LA. DUCHESSE I
Un seul nuage passe dans cette existence ensoleillée de tous les dons du sort. La duchesse de Castries n'a pas d'enfants. Et c'est pour ce ménage un inconsolable regret d'emporter avec lui ce nom illustre de Caslrîes, qui s'éteindra en la pei-sonne de l'un de sos plus brillants repré-
Comtesse de Beaumont
Grande, blonde, élancée, avec une taille admirable et des épaQlcs de déesse, artiste jusqu'au bout de se^ ongles effilés, la comtesse de Beaumont peut être classée parmi les plus séduisantes Parisiennes, comme parmi les plus belles.
C'est la femme de Balzac, superbe en son été florissant, dont la beauté éclatante pûlit le priiiteûips radieux — ce sphinx fabuleux qui enferme dans son front de marbre le mystère de la vie, énigme tentante mille fois plus que l'énigme indéchiffrée do l'ignorance en sa page immaculée.
Comme toutes les femmes qui sûnt « quelqu'un ', la comtesse de Beaumonl s'est fait une personnalité : personnalité physique et personnalité morale.
Au physique, une mise à part, très indèpen-
personuolitQ : pcrcuDuoUv |iii^sîr|Uo t4 pul'«^A^*•■ iité monlv.
Au pbvsiqtie. une mise à pàH, tiré» indtpcti*
"CnANDIS BAliBS D' aujourd'hui
dante et très spéciale. Croquant elle-même en quelques traits ses costumes,' pettant de coté tout convenu, comme toute exigence de couturière, elle s'habille à sa guise, marquant ses conceptions d'un goût parfait. Ses toilettes possèdent un cachet artistique, excentrique sans extravagance, des inattendus adorables avec une pointe originale, quelque chose de capiteux qui séduit et qui trouble. De même pour sa coiffure. M"" de Beaumont, depuis qu'elle est une femme, a conservé la môme façon d'arranger ses beaux cheveux doi-és. La nuque entièrement découverte, laissant admirer la ligne parfaite, et des bandeaux crêpelés formant comme un diadème à son front superbe. Tout cela rehaussant une grâce exquise, composant un cadre d'harmonie à labeautè que j'ai dépeinte.
Au moral, de la grâce plus encore s'il est possible, et sous cette grâce qui leur sert d'enveloppe coquette, des fusées d'esprit qui, autour d'elle, éblouissent et allument la causerie transformée en feu d'artifice. Très attach6e à ses amis. Pour tous bonne et dévouée. Possédant à fond cette science d'être aimable, si familière à nos grand'mères et si complètement oubliée de notre jeune génération. Originale en ses façons, sans parti pris, par besoin d'échapper à la sottise du convenu. Artiste plus encore que mondaine, et en ayant les fantaisies
l COMTSSSE DE BEAUMONT
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folies et les rêves ailés qui s'en vont droit dans les nues se lirïser à quelque méchante étoile.
Et ce mot d'artiste ii'exprimo pas ici, comme pour la plupart des femmes qui se piquent de ce titre, seulement une tendance, mi goût raffiné ou une vague aspiration. Non seulement la comtesse de Beaumont est une musicienne hors ligne, mais elle sculpte comme Marie d'Orléans. Le buste de Chopin, exécuté il y a quelques années, l'a classée. C'est qu'aussi ses deu.\ arts préférés se sont unis en cette circonstance pour lui inspirer un chef-d'œuvre! Et encore peut^tre l'admiration profonde qu'elle vouait à son maître favori figeant dans le marbre des traits idéalisés an souvenir de la gracieuse artiste.
Depuis, plusieurs œuvres ont continué sa réputation grandissante. Le buste de M""" Krauss — dont le profil énergique devait séduire M°"de Beaumont autant que la sympathie i-éciproque pouvait l'inspirer — n'a de supérieur que celui du maréchal de Castries, son aïeul. Le profil allier, les traits fiers de l'homme de race et la physionomie mille de l'homme de guerre sont magistralement rendus. Et sous le ciseau léger de la jeune femme, le vainqueur de Clostorcamp a pour ainsi dire revécu, immortalisé par le marbre comme il l'a été par l'histoire.
J'ai parlé de l'artiste. Parlons de la femme.
