‹ Les grandes dames d'aujourd'huiChapitre 18 sur 51 · LA BARONNE DE POILLY · texte numérisé non relu

LA BARONNE DE POILLY

garder de toute injure, de tout oubli voulu, de toute offense et de toute légèreté du cœur; originale dans son horreur de tout convenu et de toute vulgarité — môme, et surtout, de la vulgarité du million !

Car, si les salons de la baronne de Poilly s'ouvrent à tout ce qui a quelque valeur réelle, sans distinction de caste, il faut remarquer qu'ils demeurent impitoyablement fermés à Tenvahissement de la finance.

Originale, encore et surtout, dans sa façon de se mettre, dans son ameublement, dans tout ce qui est décors et harmonie , poussant le sentiment artistique jusque dans le moindre détail et le rêve jusqu'à son ajustement.

En effet, véritable poète, le chiffon^ entre ses doigts mignons, chante la mélodie voluptueuse d'un conte d'Orient. C'est elle souvent qui d'un coup de crayon trace les lignes onduleuses de ses toilettes féeriques ; elle qui, drapant elle-même les gazes molles et les soies harmonieuses^ s'habille comme le peintre compose son tableau, créant au gré de sa fantaisie, mariant les tons et dégradant les nuances, donnant surtout à l'étoffe cette ligne incomparable qui fut la gloire des belles athéniennes. C'est M"'* de Poilly qui , aux beaux jours de l'empire, découvrit Worth alors qu'il était simple commis chez Gagelin; elle dont l'inspiration le conduisit à cette rue de la Paix que le couturier

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célèbre a faite désormais la capitale de Télégaiice euroi)éenne. Car c'est avec la collaboration de sa belle cliente que le jeune artiste, qui portait en son imagination le prisme de ce coloris merveilleux, le cachet de toutes ses créations, composa les trois costumes fameux qui sont demeurés inscrits aux fastes de cette époque luxueuse.

Le premier, qui fit sensation aux Tuileries, fut celui de la Junon Louis XIV, tout étincelant d*or, éblouissant de pierreries, superbe danssanriajesté. Un soleil d'or couronnait le beau front de la jeune femme, et M'"*' de Poilly,sous ce faisceau de rayons, était doublement reine et déesse.

Le second, ])orté chez Ja comtesse Waleska, n'eut pas moins de succès; c'était un costume indien, une vraie féerie de gazes et d'or, sur lesquels retombait une large peau de panthère formant coiffure et manteau. Cette tète de panthère, posée en casque, avec ses deux gros yeux jaunes, luisants et terribles, rehaussant ce beau visage, auquel elle s'identifiait pour ainsi dire, avait quelque chose d'original et de saisissant qui est intraduisible et qui fit un effet prodigieux.

Mais le triomphe fut pour le costume de Gorgone inventé pour un bal que donnait à son tour M"' de Poilly Là, la beauté presque tragique de la baronne, dépouillant pour une heure ce sourire à la douceur duquel s'atténue son caractère altier,

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trouva son cadre parfait. Ses beaux cheveux noirs, enroulés de serpents incandescents, glissaient sur ses épaules superbes, enveloppant de leur manteau de nuit leurs neiges éblouissantes. C'était la déesse implacable avec tous ses effrois, et jamais l'art tout-puissant en sou horreur splendido n'atteignit plus frappante incarnation.

En ce qui concerne son ameublement, M"" do Poilly, trouvant un champ plus largo encore à sa fantaisie, est éclectique. Trop artiste pour se renfermer dans le cadre d'un style, qui emprisonnerait son caprice ailé, elle compose son intérieur au gré de ce qui lui plaît, n'admettant pas d'autre guide que celui de l'harmonie. De cette façon elle arrive à la plus adorable originalité : mariant la grâce à la magnificence, le sourire des étoffes à la gravité des vieux meubles, amoncelant avec un goiit parfait les objets les plus heureusement disparates, les chefs-d'œuvre do toute provenance, les belles choses de tout temps et de toutes contrées. L'Orient est le pays de ses rêves. C'est à ses splendeurs fabuleuses que l'entraîne son imagination avide de fantasmagorie, de songes enchantés et de poésies étranges et inédites. Non l'Orient clinquant et banal de nos bazars, mais l'Orient grandiose, sévère en ses lignes magnitiques, au-X. tons inimitables, faits de lumière, et pareil à ces pierreries de Golconde, uniques en

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leur éclat. Toute chose, en son ai)partement, s'inspire d'une poésie voluptueuse et superbe ; chaque pièce semble le feuillet détaché d'un œuvre étincelant, quelque page inédite de ce Théophile Gautier qui est le dieu du logis. La même inspiration semble les avoir conçues, et le rêve du poète apparaît comme figé en une vivante incarnation.

