LA COMTESSE AIMERY DE LA ROCHEFOUCAULD
gogne, ont leur souche aux comtes de Dijon. Le seigneur de Mailly, en Tan mil, était déjà un puissant baron qui marchait de pair avec les sires de Boves et de Coucy.
Ils s'intitulèrent « sires de Mailly par la grâce de Dieu » , et leur bannière resplendissait aux croisades parmi les plus étincelants fanions, conduisant à sa suite une véritable armée de gentilshommes et de féaux.
Alliés aux Bauffremont, aux Craon, aux Montmorency, aux Coislin, aux Brancas, aux Narbonne, aux Crigny, aux Nassau, aux Vintimille, c'est dans le sang vigoureux de cette race puissante que vint s'éteindre celui de Coligny, de Coucy et de Lascaris d'Urfi.
Une Mailly épousa Taîné des petits-fils de Gonzalve de Cordoue.
Les principales bcanches de Mailly furent celles des marquis de Nesle, princes d'Orange; des comtes de Rubempré, aujourd'hui éteinte; des marquis d'Haucourt et du Quesnay, fondus dans la maison de Croy.
La maison de Mailly n'est donc plus représentée que par sa branche aînée, dont M*"" de La Rochefoucauld, héritière de la beauté traditionnelle parmi les femmes de sa race, est la plus belle fleur.
La comtesse de La Rochefoucauld n'a qu'un
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enfant, un fils de deux ou trois ans, l'héritier de ce grand nom et de cette fortune.
Sa sœur, la jeune comtesse de Kersaint, presque aussi jolie qu'elle, est son opposition la plus complète. Brune autant qu'elle est blonde, vive autant qu'elle est douce, son minois espiègle, ses yeux interrogateurs, sa physionomie curieuse et pétillante, forment un contraste absolu avec la sérénité placide de la comtesse de La Rochefoucauld.
Quand j'aurai dit que la comtesse Aimery est l'une des femmes les plus élégantes du Faubourg, comme elle en est l'une des plus jolies ; quand j'aurai indiqué son goût très spécial pour les bijoux anciens, dont elle possède de très jolis spécimens, quand j'aurai signalé ses brillants admirables et ses perles presque aussi belles que celles de la comtesse Potocka, sa façon de poser ses diamants sur de légers rubans, comme cousus à la peau, j'aurai signalé tous les traits caractéristiques de cette idéale figure.
Mais, à côté do la mondaine exquise, connue et admirée de tous, se place la femme sérieuse et bonne qu'il est donné à quelques privilégiés seuls de connaître.
M™* de La Rochefoucauld, quoique toute jeune encore, est en tête de toutes les bonnes œuvres. C'est elle que sa charité naturelle, le sérieux de son caractère, sa conscience droite, son activité
généreuse, sa vertu sans tache et sa haute situation ont désignée pour la présidence de ce comité des Dames Patrorinesscs des Amis de l'Enfance qui est au faubourg Saint-Getmaiii une soi-te de Livre d'or aristocratique.
Ne fiillait-il, pas pour supporter un pareil mandat, une femme aussi intacte dans sa vie privée qu'invulnérable en sa lignée héraldique?
Certains honneurs obligent, et * la femme de César ne doit point être soupçonnée * ; c'est-à-dire qu'il faut des mains blanches pour recueillir l'aumône et la distribuer aux malheureux — surtout quand ces malheureux sont des innocents !
M*"" de La Rochefoucauld est digne de cet honneur. Son dévouement et son zèle sont à la hauteur de la cause, comme sa vertu est à celle de sa beauté.
La duchesse de Luynes est la fillo aînée du comte Sosthène de La Rochefoucauld , duc de Bisaccia, et de cette princesse de Polignacdont la beauté est restée légendaire.
Arrière -petite-fille de la ducliesse Mathieu de Montmorency, qui était en même temps la tante du duc de Luynes, M'" de La Rochefoucauld fut par elle destinée dès son enfance à son jeune cousin. Ce mariage fut même la condition imposée au legs considérable qui augmenta la dot des jeiuies époux.
