LA COMTESSE AIMER Y DE LA ROCHEFOUCAULD
assiégé les jours de fête, car on y peut admirer à son aise le coup d'œil des salons sans redouter le flot des allants et venants.
La galerie, percée de trois fenêtres en forme de baies, se continue en enfilade par le petit salon. Du satin rose de Chine, très intense et cependant très doux, — un rose que l'on croirait cueilli à la joue fardée d'amour de quelque blonde Lisette, — forme le fond lumineux sur lequel court Tenchevêtre* ment éblouissant des cadres. Les rideaux décrochés de quelque salle héraldique du roman de la Rose, et pareils aux les satinés d'une robe de marquise, coupent de leurs bariolures tendres de pastel ce ton unique, sur lequel ressortent les tableaux. Par terre, le tapis, d'un rouge uniforme, oppose son velouté sombre aux nuances adoucies des portières, en soie du Japon, couvertes d'un parterre Pompadour.
Là encore, partout des portraits, partout des souvenirs. Dans un coin, entre les lampadaires de fer forgé, le buste du maréchal de Mailly, aïeul de M"*de La Rochefoucauld, dont Cariés a placé, tout en face, la fine tète, intelligente et fière, à laquelle le marbre a laissé toute sa grâce aristocratique, n'en altérant pas même la physionomie aux grands yeux clairs et doux.
Je ne saurais faire le même compliment au portrait de ChapHn, qui, s'il a saisi la beauté majes-
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tueuse de la jeune femme, son allure de grande dame et la ligne pure de son visage, n'a point rendu l'éclat de ses beaux yeux bleus, sur lesquels l'artiste a laissé retomber une paupière alourdie qui n'appartient pas au gracieux modèle. *
Le XVIII* siècle règne en souverain absolu dans l'ameublement de cette galerie. Au milieu des consoles, des lampadaires et encoignures disséminés à travers l'appartement, une table-vitrine appelle surtout l'attention, véritable écrin bondé de joyaux inestimables : tabatières, bonbonnières et autres adorables bibelots dont chacun est un legs sacré. Là une boîte sur laquelle resplendit, cernée de magnifiques diamants, la belle physionomie de François de La Rochefoucauld^ signée de Petitot ; sur le dessous de la boîte, selon l'usage du temps^ se trouve le chiffre enlacé de la duchesse de Longue ville, la dame et souveraine dont l'illustre auteur des Maximes s'était déclaré le féal. A côté, un livre d'heures qui porte la date du xvii* siècle. Cette merveille artistique a appartenu à M"" de La Rochefoucauld, épouse du précédent, et elle-même la dernière fille du marquis de Vivonne, en qui s'éteignit sa race.
Passons à travers le cadre-soleil qui enserre la grande baie du milieu pour pénétrer dans le salon du fond, où nous retrouvons le goût rococo des précédents. Ici, dans une vitrine gigantesque qui
AMBRY Dl Lk DOCHCrOtlCAULD
tient tout un panneau, s'amoncellent, au milieu des pâtes tendres, des jolis saxes et anciens japons, les principales pièces de deux magnifiques sei-vices de Sèvres, légués aux La Rochefoucauld par la maison de Montmorency.
Le portrait du petit comte Gabriel, Hls de M"" de La Rochefoucauld, placé dans ce boudoir, en est le gracieux ornement. L'enfant a voie les beaux yeux de sa mère, et M"- Nelly Jacquemart a délicieusement rendu sa jolie figure, souriante et douce.
En somme, l'hôtel de La Rochefoucauld tout entier est une réminiscence du xvm* siècle : c'est ce qui convenait à l'entour de cette femme élégante qui semble descendue d'un cadre de Latour ou de Lancrel.
M"' de La Rochefoucauld passe une partie de l'année au cimleau patrimonial de Verteuil, un legs héi'édilaire dont le comte Aimery est le vinglneuviéme tîlulaire.
Verteuil, au centre des Charentes et à huit lieues de cette terre de La Rochefoucauld qui est le berceau de cette maison puissante, est une antique forteresse au fronton de laquelle s'inscrit la date du XIV siècle. Six ou sept rois de France y ont reçu l'hospitalité : François 1" et Charles- Quint, qui visitèrent tour à tour Verteuil, y firent des séjours prolongés, puis Henri IV et plus tai-d Louis XIII.
De belles tapisseries des xv* et xvi* siècles, des meubles de la même époque, une collection de tableaux parmi lesquels resplendissent les signatures de Rembrandt, Watteau, Lebrun et Nattier, forment le fonds de cet intérieur aussi somptueux que sévère, et, lorsque la jolie comtesse regagne son château lointain, elle éprouve à l'arrivée ce même sentiment de repos un peu grave, de jouissance austère et de paix imposante qui causait à M"' de Sévigné un exquis délassement, une délicieuse surprise et une impression de paix intraduisible, chaque fois qu'elle regagnait ses rochers de Bretagne.
J'ai dit au sujet de la duchesse de Bisaccia ce qu'est la famille de La Rochefoucauld. Le comte Aimery est un cadet de la branche aînée, second fils du comte Hippolyte de La Rochefoucauld, marié à M"' du Roux et frère de François, duc de La Rochefoucauld et chef de la maison.
Quant aux Mailly, cette maison illustre est digne de marcher de pair avec la précédente. Les Mailly n'ont pas besoin, comme l'ont dit méchamment certaines gens dont le jugement est d'ailleurs sans autorité, d'emprunter leur célébrité aux trois sœurs fameuses qui brillèrent d'un éclat sans pareil au firmament du roi Louis XV ; ils ne leur empruntèrent ni l'éclat du nom ni même celui de la fortune. Les Mailly, originaires de Bour-