‹ Les grandes dames d'aujourd'huiChapitre 11 sur 51 · LA COMTESSE PE POIRTALÈS · texte numérisé non relu

LA COMTESSE PE POIRTALÈS

la profusion des fleurs qui est la note dominante de cet intérieur, où tout décèle la femme de raee et la patricienne. M"' de Pourtalès en pousse la passion jusqu'à la folie, le luxe jusqu'à rextravaganoe : je me souviens de certaines fêtes, contées aux jours de mon enfance et les premières qu'elle donna où elle dépensa, dit-on, plus de quativ-vingt mille francs de fleurs pour i>arer son hôtel ! Cela parait aujourd'hui invraisemblable. Alors, c'était dans le courant! Mais qui donc osera réétliter auprès d'elle le mot de Chalchasf Qui donc se plaindra de cet excès, la coquetterie vraie de la femme et sa plus idéale parure i

Fleur vivante et fleur de la nature. Tune et l'autre se confondent et sliarmonisent, se rehaussent et se font valoir. L'une est le cadre de l'autre et c'est sa couronne, cotte (N)uroinie emblématique que Dieu mit au front <rKve en son Paradis, que les amours jetèrent sur la chevelure blonde de l'Aphrodite, au sortir de son berceau.

Au milieu de toutes ces Heurs, de tous <*es bibelots, de ces chefs-d'œuvre artistiques et do (*es merveilles du passé, un tableau rayonne et c'est l'idole du logis : peinte par Carolus Duran, M"" de Pourtalès resplendit en sa beauté (*ompléte. Kt cependant l'image est au-dessous du modèle. Quel artiste, quel qu'il soit, pourrait rendre la douceur

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exquise de ce regai'd, la volupté de celte bouclie adorable, l'ensemble captivant et charmeur de cette physionomie mobile et troublante, de ce teint où se confondent la neige et les roses sous l'échit ensoleillé des cheveux blonds.

Initiatrice en toute chose, la comtesse de Poui'talès introduisit t-oti goût raffiné dans la parure comme dans l'ameublement. Ce fut elle, l'une des premières, qui iuaugm'a l'harmonie absolue dans la toilette, cette liarmonie qui provient de r « assortissement », dérivant de la jarretière jusqu'à la cûiffui'e, du bas de soie à la cravate, en passant par lo corset, le petit jupon et ce qui reste de linge dans l'ajustement intime des mondaines d'aujourd'hui — si disposées à simplifier en perfectionnant. — « Eh ! que sait-on ce qui peut advenir? > disait spirituellement une belle émigrée de l'autre siècle, à qui l'on reprochait ses jupons brodés et ses dessous garnis de dentelles. — La vie, aujourd'hui menée à la vapeur, multiplie les accidents et centuple les occasions 1 Dame ! ce qui était alors simiile prudence est maintenant sagesse. La précaution est de rigueur. Aussi, depuis quelques années, s'est-elle tout à fait vulgarisée.

L'une des fantaisies les plus originalement gracieuses imaginées par M"" de Pourtalès, c'est r « enroulement de ])erles » qui, déplaçant le bijou,

LA COMTESSE DE FOURTALJlS

fait du collier cori'ect et classique le plus capricieux ornement et la plus adorable coquetterie. Des perles serpentant autour du col pour passer ensuite en sautoir, en aiguillettes, eu bi-andebourgs, sur la gorge demi-nue q\ie voilo è. peine une gaze transparente; des perles en festons onduleux s'en allant jaillir en rivières lactées le long des hanches , ou bien remontant eu « esclavages » et suivant la ligne des bras, ou grimpant en lacs pressés jusqu'à la chevelure dorée, qu'elles enlacent de bandelettes, de nœuds à rA|)ollon,de torsades ou de ferronnières? Des perles partout et toujours : ou bien des guirlandes de roses : ces deux grâces si éminemment féminines que la mythologie a léguées au xvin" siècle et que M'"" de Pourlalès à empruntées à son écrin galant.