Lorsque fut célébi-ée leur union, ces enfants n'avaient pas à eux deux trente-huit ans. C'est dire qu'ils n'avaient pas encore l'ilged'être consul-
tés , et que leur mariage fut bien plus le résultat d'un arrangement de famille que d'une inclination réciproque : cela ne les empêcha pourtant point d'être heureux ; et Ton peut affirmer qu'ils eurent ce rare privilège de goûter pendant trois ans cette union parfaite qui est le bonheur. Bonheur couronné d'or, au pied duquel devaient s'agenouiller tous les triomphes !
Au bout de quelques semaines de mariage, en effet, comme si la destinée eût voulu lui prodiguer tous • ses orgueils comme toutes ses félicités, M**' de La Rochefoucauld devint duchesse par suite de la mort de son beau-i)ère, et elle fut la plus jeune duchesse de France, maîtresse souveraine en ce château de Dampierre, — aujouixl'hui la propriété de son fils, — l'un des plus beaux domaines qui soit au monde.
Mais^ hélas ! le ivve fut de courte durée ! La duchesse de Luynes n'avait pas vingt et un ans lorsqu'elle perdit son mari, glorieusement tué à Patay, en tôte des mobiles de la Sarthe, qu'il commandait — et dès loi'S le crêpe des veuves s'étendit sur ses joies.
Ce nom fier d'un hêix'^s tombé à l'ennemi, elle jura de ne le point quitter. Dampierre devint le splendide monument où fut conservée la mémoiiv aimée d'un époux auquel sii veuve voulait gaixler
fidélité, même au delà de la tombe. Là, au milieu des richessea héréditaires amoncelées par les ^aérations disparues, chaque objet, pour ainsi dire, lui parlait de l'absent, témoignant combien cet esprit rare savait unir les qualités diverses, artiste aussi délicat que soldat valeureux, à la -fois grand seigneur et fin lettré. Rien ne fut changé. Demeurée seule avec ses deux petits enfants, la jeune femme, conservant la religion du souvenir, voulut qu'ils pussent chaque jour retrouver leur père tel qu'il était et tel qu'il avait vécu.
La duchesse de Luynes, brune, mignonne, un peu frêle et délicate, possède une physionomie gracieuse, éclairée par de jolis yeux bleus. Très modeste, intelligente, spirituelle et très artiste, elle vit entourée d'amis, très en dehors du monde et de ses pompes, ne se montrant que fort rarement chez son père même.
Sauf ses réceptions de Cannes, qui, restreintes à la plus stricte élégance, — à un parterre de rois ! lorsqu'on joue la comédie, — sont le seul élément de sa vie mondaine, la duchesse de Luynes, adorée des siens, se plaît surtout en famille. Son père, sa belle-mère, ses enfants, ses amies, cela suffit à remplir son cœur et à occuper son existence.
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Peintre de talent, la duchesse de Luynes est Tune des meilleures élèves de Cot. Ses œuvres, signées du pseudonyme très transparent de Yolande Dalbert, ont été plusieurs fois admirées au Salon. C'est de cette parité de goût et de cette gracieuse rivalité qu'est née l'amitié de la duchesse de Luynes pour la marquise d'Hervey de Saint- Denis, — en art, Louise Dubréau, — si souvent rencontrée jadis en l'atelier du maître.
Trait d'union charmant, c'est d'ailleurs ce titre d'artiste mondaine qui a rassemblé autour de la duchesse le gracieux essaim de jeunes filles si gentiment appelé « son pensionnat » : M"" de Sartiges, de Banuelos, de Ségur, — aujourd'hui la comtesse de Guernes, — M"* de Goulaine, maintenant comtesse Robert de Mailly-Nesle, etc.
C'est en leur compagnie qu'elle passe ses meilleures heures, l'hiver à Cannes, l'automne à Dampierre, le printemps à Paris, l'été en excursion à Saint-Germain ou dans les environs, quand elle n'est point en Angleterre.
