MARQUISE DE VILLENEUVE
La princesse Jeanne Bonaparte, àpeineentrevue jusqu'à présent dans les. salons parisiens, où elle n'a fait que passer, est destinée â devenir l'une des très gracieuses maîtresses de maison dont l'élégant hôtel est le dernier refuge do la société française et son centre charmant.
Constamment éprouvée depuis son mariage par une suite de deuils et de souffrances, le salon de la fJrincesse ne s'est entr'ouvert encore qu'aux intimes. Dans un temps très prochain, les portes s'en ouvriront à de nombreux visiteurs, triés sur le volet de l'aristocratie, do l'intoUigence, de l'art ou de la beauté.
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J ».T« PRINCESSE JIANNE BONAPARTE
m ' - eR.\inns dakeb d'aujourb'hui
Car, je veux ie dire de suite, la princesse Jeanne a pour seule ambition d'être une mondaine accomplie; et, femme intelligente, plus encore que jolie, elle ne veut point de la politirjue à son foyer : . cotte hôtesse encombrante eu chasserait l'esprit et ! la grâce, qui en sont les commensaux privilégiés. Salon parisien par excellence, on y prendra ses J lettres do naturalisation en faisant prouve de haute ] élégance et de valeur personnelle, non de couleur politique.
La princesse Jeanne est une sympathique. Son histoire, pi-esque tragique en sa poignante simplicité, suffirait pour mettre à son front, ainsi que' ? le nimbo argenté d'une flottante poésie, un attrait profondément loucliant, si cet attrait n'émanait d'elle-mOme.
Grande, mince, élégante, avec une taille admirable, des cheveux noîi-s superbes, cette belle princesse, aux veines de laquelle coule, mêlé au sang bleu des patriciennes, le sang rouge du peuple, est princesse cependant jusqu'au bout de ses ongles roses. Tout en elle décèle la race : sa démarche harmonieuse, un peu grave en sa grâce sévt>ro, son allure majestueuse, ses maitis délicates, son petit pied et jusqu'à son col élancé, qui soutient sa tête tine, au profil altier — une médaille greci^ue frappée à l'efligie des Napoléons, dont les traits durs s'estompent et s'idéalisent
CSSE JEA-VNE nONAPARTE
en une exquise et fOminine douceur. Car sî le porl de la tète a gardé quelque chose de souverainement hautain, si l'arc sombre du sourcil marque l'énergie, et la lèvre rouge la fierté, cela s'atténue à la grâce du sourire, à la bonté du regard velouté, dont la prunelle brune, toute pleine encore des amertumes passées, enferme comme une teinte de mélancolie et comme une réminiscence de tristesse, quelque chose de touchant et d'attendri qui est le charme suprême de ce visage.
En quelques vers charmants le prince de Valori a d'ailleurs tracé le croquis fidèle de cette adorable figure; je les emprunte à son écrin :
Pour chanler votre nom. ms princease, il faudrait
Arracher une plume à l'aile des Vicloires,
Et pour faire de vous un fidèle porlrail,
Savoir tire un grand ecour dans deux prunelles noires,
Savoir peindre li la foia le charme, la bonté,
D'un regard de velours la douceur sans égale,
Et parmi les detnds d'une étrange beauté,
Du profil da César la ligne impériale.
Bonne et belle, bienveillante à tous, cette jeune femme cependant saurait à propos se souvenir
qu'elle est la petite-niéce de Napoléon, si quelque imprudent tentait de l'oublier. Possédant la calme sérénité de ceu>i qui ont travaillé et qui ont souffert, elle a conservé en ses douleurs la dignité de caractère, la ferme droiture des
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témoins^ dans une chapelle de Saint-GermainrAuxerrois. Puis il fut régularisé en Belgique et plus tard en France.
Une fois marié, le prince se fixa à cette maison d'Auteuil qui devint le théàti-e d'un drame sanglant. II eut cinq enfants. Trois moururent en bas âge. Deux seulement ont subsisté : le prince Koland et la princesse Jeanne.
Ceux-là furent élevés bizarrement^ au milieu des amis de leur père, dans ce vieil hôtel peixiu dans un immense jardin, tout plein de betes féroces ; car le prince Pierre possédait une véritable ménagerie composée de lions et de sangliers.