Fille du comte de Castries et de M"' d'Harcourt, M"*' de Beaumont, née Jeanne de Castries, est la sœur du duc actuel de Castries et de la maréchale de Mac-Mahon , duchesse de Magenta. Autant qu'eux — plus qu'eux s'il est possible — elle sent en ses veines couler le sang bleu de sa race. A seize ans, c'était Hébé en sa grâce divine, avec sa naissante splendeur, son front intelligent, ses yeux limpides, aux étonnements naïfs, sa démarche de sylphide !
Tous ceux qui l'ont vue jeune fille se souviennent de cette blanche évocation, si gracieuse en SCS nuées de tulle diaphane, enguirlandée de fleurs champêtres, qu'elle portait sur ses cheveux d'or ainsi que la couronne d'une muse printanière. Gaie, rieuse, un brin coquette, elle rappelait ces belles filles qui jadis formaient autour des reines un état-major de beauté, « l'escadron volant » des jeunes amours»
Son pied fin semblait taillé pour glisser, â Versailles, dans la grande salle des Glaces : et son rire vermeil pour résonner dans les bosquets fleuris du jardin d'Apollon.
Comment se fit son mariage if Par un de ces hasards mondains qui décident des unions, appuyées tout simi)lement sur des parchemins ou des écus d'or.
Ni les uns ni les autres ne manquaient à la fiancée,
qui, à son beau nom et à la dot paternelle, joignait la promesse des soixante mille livres de rentes que devait plus tard lui laisser son oncle, le vieux duc de Castries. Quant au comte Robert de Beaumont, si une fortune énorme pesait à l'actif de ses espérances, avait-on bien pensé que c'était au petit-fils du chirurgien Dupuytren que Ton donnait cette patricienne délicate ? Et ne craignait-on point un peu la rudesse de cette main, mieux faite peut-être pour manier le bistouri paternel que pour toucher à cet être fragile qui est la femme, pour sonder une plaie physique que pour effleurer Tâme tendre d'une jeune fille?
Et quelle jeune fille! Celle-ci en était la quintessence, en son sens le plus exquis.
Accomplie en toutes choses. M"" de Castries n'était pas seulement jolie : son élégance native, son intelligence, ses aspirations, sa hautaine et instinctive fierté, sa grâce innée, achevaient sa beauté et en complétaient le prodigieux attrait. Malheureusement cette enfant, douée par toutes les bonnes fées, avait reçu de Tune d'elles le fatal présent qui devait être le désespoir et Tachoppement de sa destinée : à vingt ans elle était déjà 9 remballée » qu elle est encore ! Et le frein qu'il lui eût fallu, c'était un amour supérieur au sien.
Emballée pour tout ce qui est bon, ce qui est beau, pour tout ce qui plane et qui est pur !
±20 GRINDES DAMES D*ArJOL*RD*HCI
Mirage que tout cela, dira-t-on ! Et rève de poète ! Mirage ? qu'importe, et qu'importe le rêve ! Ce sont ceux qui éclosent au cœur de toutes les chercheuses d*idéal, dont les aspirations tendent toujours vers les sommets — fussent-ils inaccessibles !
Peut-être, pour comprendre ces choses, eût-il fallu un de ces esprits rares, élevés, larges en leurs vues infinies, qui devinent et qui sentent, quand ils ignorent.
Malheureusement pour elle, la jeune tille ne le rencontra point en son mari.
Délaissée le jour même de ses noces, l'enfant ignorante reçut Tune de ces blessures que la femme, une fois instruite, ne pouvait oublier. Ici que l'on me pardonne de glisser sur un incident qui, pour être peu connu, n'en est pas moins réel : le comte de Beaumont, disparu au sortir de la sacristie, ne se montra au domicile ('onjugal que trois jours après. Inutile, n'est-ce pas, d'insister sur ce début? Bien des excuses en découlent, et Texplication de bien des faits.
L'avenir montra d'ailleurs trop suffisamment que ni la sympathie des cœurs ni la parité des goûts et des caractères n'avaient été mises au nombre des présents nuptiaux. Un jour vint donc où la jeune femme, convaincue de l'inutilité de ses efforts, convaincue de son impuissance à fixer un volage,
à allumer le feu sacré dans un esprit qui lui demeurait fermé, se sentit à bout de forces.
Elle était incapable de comprendre la vie comme tant d'autres le font. Tromper répugnait à sa nature droite, et transiger révoltait son altière fierté. Lorsque, succombant sous le poids de ses déceptions, le courage lui faillit, elle préféra rompre.