La duchesse de Luynes est une femme élégante parce qu'elle est une femme de goût. Sa mise, toujours recherchée, est pourtant très sobre. N'allant pas dans le monde, elle ne veut point d'éclat dans ses toilettes. Elle possède des pierreries dignes d'une reine; mais ces joyaux
l, DUCHESSE CE l
dorment paisiblement dans leurs écrins, attendant quelque occasion imprévue pour briller à son front.
A Paris, où elle passe à peine deux mois, elle habite un ravissant petit hôtel « à l'anglaise », tout prés du magnifique hôtel de Bisaccia. Là, elle a entassé tous les mignons bibelots, toule.s les coquettes fantaisies du luxe moderne, opposant ce nid soyeux, tout enveloppé de draperies, de peluches flamboyantes et de satins nacrés, aux austères splendeurs de Dampierre.
Durant ces deux mois elle dépense son incroyable activité, multipliant les heures de son court séjour pour suffire à tout : obligations mondaines, visites de charité, soirées de famille, courses aux expositions, concerts, leçons et études auprès de ses maîtres, ne négligeant rien et satisfaisant à tout. Elle-même veille à l'éducation de ses enfants : sur pied dés le matin pour diriger les études, organiser les promenades, s'assurer de la bonne santé et maintenir la bonne humeur et la docilité. ADampierre, son existence est plus calme, sinon moins active; maîtresse de maison accomplie, elle y mène grande vie, offrant la large hospitalité d'autrefois è. quelques hôtes privilégiés dont la vie s'écoule en plaisirs : comédies, parties de chasse, tableaux vivants et concerts improvisés. C'est là
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que la petite duchesse retrouve Texistence seigneuriale pour laquelle elle est née et qu'interrompent parfois ses voyages.
Car la duchesse de Luynes n'est pas une simple excursionniste, allant s'échouer Tété dans quelque banale station balnêaii*e. C'est une vraie touriste, aussi infatigable qu'une miss d'outre-Manche. Elle a fait, il y a trois ans, le voyage d'Algérie avec la comtesse Potocka et M*"" de Brantes; et, toujours en tête, elle eût conduit ses compagnons jusque sur les traces de Livingstone ou de Brazza, s'ils n'eussent écouté que sa vaillance infatigable. Tempérament de fer, d'une énergie à toute épreuve, elle tient cela de son sang, enfermant dans son corps frêle de Parisienne mignonne Tâme intrépide des grands ancêtres.
. Aimable pour tous, accueillante et gracieuse, le trait distinctif de la duchesse de Luvnes est son penchant pour la jeunesse. Toujours entourée de jeunes filles et de gaieté, il semble qu'elle soit restée un peu enfant elle-même : elle a eu si peu le temps d'être une femme! Aussi, pour se reposer de ses chères études, volontiers elle redevient l'émule et le compagnon de ses propres enfants, — le petit duc de Luynes et M"* de Chevreuse, qui est déjà la plus adorable fillette du faubourg Saint -Germain. N'avait -elle pas
LA D'JCHESSE DE LUVM
dressé, l'an deniici", pour les amuser ou poui" s'amuser ello-mémo, un amour de petit « sanglier ■ , dont l'éducation raffinée eût fait rougir son aimable confrère, le pensionnaire de Franconi!
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La princesse Anna Murât, duchesse de Mouchy, arrière-petite-fille de Charles Bonaparte et de Laetitia Ramolino, est la petite-nièce de Napoléon Y\ dont la sœur Caroline avait épousé Joachim Murât, qu'il fit roi de Naples.
La reine Caroline n'échappa point à cette fatalité dont fut frappée toute la descendance de ces Bonaparte, que la destinée ne semble avoir portés à ses plus inaccessibles sommets que pour les prendre de vertige et les précipiter d'une façon plus certaine aux gouffres Tarpéiens.
Murât et les siens, donc, subirent le sort commun. Sa soumission aux alliés, en 1814, ne le sauva point. Il fut bientôt chassé de Naples, et sa couronne d'un jour tomba de son front, non moins fragile que celles de ses frères.