Le XVIII" siècle ! Cette femme adorable était faite poui- en comprendre l'exquise influence, et, Tune des premières, elle tenta sa renaissance, adaptée aux modes modernes. Une vague ressemblance avec Marie-Antoinette — dont, à l'instar de l'imiiéralrice Eugénie et de quelques autres, elle fit son culte et son idole — fut le prétexte. Et, dès lors, en ses plus éblouissantes parui-es, on ne la vil plus costumée qu'à l'inspiration de ces coquetteriesdisparues ; d'ailleurs elle avait tout pour cela : la taille, le type, les façons, la grâce enchanteresse, le cliarme et la liaute allure. Ses blonds

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cheveux sa prêtaient aux coiffures élevées, gerbe dorée où se nichent les fleurs et les pierreries. Un œil de poudre lui sied à ravir, et son œil bleu, clair et profond comme un beau saphir plein de soleil prend une nouvelle flamme à c^t estompement embaumé que souligne son sourcil brun.

Les paniers bouffants, les draperies Louis XV vont à ses hanches larges, épanouies sous sa taille effilée, tige gracieuse qui soutient son buste élégant. Des dentelles aux jupes ; le long des traînes soyeuses des fleurs et des broderies ; à son corsage de déesse des écharpes de gaze et des guirlandes enlacées. Tout cela, elle Teùt rêvé, si ses belles ancêtres avant elle no Teusscnt inventé, et c'est aux gravures du temps ou bien aux tableaux du Louvre qu'elle emprunte la plupart du temps son ajustement.

Par exemple, pour rhabiller, il faut une artiste ; une couturière vulgaire en serait incapable. Morîn Blossier, cette inimitable artiste que Vienne avait volée à Paris et qu'il lui a rendue, sait mieux que toute autre la comprendre, saisir l'harmonie de ses lignes onduleuses, V « encadrer » pour ainsi dire, mettre le point sur Vi de sa beauté et de son élégance. D'autres fois, tout simplement, — lorsqu'elle en a le temps ou le caprice, — c'est à la maison, sous sa direction, que sa femme de chambre

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ils

exécute les ravissanlfy luileltes avec lcsf|U(?lies elle apparaît triomphante et iiiL-omparalile. Et (l'est elle-même qui crée selon sa fantaisie sn parure, traee lo drapé de ses jupes, jette ici une écharpe, là un fichu, souligne un trait, pose un bouquet de fleurs et met une grâce. Ce qui prouve une t'ois de plus entre toutes qu'elle s'entend à tout, sait tout concevoir et tout vouloir autour d'elle, tout inspirer et tout obtenir, môme des gens les |jius humbles et les plus modestes.

J'ai dit que la comtesse de Pourlalès est une épouse adorée et une mère idolâtrée. Elle est véritablement ( née coiffée » comme on disait au bon vieux temps, et elle a eu cette chance do ne rencontrer sur son chemin que des êtres qui, non seulement ont subi l'ascendant de sa séduction, mais qui, l'admirant autant qu'ils l'aimaient, se sont en quelque sorte identifiés à sa volonté, k son désir, et se sont faits ses instruments et sa force. Jamais enfants ne furent plus respectueux ni plus soumis. Jamais mari n'affectionna mieux une épouse transformée en divinité, approuvant tout ce qu'elle dit, ce qu'elle fait ou ce qu'elle penr^e; la soutenant en chaque occasion, ne l'entravant à aucun prix en son essor toujours sûr et grandissant.

Même la jalousie ne saurait avoii- prise sur ce

cœur confiant, généreux et bon, si assuré de sa femme que, quels que soient ses triomphas et ses succès, le soupçon ne saurait en altérer même un seul instant la radieuse image.