Je n'ai pas à rappeler ici l'éclat d'une séparation qui eut trop de retentissement pour être oubliée. Celle-là, comme tant d'autres, fut une pierre arrachée à la muraille croulante du mariage indissoluble, un argument plus puissant que tous les discours, apporté à la cause du divorce.
Quoi qu'il en soit, devant l'effondrement de sa vie d'épouse. M"*' de Beaumont se rappela qu'elle était mère, qu'elle se devait aux chers petits qui étaient toute sa joie, son culte et ses plus chères amours. Elle se donna deux gardiens : sa tendresse maternelle et son affection filiale. Entre les cheveux blancs de l'aïeule et les cheveux blonds des enfants, elle crut être suffisamment protégée, pensant qu'il serait bien difficile, même à ses pires ennemis, de lui jeter la première pierre.
D'ailleurs un rempart devait bientôt la défendre : je veux parler du cercle d'amis dont elle a su s'entourer, et au milieu desquels sa vie s'écoule paisible et douce dans le coquet petit hôtel qu'elle partage avec sa mère et qu'anime le rire des
2â2 GRANDES DAMES D AUJOl*KD*HUI
chers aimés, qui, quoi qu'on ail pu leur dire, chérissent leur mère par-dessus tout.
Mais, quel que soit le calme de cette existence, et quelles que soient les précautions qu'elle ait prises, M"** de Beaumont, pas plus qu'une autre, — moins qu'une autre parce qu'elle est plus supérieure, — ne pouvait échapper à la malignité du public. On lui a donc fait une légende, et cette légende n'est rien moins que sympathique.
Parce qu'elle reçoit des artistes, cette mondaine n'est qu'une excentrique.
Parce qu'elle est c personnelle », c'est une extravagante ! Extravagante ! C'est bientôt dit. Originale, tout au plus ; et il a fallu notre époque de bourgeois prétentieux et de parvenus mal aristocratisés iK>ur trouver là matière à anathème.
Originale! Cest la grosse pierre dont on a écrasé cette délicate. Eh! mon Dieu, elle ne s'en défend j>as ! îSeulement, s'il est vrai qu'elle avoue son péché, a-t-elle bien envie de s en corriger f
Mais arrivons à 1 éclatant scandale qui vint un jour mettre le comble à la mesui'e déjà pleine.
O abomination de la désolation ! Wiiiez vos beaux yeux et fennez vos roses oreilles, prudentes lecU'ices qui déjà tremblez d'horreur !
Gambetta se fit gloire d'être admis dans le «vrole de cette charmeuse, qui, de son côté, avait eu la curiosité de connaître le grand homme —
Lk COMTESSE DE BEAUMO.NT 22S
curiosité de fille d'Eve dont le résultat devait aboutir à une solide et très réelle amitié.
On peut juger du haro qui éclata dans le Faubourg ! Décidément la pauvre femme avait perdu toutes notions ! Elle jetait positivement son blason par-dessus les pignons de la rive gauche, et jusque par delà le Luxembourg ! Jamais on ne vit pareille abjuration et pareil affichage!!!... Que sais-je ?
Eh ! mesdames, que faisaient donc vos aïeules lorsqu'elles recevaient Diderot, fêtaient Voltaire et cajolaient Rousseau, dont elles se disputaient les plats sourires de valet, les flatteries emmiellées, les faveurs sournoises et les caprices impudents ?
Telle fut la source des potins. On ne vit pas qu'en agissant comme elle le faisait, simplement et sans emphase. M""' de Beaumont se plaçait au-dessus des qu'en dira-t-on et des mauvais propos. En faisant acte d'indépendance, elle faisait acte de grande dame ; en se montrant libérale elle établissait ses preuves de réelle aristocratie. Gambetta, qui était perspicace, le comprit ainsi, et son respect se doubla d'un culte qu'il garda jusqu'à sa mort pour celle qui avait su s'élever au-dessus d'un préjugé sans faillir aux traditions des siens.