GKAHtlBB DÀMKS D AtlJOtlRD HUI
Cache sous l'incognito d'un nom d'emprunt, il se réfugia alors à Toulon, où il résida pendant les Cent-Jours, offrant à Napoléon une soumission trop tardive qui ne fut point acceptée : car la rancune impériale s'étendait à tous ceux qui l'avaient abandonné. Waterloo vînt d'ailleurs bientôt mettre fin à toute espérance. L'empire effondré, ses féaux n'avaient plus rien â attendre, et le triomphe avait coûté trop cher aux vainqueurs pour leur laisser quelque clémence. La situation doncdevenait périlleuse, surtout pour les parents de l'exilé, que les fanatiques recherchaient, les traquant comme des bêtes fauves, pour les massacrer.
Un souvenir se place ici, mélancolique et plein de leçons pour les princes.
C'est alors que le marquis de Rivière fut envoyé à Toulon comme commissaire du roi. Implique jadis dans la conspiration de Pichegru et condamné à mort avec cinq de ses complices, il dut la vie à Murât, qui, invoqué par des amis communs, avait obtenu sa grâce du Premier Consul.
Son arrivée donna donc au faux ■ comte de Lipona (c'est le nom que portait l'infortuné fugitif), traqué de toutes parts, l'illusion d'un rayon d'espérance : cet homme, arraché par lui au bourreau, se souviendrait !
Hélas, comme ils sont rares, ceux qui se souvieinient ! Certes, lo roi Murât connaissait par
LA DUCKISSE DE HOUCHY
expérience Tingratitude humaine. Mais celle-ci dépassait toulo déception : le premier soin de M. de Rivière fut de mettre au prix de quarantehuit mille livres la tête du fugitif.
Murât, à bout do forces et de courage, et certain maintenant que tout était perdu pour lui sur le sol de France, se décida alors à fuir. Tout dévouement ne devait pas lui faillir, et le capitaine d'un 1 navire, un vieux fanatique de la légende napoléo-
nienne, lui offrit de le prendre à son bord. Mais la i fatalité décidément poursuivait le malheui'eux
prince ; l'erreur d'un pilote lui fit manquer te t' bateau-sauveteur, qu'il attendit toute une longue
[ nuit, tremblant d'angoisse, dans l'anse déserte
I d'un coin écarté du rivage. L'aube du matin
l'en vint chasser, et, quelque solitaire que fût la t plage, craignant encore d'être reconnu par quel-
que passant, il s'enfonça dans les bois, pour ga- E gner, véritable proscrit, ces solitudes de l'Esterel
que ne hantent guère que les bandits! Après deux jours de courses folles, rôdant comme un malfaiteur et se nourrissant à peine de quelques baies I sauvages, Murât découvrit enfin une ferme isolée
dont l'accès hospitalier lui était assuré : le métayer n'étaitril point un vieux soldat de la garde? Il reconnut le roi, et se jetant à ses pieds le supplia d'accepter l'asile de sa maison d'abord, ensuite les ■ moyens de passer en Corse, où il était certain de
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trouver un refuge sûr et des dévouements à toute épreuve.
Murât aurait dû rester en Corse : son mauvais destin le poussa à s'en aller chercher à Naples la mort tragique qui dénoua son existence aventureuse : une douzaine de balles, et ce héros qui avait traversé tant de batailles tomba pour ne plus se relever !
J*ai tracé rapidement ces quelques souvenirs trop peu connus : si j'ai rappelé ces sanglantes rémorances, c'est qu'elles sont le fond empourpré d'où sortira plus rayonnante la blanche silhouette que j'esquisserai tout à l'heure.
Le roi Murât laissait quatre enfants : les princes Achille et Lucien, la princesse Lœtitia-Josèplie, depuis marquise Pepoli, et la princesse Louise- Julie-Carohne, devenue comtesse Rasponi. Tous quatre demeurèrent prisonniers avec leur mère, la reine Caroline, au château de Froshdorff, en Autriche. La reine obtint plus tard de changer cette prison pour la résidence de Trieste, d'où, soumise à la plus tyrannique surveillance, elle ne pouvait s'absenter sans la permission expresse du commandant chargé de sa garde.