Sa favorite était une grande lionne qui vivait en liberté dans le jardin, venant quand il lui plaisait se coucher aux pieds de son maîti'e. Cette lionne donnait lieu â des alertes terribles. Un jour on arracha de ses grifles la princesse Anna Murât. Une autre fois ce fut la petite princesse Jeanne, avec laquelle elle jouait trop taniilièi^ement.
Une fois enfin, plus émancipée que de coutume, la bête sauta par-dessus le mur et s'en alla tomber au milieu d'un pensionnat de jeunes filles...
On juge de l'émoi! Le maire, prévenu, adressa au prince une dtiputation municipale pour lui demander le sacrifice de sa lionne.
Celle-ci dormait dans un coin de la chambre de son maître lorsqu'il reçut les délégués, qui, ne
LÀ PRIXCESSE JEfLintE BONAPARTE
Dépouillé en 1852, en même temps que les d'Orléans, par le décret qui lui interdisait toute revendication des biens paternels, le prince Pierre ne reçut en échange qu'une très modique pension, Don sur l'État, mais sur la cassette impériale, et révocable au moindre caprice. Ceci pour prologue de la misère future, et pour cause A la froideur qui régna toujours entre le prince el les Tuileries. Froideur qui devint presque une brouille lorsque Pierre Bonaparte signifia à son cousin son intention d'épouser M'" Clémence Rufliu, fille d'un contremaître du faubourg Saint-Antoine.
Alors député au Corps législatif et représentant les principes libéraux, le prince Pierre avait rencontré chez un collègue cette jeune tille, dont la beauté et l'intelligence le frappèrent très rapidement. M"' Ruflin possédait d'ailleurs toutes les qualités faites pour charmer un homme. Petite-fille d'un officier du premier empire, elle avait reçu, en même temps qu'une éducation très soignée, le culte de la légende napoléonienne. Elle tenait de sa méi-e, outre sa beauté, une distinction absolue ; de son père un cœur droit et un esprit élevé. Elle séduisit comi)lèEement le prince, qui, ne pouvant obtenir l'assentiment des Tuileries, se fit marier secrètement par un prêtre corse, l'abbé Cazenove.
Le mariage eut lieu en présence de quatre
giboyeuses des Ardennes luxembourgeoises, loin de toute habitation, presque de tout contact humain.
C'est là que ses enfants eussent grandi^ suivant leur père en ses lointaines excursions, chassant avec lui le sanglier et les bêtes fauves , si , par un jour de neige, un incendie n'eût dévoré la triste maison, seule épave de cette fortune.
Pierre Bonaparte, ruiné, malade, vieilli et découragé, achevé par ce dernier et irrémédiable désastre, eût alors tout abandonné, si sa femme n'eût eu du courage pour deux. Mais la princesse, àme énergique et fîére, se souvint du faubourg parisien et de ses rudes labeurs : sans hésiter, elle partit pour Londres, et se mit à la tète d'une maison de modes.
Malheureusement le courage ne suffit pas toujours à assurer la réussite; après deux ans de peines et d'efforts, nul ne l'ayant appuyée ni soutenue, la |)rincesse vit crouler son entreprise. Tout était perdu, cette fois encore, au champ de bataille de cette vie laborieuse : tout, fors l'honneur !
Elle revint à Paris pour y lutter encore. Là on retrouverait des parents, d'anciens amis, des gens qui devaient tout à l'empire ! L'un d'eux à coup sûr tendrait la main à ces éprouvés !
Hélas! la déception fut cruelle. Le prince Roland n'était i)as un futur prétendant auquel on voulût
attacher sa fortune par des avances faites à propos. D'ailleurs cela gênait la vue, la misère de ces Bonaparte, dénués de tout avoir comme de toute espérance ! On offrit des secours : mais à la condition que la princesse partirait avec ses enfants pour ritalie ou pour toute autre contrée lointaine : — « Mes enfants sont des Français, non des Italiens, » répondit-elle, et bravement elle se rejeta dans la mêlée, défiant la misère, préparant Tavenir de ces chers êtres par une éducation solide qui devait leur assurer du moins le travail : lui un brave militaire, elle une artiste distinguée ; voilà ce qu'elle en voulait faire, voilà ce qu'elle en a fait !