Mais qu'importe aux envieux? C'est dans le venin de la jalousie que prirent source les calomnies. L'opinion les reçut de ses mains sans
ea m^erther (es causes, ^ les bourgeoîseSf les vieilles, les soties et les laides, incapables de oamprendre cède nature d'élite, se firent unejoiedeles répandre. El voilà comme s'écrivent les l^eudes '. Quoi qu'il en soii, et gnlce à son éclectisme, M** de Beaumont a conquis une très réelle infltience. Certains personnages, flattés de l'aociieil souriant de celte grande dame, sont devenus ses féaux. Elle en possède dans tous les mondes dans tous les partis. Et comme elle est la bilité même, c'est f»our aider les uns qu'elle crédit des autres. Tous lui sont dévoués, aitaohés par l'admiration ou liés |iar la reconnaissance. Tous se mettraient au feu sur un signe de son petit doigt en ce cercle enthousiaste. Et pourtant nul ne songe â voir en elle autre chose que l'amie la plus sure, le compagnon le plus loyal. Avec un tact exquis elle a su gagner les sympathies sans susciter des hommages qui lui eussent déplu. Aussi nulle jalousie n'a sujet d'éclore venant se jeter en travers de ses amitiés. Elle est avec tous ■ si bon gar^oti >. sî parfaitement ■ honnête homme >, qu'il est impossible à la calomnie de s'introduire entre ces amitiés franchement avouées. La poignée de main qu'elle donne à tous est si sincère, si cordiale, si pareille, que nulje arrièrepensée ne peut se glisser eulr.; celle qui la donne et celui qui la reçoit.
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H COMTESSE DE BBAUMOBT
Parce que M°" de Beaumoul reçoit beaucoup de monde et des gens de différents mondes, il ne faut pas déduire que son salon soit une de ces mosaïques où toutes sortes de gens se coudoient. Elle vit au contraire dans une retraite relative, et, sauf ses très rares grandes réceptions, très peu de gens sont admis à, son intimité.
Acceptant jieu au dehors et s'abstenant d'aller «dans le monde », ses sorties se bornent h quelques diners intimes et à quelques parties de spectacle, qui coupent la monotonie des chères soirées écoulées en causeries, autour du samovar, dans le grand atelier qui est son salon.
Chaque soir, il est vrai, sa porte est ouverte; mais pour la franchir il faut * montrer patte blanche*, les importuns n'ayant point droit d'entrée.
Voulant un salon intelligent, c'est surtout la valeur personnelle qu'elle demande à l'élément masculin. « Les artistes, dit-elle parfois, sont les aristocrates du bon Dieu. »
Ou bien : « L'esprit n'a pas de couleur. •
Et c'est à ce titre qu'elle choisit son entourage en le triant sur le volet de la littérature, de l'art, de la politique et de l'intelligence, sans acception de parti, de caste ni d'école.
Très au courant de toutes choses, elle recherche les gens « qui savent » afin de s'instruire davantage. Aimant ce qui est < vivant », elle redoute
Sâ6 GRANDES DAMES d' AUJOURD'HUI
par-dessus tout un salon qui serait un tombeau. Et, toujours affamée de tout ce qui est bien, beau ou grandiose, elle essaye de fermer la porte à la triste désillusion qui entrerait avec les sceptiqueSi les grincheux, les imbéciles, les méchants ou les vulgaires.
Quant au côté féminin. M""' de Beaumont sait trop bien que les femmes de race sont les seules qui soient susceptibles d'être complètes pour chercher en dehors d'elles ses amies. C'est par elles qu'elle reste indissolublement liée au monde qui est le sien, et dont elle demeure l'une des personnalités les plus charmantes.
La comtesse habite, avenue de l'Aima, un petit hôtel qu'elle a fait bâtir selon ses goûts, et dont une moitié est affectée aux appartements de la comtesse de Castries.
De cette part je n ai point à m occuper. Quant à l'autre, c'est un véritable bijou artistique, et j'en veux esquisser la description.
D'abord, continuant le vestibule, sur lequel ouvre tout de suite la petite porte à l'anglaise, l'escalier — tendu de vieille soie vénitienne écarlato martelée d'or — conduit, par un premier ■ palier, qui est une glace immense, au second étage, affecté aux appartements de réception.
A gauche, une porte donne entrée à la salle à manger, précédée d'un vaste salon-galerie. Cette
LA COKTKSSK D8 BBAmfOKT
galerie sert de refuge à une collection magistrale, au milieu de laquelle resplendit le portrait de la maîtresse de la maison, signé de Carolus Duran. Très remarquables, deux marines de Lepic qui se font vis-à-vis; puis, le Livre d'or des artistes modernes : chaque ligne représentée par quelque petit «adre coquet, palpitant de vie et de couleur.
Cette galerie s'ouvre seulement les jours de grandes réceptions.