Certes pourtant les amoureux n'ont pas manqué à cette belle entre les belles que la mode avait sacrée souveraine! être admis à son cercle est un brevet de chic, soupirer pour elle cesse d'être ridicule, la chanter est la gloire d'un poète, la peindre suffit à illustrer un pinceau. Luire aux rayons de cet astre est un honneur envié; et un sourire de cette jolie bouche est une faveur sans prix pour tout homme de goût et d'intelligence. Que d'ennemis donc une autre se fût-elle suscités, de tous les évincés, des envieux, des dédaignés, et de ces gens pratiques qui, lorsqu'ils décernent à une femme l'honneur de lui faire la cour, ne veulent point perdre leur temps. Eh bien, avec le tact exquis que j'ai déjà signalé, tout au contraire M"' de Pourtalès a su se faire de ses amoureux des amis, de ses soupirants des dévoués; de tous, les habitués de son salon et les fidèles de son amitié.

J'ai rapidement esquissé la situation singulière et très personnelle de la très belle comtesse de Pourtalès, le rôle prépondérant qu'elle occupa à la cour impériale sans rien perdre de son prestige au faubourg Saint-Gtermain. Cette époque est loin-

L COMTESSE DE POURTALES

laine déjà, et c'est cii quelque sorte; la première partie d'une existence dont la seconde moitié est non moins brillanle. Jo ne m'attarderai donc point davantage au passé, le présent étant la note dominante de cette rapide étude.

Moins que toute autre, la position de M"" de Pourtalés s'est trouvée atteinte par le renversement de l'empire. Son patriotisme, au lendemain de nos désastres, lit une auréole nouvelle à cette Alsacienne qui se leva, adorable et vivante incarnation d'une province toute saignante encore et mutilée, revenant chercher au cœur de Paris cette France perdue là-bas. Tandis que, sur la place de la Concoi-de, on accrochait des couronnes à la statue de .Strasbourg, dans les vitrines on vendait la photographie de la belle comtesse, coiffée de ce nœud d'Alsace qui, posé sur ce joli front, devait rapidement devenir la coiffure à la mode. Fièrement, sur sapoiirineel saiissoucidu « Faubourg», elle porta la cocarde tricolore, les chères couleurs du drapeau vaincu ; et pas une rigoriste, fidèle du blanc royal, n'osa |)rotester. Le crêpe de deuil n'était-il pas là pour rendre sacré le symbole jadis détesté? Et le grand fantôme de la Patrie foulée aux pieds, étendant, sur l'horizon rougi, ses larges ailes flamboyantes, n'effaçait-il pas au cœur de tout Français jusqu'au souvenir d'un dissentiment ou d'une opinion?

Depuis, M"' de Pourtalés — comme tant d'$,utres, hélas! — a dû se résigner.

L'empereur Guillaume, rencontré à Bade, est, après tout, une grande figure, et jamais gentilhomme ne fut plus galamment chevaleresque que ce roi de Prusse, représenté comme un ogre et un sauvage par ceux qui le confondent avec la soldatesque qui est son entourage. La reine Augusta même est moins pot-au-feu, moins revêche qu'on ne se l'imagine. Ou bien le charme de la comtesse opérant sur elle, s'est-elle apprivoisée à la bonne grâce et à l'accueillance ? Quoi qu'il en soit, l'heure de l'opportunisme étant sonnée sans doute à rhorloge de la Robertsau, M"* de Pourtalés a considéré qu'il faut vivre en paix avec ses voisins. Donc, les rapports se sont faits très corrects. Les autorités ont mis tous leurs soins à affirmer une déférence croissante, et la belle châtelaine use du pouvoir mis très galamment à ses pieds pour le bien de tous ses compatriotes qui, moins favorisés, cherchent auprès d'elle une protection toujours efficace.

Si le bien du pays est l'objectif principal de M"*" de Pourtalés, elle applique également son étonnante compétence à la direction de ses terres, s'occupant tour à tour d'agriculture et de questions ouvrières, faisant de sa philanthropie un socialisme chrétien sans distinction de croyances, et

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