Le prince Achille, le premier, parvint à s'échapper et gagna la Belgique, où il prit du service dans la petite armée du roi Léopold, qui lui offrit le grade de colonel. Mais sa tranquillité ne fut pas
de longue durée : cédant aux menaces des cabinets de Vienm? et de Paris, le roi des Belges pria son trop compromettant officier de s'éloigner encore. II se réfugia alors en Amérique, où son frère Lucien vint le rejoindre.
N'ayant aucune fortune — je dirai même aucune ressource — sur cette terre dont l'hospitalité douteuse ne leur laissait guère d'illusions, les deux frères, princes royaux de Naples, durent vivre de leur travail : Aeliille, après avoir servi quelque temps dans la milice, accepta du président un poste de directeur des postes, à Wasceïssa, dans la Floride — tandis que son frère, qui avait épousé une jeune et jolie Américaine, nommée miss Fraser, créait avec l'aide de sa femme un établissement d'enseignement pour les enfants.
C'est là que naquirent les premiers enfants du prince Lucien : Caroline, mariée en 1858 au baron de Chassiron, et remariée en 1871 à un Anglais du nom de Gordon ; le prince Joachîm et la princesse Anna, future duchesse de Mouchy.
Deux enfants vinrent plus tard, après le retour du prince Murât en cette France dont 1848 lui ouvrit les portes ; ce furent les princes Achille et Louis Murât.
Élu député dans le département du Lot, Lucien Murât siégeait à la Chambre lorsque son cousin Louis Bonaparte s'empara du pouvoir. L'empire
ressuscité de ses cendres devait rendre à ce déshérité tous les honneurs et toutes les faveurs.
Mais c'est assez m'occuper du prince Lucien. Ses fils ont épousé : le prince Joachim, M"' de Wagram, dont il est veuf; le prince Louis, une russe de qualité ; le prince Achille, — le seul marié à une femme de race souveraine, — u ne princesse de Mingrélie. Quant à la princesse Anna, presque une enfant lorsqu'elle perdit sa mère, ce fut l'adoptée de Timpératrice.
Une remarque ici. Les enfants du prince Murât, comme tous les survivants de la famille impériale, avaient reçu de Napoléon III le titre d'altesse, mais non d'altesse impériale. Les enfants seuls du roi Jérôme furent exceptés : ce qui, d'ores et déjà, les désignait à la succession éventuelle.
Quoi qu'il en soit, la situation de la princesse Anna à la cour de son cousin était celle d'une fille, ou plutôt d'une jeune sœur. Très belle, grande et blonde avec un teint incomparable, elle était l'enfant gâtée, l'encensée et l'adulée de tout l'entourage. Rien n'était gracieux comme elle, dans sa blanche robe de serge, sa petite toque crânement posée sur le flot d'or de sa chevelure retombante, conduisant au bois son léger panier attelé de poneys superbes. Sa maestria était étonnante, et ce fut elle qui inspira dés lors auxjeunes femmes de l'aristocratie ce « goût de conduire »,
qui détrôna chez la plupart Tamour de Tôquitation.
Aux chasses de Compiégne, la princesse Anna éta[it la plus intrépide. Elle jouait la comédie à ravir, et jamais plus radieuse créature, exubérante de jeunesse, de fraîcheur et d'entrain, n'apparut aux bals de la cour en une plus triomphante apothéose.
Lorsque l'impératrice fit son voyage en Egypte, la princesse Anna fut naturellement désignée pour l'accompagner : ce voyage a enrichi son écrin d'un collier de perles admirables, hommage galant du vice-roi .
Cependant la ijrincesse Anna venait d'atteindre ses dix-huit ans. L'heure viendrait bientôt de la marier : et c'est chose moins facile que l'on ne croit, de marier une princesse !