Mais quelle misère ! quelquefois l'on rentrait et l'on n'avait pas même de quoi manger. Un jour la concierge de leur humble maison partagea son dîner avec la princesse et avec ses enfants. Et cependant celle-ci ne voulait pas se plaindre ; elle ne voulait pas faire appel à ceux qui, volontairement, détournaient le regard, affectant d'publier jusqu'à l'existence de ces princes et de ces enfants !
Cependant, parmi les ennemis, — républicains ou légitimistes, — il se trouva de nobles cœurs qui, ayant connu cette détresse, s'ajv pliquèrent à l'adoucir, mettant tout leur soin à éviter de froisser les susceptibilités fières de
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ces prinœs, grandis à leurs yeux par l'adversité.
Un seul, parmi les anciens ministres de Napoléon III, sut se souvenir : ce fut Duruy :
€ Je dois tout à l'empereur, dit-il. Je me suis promis de ne jamais voir un Bonaparte malheureux sans lui tendre la main. »
C'est lui qui fit entrer le prince Roland au lycée Louis-le-Grand, et l'aida à conquérir ainsi cette épaulette de Saint-Cyr qui fut dans l'avenir comme un point brillant — l'étoile radieuse de cette destinée subitement transformée.
Pendant ce temps, la petite sœur travaillait. Et quand, en 1875, il sortit de Saint-Cyr — le trentequatrième sur quatre cent douze — elle venait d'exposer au Salon une première œuvre, dont la signature : Jeanne Bonapartey sembla un opprobre à tous ceux qui auraient voulu oublier jusqu'au nom de cette petite-niéce de Napoléon.
Les offres de services vinrent alors. Mais en même temps les commandes. La première fut le Petit Chapeau, qui figura pendant longtemps en tête du Petit Caporal. I^a princesse, à présent, gagnait sa vie en gravant i)0ur les journaux illustrés; ot cette signature de Bonai)arte, tracée par cette petite main vaillante, i)rit au bout de son cravon un éclat nouveau, cette noblesse touchante du travail, devant laquelle tous s'inclinent.
A ce moment, le mariage du prince Roland
surgit comme un mirage et tout fut changé. Avec sa baguette d'or, la petite Marie Blanc — cette douce jeune femme, vision charmante de bonheur et d'espoir, qui ne devait que passer — apparut comme une bonne fée, répandant la richesse et la joie parmi ces éprouvés. C'est au cours de dessin que les deux jeunes filles s'étaient rencontrées. L'amitié de la sœur fut le prélude de l'amour du frère. Certes, autour de ce bonheur il y eut des intrigues, des luttes, des jalousies ; mais qui peut entraver deux nobles cœurs quand ils s'aiment?
Mariée, la princesse Roland voulut que tout fût heureux autour d'elle, et, comme mue d'un secret pressentiment, elle assura la part de chacun. Jeanne, sa sœur d'élection, reçut une dot digne de son rang. Aussitôt les partis — naturellement — affluèrent autour de cette gracieuse petite princesse qui, dans chacune de ses mains mignonnes, tenait un million.
La princesse Bonaparte voulut laisser sa fille entièrement libre de choisir un époux selon son cœur. L'élu fut le marquis Christian de Villeneuve, que son intelligence sérieuse en même temps que sa distinction désignèrent au choix de la jeune fille.
L'art, cette fois encore, fut l'arbitre de ces destinées. Voici comment : M. Wyse, parent de la princesse, ayant eu l'idée de publier un petit
poème en cette langue provençale qu'il possède comme un véritable félibre, demanda à sa jolie cousine la faveur d'une ou deux gravures pour l'illustrer.
La gentille artiste était pleine de bonne volonté. Mais elle ignorait totalement le gracieux idiome dont la connaissance était indispensable à la composition des dessins. Le marquis de Villeneuve s'offrit à le lui traduire. Et, expliquant côte à côte la belle « langue d'amour », — presque aussi harmonieuse que celle du Dante et de Béatrix, — eux aussi, ils fermèrent la page !
Au bout d'un mois, d'un commun accord, leur mariage était décidé.
Je n'ai point à faire ici l'histoire de la famille de Villeneuve. Elle est inscrite en lettres d'or dans le vieil armoriai de Provence.