Les appartements intimes lui font face de l'autre coté. Un palier, au fond duquel un immense miroir, abrité d'un volum, renvoie tout un bosquet de plantes vertes, les sépare de l'atelier.
Cet atelier est le home véritable do la maîtresse du logis ; c'est là qu'elle se tient habituellement et là aussi qu'ont lieu les réceptions habituelles.
Tout enveloppé dans ses tentures étincelaates, avec ses vieilles crédences surchargées de bibelots, SCS potiches craquelées dont le ventre rebondi s'emplit de plantes rares et de fleurs exotiques, ses ébauches accrochées, ses chevalets tendus de peluche et ses socles de marbre au milieu des sophas, des bergères et autres sièges confortables, dont les coussins moelleux invitent au repos, le goût exquis de M°" de Beaumont se traduit dans les moindres détails de cet appartement.
A droite, en entrant, uu Rrand piano recouvert d'étoffes et servant de socle au buste de Chopin
^2H GRANDES DAMES D*AUJOURD'hUI
indique la musicienne experte à côté du sculpteur de talent.
A gauche, le buste du maréchal de Castries ; en face, celui de Baudry, donné par lui à M"* de Beaumont. Dans une autre encoignure, la belle tête de Gounod, signée de Carpeaux : partout des tableaux, partout des objets d*arts, partout des souvenirs. Appendue aux murs, une guitare servant de prétexte à une délicieuse aquarelle d'Arcos, envoyée par lui comme souhait de nouvel an. Au-dessus d'un guéridon, un cadre immense enfermant les photographies de tous les amis, avec leur autographe : Daudet, Hébert, Rollinat, Salvayre, Marsick, Carolus Duran, Liszt, Rubinstein, etc.
Le cadre est plein. Et comme la liste s'allonge tous les jours au Livre d'or de la comtesse, il faudra bientôt recommencer une autre collection.
A gauche, tout au fond, un petit escalier, dont la rampe de dentelle ciselle l'air de ses nervures impalpables, conduit aux appartements particuliers : chambre à coucher, boudoir, cabinets de toilette, etc.
Eli face, au fond, deux larges marches disparues sous les tapis de Smyrne servent de préface à un délicieux petit salon -fumoir, genre mauresque, le t buen retiro » favori de la comtesse et de ses amis.
Sur les marches, une draperie des Gobelins. retombe à volonté, isolant les causeurs ou agrandissant tout d'un coup l'atelier, l'augmentant d'une sorte de demi-tribune où l'on reste chez soi, tout en se trouvant réuni au groupe principal.
Ce boudoir est un bijou, et c'est aussi le coin affectionné de M"''' de Beaumont. Là, tout est vécu. D'un côté, abrité par un velum, le sophachaise longue paresseusement arrangé pour le repos. En face, le petit bureau de Boule où gît la lettre commencée , l'étagère de laque qui supporte le volume feuilleté, le pouff où s'entassent pêlemêle les journaux du jour et les revues de la veille. Près de la grande baie aux vitraux étranges, sur un chevalet de peluche, cette Vérité de Baudry qui est le chef-d'œuvre du maître. Un peu partout, des portraits de la comtesse et de ses enfants : chères images avec lesquelles veulent vivre la mère et les amis, les très gracieux dieux lares du cher logis.
Chose remarquable, et qu'explique l'incomparable beauté de M"** de Beaumont, tous les peintres qui l'ont approchée ont voulu s'en inspirer. Aussi, elle possède cinq beaux portraits : le premier, qui trône dans la galerie et dont j'ai parlé, est un magnifique tableau, classiquement superbe, signé du grand Carolus.
Dans l'atelier, deux aquarelles se disputent le
•.vlatant» olBîronitév d'uti roinuud«d
■ l.i'll-
vii-,
Une poésie étrange s'attache à ce nom de Corysandre, dont les syllabes enchantées résonnent ainsi que l'éclatante claironnée d'un roman de chevalerie.
Un nom do belle fée aux ensorcellements terribles et doux, dont il s'exhale comme un parfum de ballade guerrière. Cela évoque le féodal cortège de quelque cavalcade brillante : de fiers chevaliers aux armures luisantes, aux cimiers éblouissants sous leurs panaches bigarrés, campés sur leurs destriers impatients de combats, portant, en signe d'infaillible triomphe, l'écharpe tissée d'or, brodée par la main blanche de leur douce châtelaine.