Un obstacle, d'ailleurs, se dressait, rendant i)lus ardue la difficulté. Par un de ces compromis fréquents entre les époux de religion différente, le prince Lucien et sa femme avaient partagé la difficulté, donnant à leurs fils le culte de leur père, tandis que les filles adoptaient celui de la nière.
Avec des frères catholiques, la princesse Anna était donc protestante. Aucun Français, parmi ceux qui pouvaient aspirer «à sa main quasiroyale, n'eût consenti à l'épouser dans ces condi-
lis GRANDES DAMES D AUJOURD HUI
tions-là. Quant aux princes étrangers^ il n'y fallait guAre songer, et la petite princesse, d'ailleurs, ne s'en souciait guère, adorant Paris et y tenant une situation qu'elle ne pouvait retrouver nulle part. Elle se fit donc catholique, et, comme pour consacrer sa conversion, elle entreprit, sous la garde de l'amiral Duperré, un voyage en Palestine, qui fut un pèlerinage.
Ce fut deux ans après que la i)rincesse Anna Murât épousa le duc de Mouchy, c'est-à-dire un des plus grands seigneurs de ce faubourg Saint- Germain, si étroitement fermé à la société impériale.
Ce mariage n'eut pas lieu sans encombres. Les partis, très ardents, ne se fondaient pas encore comme aujourd'hui, où, en l'absence de tout souverain, l'on oublie si volontiei*s la couleur du drapeau au nom de la sympathie. Le « Faubourg » bouda, et l'on n'assista pas à la bénédiction nuptiale, qui fut donnée dans la chapelle des Tuileries. La famille du duc de Mouchy elle-même crut devoir s'abstenir, afin de « faire affront » à la cour usurpatrice et détestée.
Cependant si une femme expHquait un compromis, si la beauté fut jamais une excuse, c'était cette princesse Anna, chez qui le sang superbe des Bonaparte se ravivait au sang neuf et vif de la jeune Amérique, — éclatante de grâce, de gaieté.
d'entrain, — dont les vingt ans se traduisaient en un merveilleux sourire printanier, — dont la taille majestueuse était celle d'une jeune reine : les beaux yeux et les dents étincclantes, entre les lèvres vermeilles, le teint fait de roses et de neige, ceux d'une fée et d'une déesse !
Aimable et bonne, la princesse savait cependant garder cette fierté qui décèle la race. Son accueil encourageait. Sa façon de sourire arrêtait tout oubli.
Une fois mariée, elle eut un tort pourtant : celui de se rappeler trop sa naissance^ do trop se souvenir qu'un sang impérial coulait en ses veines ; pas assez que^ duchesse de Mouchy , c'était à ce titre seul qu'elle serait accueillie.
Habituée à attendre les hommages, la jeune altesse crut donc ne pas devoir faire de visites de noces : les douairières, outrées du procédé, déclarèrent <r qu'elle faisait sa princesse *>y et on la laissa chez elle.
La jeune femme, tenue à l'écart, comprit alors sa faute. Mais il était trop tard pour y revenir. Elle se dédommagea en continuant de régner aux Tuileries — quitte à prendre plus tard sa revanche vis-à-vis du Faubourg. Puis la guerre vint. Tout était à refaire, et, guidée par l'expérience passée, sachant désormais mettre à profit la fusion des partis et l'oubli des haines, elle sut tout réparer.
Sans rien répudier de son passé, témoignant à
Tempereur une irréprochable fidélité, à Timpéi^atrice une amitié au-dessus de toute épreuve, elle ouvrit ses portes à l'aristocratie française ; et ralliant Tune d'un sourire, l'autre d'une avance à propos, celle-ci d'une déférence, celle-là d'une bonne grâce, elle se fit en peu de mois l'un des salons les plus élégants et les mieux suivis, où — éclectique avant tout — elle força les « purs » les plus extrêmes de coudoyer l'élite de l'art et de l'intelligence, voire cette noblesse impériale jadis tant décriée et maintenant tolérée, sinon acceptée, — voulant un salon « vivant », et préférant un peu de « panachage » en son intimité, à l'encroûtement d'une société trop rétrograde.