Dire que ce fut en 778 que les ancêtres reçurent leurs premières terres des mains de Charlemagne, c'est l'inscrire en tête de la très rare vieille noblesse de France. Valchaire, l'un d'entre eux, bâtit sur ce domaine le château auquel il donna le nom de Villeneuve; et tous les descendants de cette race puissante — elle ne compte pas moins de cent-trente branches — iront le 4 août 1896 fêter à Villeneuve le millinaire de sa fondation !
Des noces d'or qui n'ont point encore eu d'exemple !
LA PRCICXSSS JCANNC ^l.XAPAKTK 'i'^
La branche des Villeneuve- Ksolapim fut, euU*t> toutes les branches de cet arbivgijijautesnue, Tuno des plus prépondérantes ; ses alliances sont A la hauteur de ses propices illustrations : Hugut^s do Villeneuve-Esclapon, prince do (-allians, é|>ousa Béatrixde Savoie; Jean deVilleneuvo, Marguorito de Foix-Navarre, niéco do la roim^ do Hongrio ot de rimpératrice d'AlIemafi:no. D'autres s'unin^nt à la maison d'Albrot, s'alliant ainsi ii pros4|Un toutes les maisons souveraines d'I^Iuropi*, otdiwnnant « cousins du roy » ii la (!Our do Franco cunniMf ils Tétaient à celle de Savoie.
Ceci démontre que la pctit(î-ni<^co do NujKikîon I** ne s'est point mésalliée en niottunt na potito iiiaiii dans la main du m<urquis de Villoneuvo, Muir» Uta qualités personnelles de celuiwj, f/liiHorj/yireqiii^i^'i naissance, le désignaient au choix d^r la iffiinut^aa Jeanne Bona|>arte. A la distinction naiivr,. 'y/fiiplét^ par une éducation exquivirinenl ariî^t/yrraUq^iir, Ui marquis Christian joignait 'U^ qualitir^î i^^-r-v//^nelles qui le rendaient tr^rh ft\>^'j:ïHUiiuitn\ digne 4i; cette adorabie j^etjt^t |/rin':^r*vt. M de S'\ï\AHift-ji\e: est en effet un fin JeUKr. uue ii;VrJ]ig<;/4/>^ d^iiV»r. un e?-prjî »^upérÂe^'J.r. K)>^u\ trtn\/'j//\^k .^a j/ieiLi^-ïf^ jeuii^îî-se a oifîérerjt^ vv^ages?; i^ fi*, a \iîjgl a^'jiî U guerre cl li*^pagTie ^ p^^^-jif a;^;^'«rjiO m^ ^>i:: 'j ue v <->i 'j ue la firuerre *. y-i'^n au je'.vuf -de *;'r^i<; e>.j>>djt'-.vu , dont ij raj^p'^rU; '^^auovu;^ 'J :jV!.*jt;vr. J^iii'^j <^^u-
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DR ANDES D.UIIB d'AIMOORB'hUI
coup de gloire, — il s'adonna complètement à l'étude de la littérature et de l'histoii'e; et, tant eu français qu'en firovençai, ses travaux — joignant à l'élégance de la forme un sens profond, avec les tendances larges d'un libéralisme dépouillé de toute arriére- pensée comme de tout pi-éjugê — ] ont été fort remarqués de tous les délicats.
Donc, la vieille expression « créés l'un pour « l'autre > semble s'appliquer très spécialement à ce " jeune ménage. Tous deux, ballottés par les orages delà vie, ont vécu et ont souffert. Elle, à vingt ans, avait épuisé jusqu'à la dernière goutte le calice des misères et des douleurs. A vingt-cinq, lui, ayant interrogé tous les hasards, subi toutes les vicissitudes qui font les hommes foi-ts, était mûr pour le bonheur.
Et, à la dernière page de ce roman tragique ou palpitant, rapide comme la jeunesse, tous deux ont fermé le volume pour en ouvrir un autre. Désormais , intimement unis , leur existence est sereine, comme elle fut tourmentée. L'étude et les voyages en ont une part. Les amis vont prendre la leur, à côté de la famille qui tient une place si grande à ce foyer. Installés dans un bel hôtel, avenue Marceau, ils veulent désormais se donner la joie d'un cercle d'élite où chacun apportera son contingent de bonne grdce et d'esprit.