Ou bien, dans l'ombre d'un beau soir, l'idylle inachevée du gentil page à la chevelure blonde, beau comme une femme avec son toquet de velours coquettement emplumé, sa taille d'adolescent serrée dans le pourpoint mi-parti aux couleurs préférées, des roses aux lèvres, la dague au côté, roucoulant, timide et plaintif, une tendre romance aux pieds de sa Dame et « doulce amye ».
Tout un passé enfin d'antique vaillance et d'amoureuse galanterie : l'héroïque épopée de ces tournois légendaires où l'on jouait sa vie pour un regard de jolie femme ; la fuyante vision de ces blanches damoiselles aux tresses emperlées qui, du haut de leur tourelle, saluaient leur chevalier, laissant tomber leur voile en signe d'espoir.
Mainte noble dame, haute et puissante» a répondu au doux nom de Corysandre, parmi les belles aïeules de la comtesse Corvsandre de Brîgode, née de Gramont : mais cette gracieuse appellation portée par elle emprunte à sa physionomie charmante un regain de grâce et de séduction.
Il semble en effet que sa marraine, la belle fée Corysandre de Guiche, l'aimée du roi Henry, lui ait légué son charme enchanteur : et pour qu'elle soit parfaite tout à fait, ses grand'mères du xviii* siècle l'ont pétrie des grâces adorables de ce temps des roses et des amours ! Son fin visage de pastel^ aux grands yeux clairs qui ont Tair d'immenses myo-
LA ODIITBSSB DR BRIOOBB
sotis, dans la corolle desquels le bon Dieu a niché un coin de ciel, au sourire doux, naïf et tendre comme celui d'un très jeune enfant, parait appartenir à quelque cadre de Latour : ses façons sont celles de ces jeunes duchesses, élégantes et fières, qui glissaient d'un pied d'alcyon dans les parterres fleuris de Trianon, au\ beaux jours de la Dauphine.
Une femme adorable, cette Parisienne, dont la physionomie fine, la vivacité spirituelle, l'exquise élégance et l'incomparable séduction pâlissent si souvent de plus régulières beautés, que ternit l'éclat de ses attraits tout-puissants.
Et nulle, parmi les plus vantées, n'est plus réel- Iranent de race. Dans son allure, dans ses goûts, dans sa manière de vivre, dans ses instincts, dans chaque détail de sa maison, cette race se retrouve avec le cachet indélébile d'une distinction native et d'une noblesse sans mélange.
M"" de Brigode a d'ailleurs de qui tenir. Peu de maisons pourraient marcher de pair avec cette maison de Gramont, dont j'ai rapidement esquissé la singulière illustration comme l'indiscutable antiquité. Quant aux Brigude, d'une célébrité moins retentissante, ils appartiennent à la meilleure aristocratie et sont de souche très ancienne. Originaires de Hollande, ils se sont fixés ensuite dans les Flandres, où ils ont occupé une situation très prépondérante.
236 GRAITDES DAMES D*ACiOrRD*HUl
Mais les ancêtres tiendraient ici trop de place : je ne les rappelle que parce qu'ils sont le cadre étincelant destiné à faire ressortir la charmante figure qui est le sujet de cette étude. Revenons donc à la femme, sans nous occuper davantage de ses aïeux.
M"** de Brigode, fille de l'ancien ministre des affaires étrangères et sœur du duc actuel de Gramont, tient à tout ce que l'aristocratie a de plus élevé. Cousine des duchesses de Luvnes et de Bisaccia, et apparentée à tout le Faubourg, elle est donc fort répandue. Néanmoins, fixée durant l'hiver dans le bel hôtel qu'elle a fait construire rue Dumont-d'Urville, et qu elle a meublé de la façon la plus artistique, elle restreint le plus qu'elle peut ses obligations mondaines, leur préférant de beaucoup l'intimité de la famille, l'amitié de ses belles-sœurs, le calme bonheur de son foyer. Elle n'aime pas le monde en son tapage trop bruyant, et elle en fuit volontiers les tracas et les fêtes. D'ailleurs, et ceci au grand désespoir de ses nombreux admirateurs et de ses belles amies, la comtesse semble avoir emprunté à son nom des goûts qui la retiennent de longs mois loin de Paris, auquel elle préfère la grande existence en plein air, les joyeuses chevauchées et les chasses bruj-antes, et tout le faste champêtre des vieux manoirs ; aussi elle passe la plus grande partie de
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la har-yiiLr: d-r P>l«y ^j>* av^r ^ V/;^ ;^K; <rfi v/i* château dr F-^jriLvriv. >fr* d^;?, ;;^*r.,>r.ir«r.'' f^j".à*:fi de FraiiCr .'
