quelques Sociétés, suscitées par des Belges, n’avaient
été fondées qu’en vu de la spéculation; nos voisins auraient
Congo des agents d’une moralité insuffisante et d’une incapacité flagrante, compromettaient ainsi le lendemain? Ce personnel du début était ainsi apprécié par l'organe de défense des Sociétés lui-même : « La plupart des actionnaires ignoraient tout du Congo; la compétence de certains conseils d’administration pouvait paraître au moins contestable, car beaucoup de ces conseïls avaient été composés de métropolitains sans expérience coloniale, ou dont Pexpérience avait été acquise en des pays présentant peu d’analogies avec ceux de l'Afrique équatoriale; enfin, à ce moment même, quelques-uns des directeurs et agents locaux recrutés un peu au hasard parmi les employés mécontents ou congédiés des Sociétés belges faisaient parler d’eux à leur propre désavantage et, par ricochet, au détriment de leurs employeurs (1). » Un recrutement plus sérieux s’imposait, mais ce recrutement d’agents dont les qualités découlent d’une longue expérience est chose peu aisée. « La grande propriété, en France, est telle-
pourtant dû prendre en considération l'intérêt qu'avait leur chemin de fer à la création de Sociétés sérieuses et bien assises.
(1) Les Sociétés concessionnaires au Congo français depuis 1905, Rapport de l’Union Congolaise française, Paris, 1904.
CHAPITRE IV 63 ment rare que ni la théorie, ni la pratique, ni les écoles, ni les exploitations n’ont formé une pépinière d'hommes qui aient des connaissances, de l’expérience et du caractère. Ce n’est pas une mince trouvaille que celle d’une homme ayant de l'instruction générale et une compétence spéciale, s’entendant à la culture, au bâtiment, à la comptabilité, au commerce, et surtout au maniement des indigènes (2). »
En admettant que les Sociétés concessionnaires aïent eu à leur disposition un personnel de direction hors ligne, celui-ci, à son arrivée en Afrique, se trouvait en présence de difficultés très nombreuses; quoique à peine exploré, on avait concédé notre Congo en presque totalité; de sorte qu’au moment de la prise de possession, les agents de certaines Sociétés se trouvèrent, les uns devant des territoires dont les ressources naturelles étaient insuffisantes, les autres devant des territoires submergés aux trois quarts une grande partie de l’année. Dans ces conditions, toute tentative d'exploitation était absolument impossible et dès 1902 quatre Sociétés étaient dissoutes.
(2) M. Et. Richet, chargé de mission : « Notre œuvre au Congo », Rapport adressé au Ministère des Colonies, Paris, 1900.
Celles qui, plus heureuses, avaient reçu des territoires mieux partagés sous le rapport des richesses naturelles, ne pouvaient pas prétendre se livrer à une exploitation raisonnée et rémunératrice dès le début. Nous avons vu qu’on ne pouvait pas compter sérieusement sur la main d'œuvre indigène; il était pourtant nécessaire d'y recourir et de tirer le noir congolais de sa paresse ancestrale. Pour atteindre ce but, plusieurs solutions ont été proposées, les unes se fondant sur la contrainte, les autres, seules acceptables à notre avis, se fondant sur « l’action lente ».
« Il faudra que notre influence s'exerce avec douceur et continuité pendant plusieurs générations. Alors il est probable que la mentalité même de la race se transformera lentement (1). »
Pratiquement, pour amener le noir congolais à fournir une main-d'œuvre suffisante, nous avons eu recours à deux institutions : celle des réserves indigènes et celle de l'impôt indigène. Ces trois questions, main-d'œuvre, réserves et impôt sont étroitement liées.
(1) Félicien Challaye : Le Congo froncçais. — La question internationale du Congo, Paris, 1909.