La duchesse de Mouchy, depuis son mariage, a un peu habité tous les quartiers de Paris, transportant son élégance parfaite avec ses pénates dans ses différentes installations. L'impératrice, tout d'abord, suppléa à l'hôtel un peu exigu que le duc de Mouchy jDOSsédait rue d'Astorg, par le bel hôtel de la rue de l'Elysée, qui lui appartenait alors, et qui fut vendu depuis au baron de Hii*sch. La jeune duchesse s'y fixa, tandis que son mari faisait construire cette merveilleuse demeure du parc Monceau, où elle donna, il y a quelques années, d'inoubliables fêtes.
Aujourd'hui, lassée de ce palais, peut-être trop ruineux, elle l'a vendu à son tour, l'échangeant
contre l'une de ces coquettes petites maisons à l'anglaise que la princesse de Sagan a fait construire au bout de son parc. Si ses goûts de magnificence s'y trouvent un peu à Tétroit, elle s'en console par rintimité de son élégant voisinage. Elle V a installé d'ailleurs le luxe charmant d'un intérieur vraiment seigneurial.
La nouvelle habitation de la duchesse de Mouchy est encore peu connue : à peine si, au dernier hiver, quelques réunions très intimes en ont entr' ouvert la porte. Les dimensions^ d'ailleurs, ne se prêtent pas à de très grandes réceptions.
On entre de plain-pied dans le vestibule, qui est tout blanc, avec des boiseries Louis XV provenant du château de Bercy, et que pare une table de Boule, aux cuivres merveilleusement ciselés, probablement la dernière épave de cet appartement du grand Dauphin que le roi Louis XIV montrait avec tant d'orgueil au roi Jacques IL
De l'entresol, je ne parlerai pas : les appartements particuliers du duc et de la duchesse se le partagent tout entier.
Au premier étage sont les appartements de réception, et c'est là que se retrouve la magnificence dont aime à s'entourer M"''' do Mouchy. Trois grands salons donnant sur l'esplanade des Invalides, bondés de tableaux, d'objets d'art, de meubles précieux sur lesquels s'entassent les
bibelots, les chefs-d'œuvre de toutes sortes, au milieu de mille riens charmants.
Dans le premier salon, sur la cheminée, une pendule et des candélabres signés de Gouttière, qui durent appartenir à quelque princesse souveraine. Puis, un peu partout, là comme dans les salons qui suivent, un entassement de meubles coquets, un fouillis de porcelaines de Sèvres, d*émaux, de jolis saxes, de tabatières en or, de flsicons ciselés, de verreries vénitiennes , etc.
Dans le grand salon, un complet musée de cette maison impériale partout rappelée dans cette belle demeure — jusque par la livrée, que le duc de Mouchy a substituée à la sienne.
Le portrait du roi Murât tout d'abord, une véritable résurrection de ce fier cavalier, au regard altier, à la splendeur éblouissante. Puis des miniatures de Napoléon P"^ et de la reine Caroline, à côté des portraits de Napoléon III, de Timpératrice Eugénie et du jeune prince encore enfant.
Le portrait du maréchal de Mouchy — celui qui, à quatre-vingts ans, préféra porter sa tôte sur Téchafaud que renier son Dieu et son roi — ne fait point mauvaise figure au milieu de ces silhouettes sou- .veraines. Le sang qui coule aux veines du vieux guerrier éclate en son port hautain, en ses traits nobles, en son allure majestueuse, dont la dignité calme est un saisissant contraste à l'ardeur bouil-
lante de ce Murât qui personnifie raristocratie nouvelle, comme le maréchal incarne Tantique patriciat : — grands seigneurs tous deux, mais d'une façon différente, portant chacun au front l'indélébile cachet de son époque et de sa race.
Comme on voit, pour être moins grandiose que le palais du parc Monceau, Tliôtel de Mouchy n'a rien perdu de son élégance. Et si les appartements de gala sont moins vastes, peut-être ont-ils gagné en coquetterie ce qu'ils ont perdu en proportions.