cooserré à r^.'i*'/^^ c j ^^ar/îi d*; J'''-r..ir ?//r; -critique retKfOi. *r*. -r ^-^;:-.»r '//'i\À* ^ <:ï. VVV; 'i^; V/'iV:>
les cawafcad^ r*;. rj^;^*^ j- ><r.-î . -î*- li • i*- '^ v«y : j/;^^^ ;'/fi
GRAItinS DAHZS d'ADJOURD'H
beau domaine un vaste champ aux plus homériques exploits.
D'ailleurs dos occupations plus sérieuses retiennent à Follembray le comte de Brigode, qui, pour diriger l'exploitation de la belle et ancienne verrerie de Follembray, laissée à sa mère par M. de Poilly, s'est fait gentilhomme-verrier. Et sous la direction habile du jeune comte, la verrerie a acquis une très grande importance. Il la gère avec une compétence absolue, et c'est plus encore pour lui un prétexte à faire du bien qu'un rapport financier. Il s'occupe do ses ouvriers de la fa(;on la plus paternelle, les aidant en même temps qu'il les dirige. Et si nulle administration n'est menée avec plus d'entente, nulle aussi ne l'est avec plus de bonté. Aussi M. de Brigode est-il adoré dans tout le pays. Tous ses ouvriers se jetteraient au feu sur un signe do son petit doigt. De même tous les malheureux, qui chérissent et vénèrent M"" de Brigode et M"' de Poilly, • leurs bonnes fées », — comme ils les appellent naïvement, — grâce auxquelles jamais, même dans les plus rudes hivers, de mémoire d'homme, la misère n'est venue toucher de son aile noire et mortelle leurs pauvres chaumières, non plus que leurs petits enfants, qui sont les protégés les plus chers des châtelaines. Jamais aussi charité ne fut plusingénieuse ni plus prodigue. Ets'il est vrai quebelle-mére et belle-fille
s'entendent sur toutes choses, c'est sur ce terrain surtout que leurs mains se rencontrent plus étroitement unies.
M"" de Brigodo est très élégante. Son goùtet ses instincts exigent de sa mise comme de son intérieur cette harmonie qui est le cachet de toute réelle distinction. Rien de criard en elle ni autour d'elle, mais des tons sobres et doux, qui conviennent à sa beauté de pastel, suave et tendre, à sa fraîcheur blonde et rose, à son éclat printanier.
Une pointe d'excentricité pourtant n'a rien de choquant chez la jeune comtesse. Ce qui froisserait peutrètre chez une autre n'est pour elle qu'un attrait plus piquant, cet atome de piment qui est l'indispensableragoùt de la beauté. Un peu bizarre, elle est plus charmante et plus charmeuse, sans cesser d'être la femme aristocratique par excellence.
C'est ainsi qu'un jour, à une grande fête chez la comtesse de Beaumont, elle apparut avec un corsage de cotonnade rouge, découpé en carré comme un casaquin de paysanne, sur une jupe de tulle blanc. Et cela était si coquet quo les jalouses n'en |K)uvaient croire leurs yeux. On faisait cercle autourd'elle, et quelques-unes, comme saint Thomas, demandaient à toucher l'étoffe grossière, dont la rudesse semblait incompatible avec tant d'élégance.
Une autre fois, chez la comtesse de Montobello, elle osa choisir un costume ■■ Restauration », qui
GRANDBS DÀHBS D AUAMmB HUI
était une trouvaille : une idée de sa 66116-0161*6, qui tenait à prouver que la comlesse serait encore la plus jolie en cet ajustement ingrat, exigeantchez celle qui le portait tant de grAce comme tant de beauté originale et victorieuse. Sous la grande passe « duchesse do Berry ■ de son immense chapeau empanachO, M"" de Brigode eut un de ces inoubliables succès qui font époque dans la vie d'une jeune femme.
Pour aborder un colé plus sérieux, la note personnelle de M"" do Brigode, ce qui la distingue de toutes dans le milieu frivole qui l'entoure, c'est son adoration pour son mari, naïvement avouéeetétalée.
Impossible, d'ailleurs, de rencontrer un couple plus parfaitement assorti. Le comte de Brigode est un très élégant gentleman. Elle, j'ai dit combien elle est séduisante.