Je parlerai tout à Theure d'une façon plus spéciale du bel holel que la baronne habite au coin des Champs-Elysées, et cette rapide esquisse indiquera mieux que tous les commentaires le goût étrange et charmant qui réside à ce foyer. Mais je veux auparavant achever en quelques traits le portrait rapide que j'ai laissé inachevé.

^jme j^3 Poilly est non seulement une artiste telle que le sont toutes les femmes de goût et d'aspirations élevées, mais une artiste véritable et des plus complètes. Elle peint à ravir et elle est excellente musicienne. Et sous ses doigts fuselés la harpe aux cordes d'or retrouve toute la poésie romantique qui flotta comme un nimbe sacré au front des héroïnes de Chateaubriand.

La musique, c'est son art de prédilection et c'est sa passion. Elle la préfère même à la littérature, qui est cependant l'hôtesse assidue de son foyer, et à la peinture, qui y tient une si large place. L'une des premières elle sut apprécier le génie de Wagner, et elle poussa si loin le culte du maître que, pour

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entendre les premières auditions de son œuvre ïoiniortel, elle s'en alla passer une semaine à Munich avec M"'" Judith Gautier et le comte de Montesquiou, ses rivaux d'enthousiasme.

Artiste elle-même, M°" de Poilly est l'amie et la protectrice de tous les artistes. Serviable à tous, pour tous bonne et indulgente, ce sont eux surtout qui prennent la grosse part de cette immense charité, de cette secrète bienfaisance qui est sa vertu favorite, mais que, fidèle au principe de l'Écriture, elle laisse ignorer de sa main gauche tandis que sa main droite l'accomplit.

Car, en effet, si, au rebours de tant d'autres, M" de Poilly fuit un peu les œuvres à fracas, les bienfaits inscrits à son actif sur le Grand-Livre du Paradis seraient bien longs à compter, bien difKciles à établir! Chaque cœur reconnaissant lui garde une bénédiction, etc'est la seule récompense que veuille son inépuisable bonté.

Combien d'ai-listes inventés par elle, de lettrés qui lui ont dû leurs premiers succès, de pauvres débutants secourus avec toutes les délicatesses et toutes les générosités !

Au nom de l'art, elle dépense sans compter, qu'il s'agisse de son temps, de son influence ou do son argent. Sa grande fortune lui permet des fantaisies royales, et c'est son coeur qui les inspire en même temps que son esprit délicat.

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On sait les efiforts généreux de raimable femme pour rétablir à Paris ce Théâtre-Italien qui lui apparaissait ainsi que le temple de l'Art, le Panthéon d'une école immortelle ! Elle a apporté à cette renaissance musicale, devenue pour ainsi dire son œuvre, toute l'ardeur d'un dévouement sans bornes et d'une énergie sans pareille. C'était pour elle le devoir de son patriotisme artistique. Et certes, si son enthousiasme n'a point réussi à rallumer chez nous le feu sacré, c'est que notre société morte ne compte plus que des indifférents, des égoïstes et des flegmatiques que rien ne saurait galvaniser.

C'est, je Tai dit, sous l'empire, à l'époque de la splendeur florissante, que M'"" de Poilly fit ses débuts mondains.

L'empereur tout d'abord se montra fort amoureux d'elle. C'est au bal célèbre de la comtesse Waleska, en son costume étrange et fabuleux, qu'elle fit sur le souverain une impression inoubliable. Mais, repoussé par elle avec ce tact exquis de la femme qui, en se refusant, sait adoucir son refus par la grâce fière et la dignité môme de ce refus. Napoléon n'en avait ressenti contre elle nulle rancune. Au contraire, il la distinguait d'une façon très spéciale, et toujours il garda pour elle une sympathie profonde. Un jour, la baronne s'étant chargée de porter au souverain quelque charitable

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