D'ailleurs la large et belle existence de Mouchy, le château patrimonial, dédommage la duchesse, s'il est vrai qu'elle ait besoin d'être dédommagée ! Arrangée par elle, cette résidence superbe joint tous les charmes du confort moderne aux splendeurs du passé. En conter la magnificence dépasserait le cadre. Qu'il me suffise de mentionner pour exemple l'appartement particulier de la duchesse Anna, composé d'une antichambre, d'une bibliothèque, d'un boudoir, de la chambre à coucher, d'un cabinet de toilette et d'une salle de bains. Le tout est tendu et capitonné de satin bleu tendre et rehaussé d'or. Chaque soir une profusion de lustres éclairent « à giorno » l'appartement tout entier, prêt à recevoir la duchesse et tout paré de fleurs. Chaque invitée possède un appartement semblable, seulement la couleur du satin est différente : « Quand on quitte ce châ-
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teau princier, disait naguère une aimable mondaine, quel que soit le luxe que Ton retrouve chez soi, il semble que l'on soit une pauvre petite bourgeoise! »
On mène à Mouchy la grande vie châtelaine, et les soirées qui s'y succèdent y mettent l'animation et l'entrain dont ne saurait se passer la belle maîtresse de maison.
Un calme relatif y règne cependant depuis deux jannées. Car la duchesse, mère de deux enfants, a perdu, en la personne d'une adorable fillette de douze ans, la joie et la gaieté qui étaient les espoirs de sa vie. Il ne lui reste plus qu'un fils, le prince de Foix, futur duc de Mouchy.
Son deuil s'éclaircit cependant depuis quelques mois, par la force du temps et des exigences de sa haute situation. Si elle ne rouvre pas sa porte, elle l'entr'ouvrc : chaque soir autour d'elle se reforme le cercle d'autrefois, cercle aimable qui s'agrandit insensiblement des recrues que font sa bonne grâce et son accueil hospitalier. ^
En épousant le duc de Mouchy — c'est-à-dire en écartelant son blason à celui de l'illustre maison de Noailles, la princesse Anna a fait à la fois une brillante alliance et un beau mariage : dotée par l'empereur de quarante mille livres de rente, c'est une fortune quatre fois plus considérable que son mari a mise à ses pieds.
Quant à l'impératrice, son présent nuptial fut une cassette qui renfermait des bijoux vraiment princiers. Par une prudence plus fréquente qu'on ne le croit parmi les grandes mondaines, la jeune duchesse fit copier en faux ses magnifiques joyaux et envoya les véritables en Angleterre. Elle 'fit sagement, car, tandis qu'elle habitait encore Thôtcl de la rue d'Astorg, une part de son écrin fut volée, sans que la police impériale, qui avait cependant mis en campagne ses meilleurs limiers, ])ût retrouver le voleur.
Les fourrures et les dentelles de M"*** de Mouchv — les fourrures surtout — sont célèbres. C'est le luxe le plus vraiment confortable à côté du luxe le plus vraiment féminin: l'un et l'autre conviennent à cette grande dame et à cette jolie femme.
Ses beaux attelages sont à la hauteur de son faste. Cette sportiooman hors de pair, dont le goût sûr eut une influence si heureuse sur l'élégance correcte qui marque les tendances actuelles, met un soin jaloux à posséder les équipages les plus remarqués comme les plus irré[)rochables.
Mondaine charmante, artiste d'instinct, femme élégante et femme intelligente, M"" de Mouchv y trouvé moyen d'être une femme heureuse. Étroitement unie à son mari, elle a rencontré en lui le compagnon rêvé, le gentilhomme de race, supérieur en toutes choses, qui l'a comprise et l'a com-
GRANDES DAMES d'aUJOURd'hUI
plétée, sachant donner à sa beauté le cadre somptueux indispensable pour en faire ressortir l'éclat sans pareil. Nul ménage ne fut plus ni mieux assorti. Élégants sans prétentions et fastueux sans vanité, ce sont l'un et l'autre de vrais grands seigneurs.