I.A VtOOHTBSSB DB ORBFFV-HE
Sensitive, nerveuse et vibrante, c'est une nature d'artiste. Elle a deux passions : la musique et les aquarelles, dont elle possède une collection merveilleuse. Comme elle est vôritablement supérieure, elle ne s'est point laissé gâter par les adulations qui l'ont entourée, par les liommages rendus, ni par la tendresse d'une famille qui l'adore.
Par exemple, ce qu'elle hait, c'est la banalité. Originale en toute chose, une pointe d'excentricité marque parfois ses ajustements, ses façons, ses idées même. Ses toilettes, inventées pour elle ou par elle, ne doivent ressembler à aucune. Elle les préfère bizarres plutôt que semblables à d'autres. C'est au Louvre qu'elle s'inspire, et ses coiffures et ses chapeaux sontsouvent copiés des plus belles créations des vieux maîtres. Mais, quelle que soit l'étrangeté de p,a. fantaisie, quelque excentrique que soit ce qu'elle porte, elle n'abdique jamais sa distinction suprême. On la remarque et on devine la grande mondaine qu'elle est.
Fanatique de grand air et de mouvement, elle passe tous les ans quelques mois en Ecosse, où la chasse aux grouses est son divertissement favori. Elle s'établit là-bas dans cette terre féodale, comme en son propre domaine, emmenant avec elle un groupe d'amis privilégiés, auxquels elle offre une hospitalité princiére.
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Son hôtel, rue d'Astorg, est l'expression de son goût original et coquet. Dans Tarrangement des meubles, dans l'ensemble des bibelots, dans le retroussis des rideaux et dans l'assemblage des fleurs, se retrouve cet inattendu qui est la base de son caractère. Tout surprend, mais rien ne choque, dans ce nid charmant de jolie femme, où la retient cette année le deuil profond auquel Ta condamnée tout récemment la mort de sa méi*e.
Fille du prince de Caraman-Chimay, ministre des affaires étrangères à Bruxelles^ et de M"* de Montesquiou-Fezensac, — c'est-à-dire appartenant à deux dos plus grandes maisons de Belgique et de France, — M"»*' de Greffulhe est l'aînée de six enfants, dont la plupart sont encore des babies. Elle éprouvait pour sa mère une véritable adoration, qui lui était d'ailleurs bien rendue. Abandonnant volontiers Bruxelles et ses grandeurs, la princesse s'attardait à Paris pour ne point quitter sa lillc. Celle-ci, chaque jour, venait la rejoindre après déjeuner, à ce bel hôtel du quai Malaquais qui bientôt, lui aussi, sera disparu, et toutes deux se quittaient le moins qu'elles pouvaient.
Aussi le deuil que porte la jeune femme est-il un deuil de cœur plus encore qu'un deuil de convenances. Sa mère, c'était, avec son enfant, ce qu'elle chérissait le plus sur la terre, et la tendresse
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de l'une pouvait seule la consoler de la perte de Tautre.
La petite fille lui reste heureusement, cette jolie petite Elaine que Ton voyait avec elle, ce dernier printemps, défilant aux Acacias dans Télégant équipage qui rivalise avec ceux de la duchesse de Castries, de la princesse d'Aremberg, de la comtesse deLaigleet de la duchesse de Bisaccia : l'élite de ce qui est élégant, correct, « chic, » dans le vrai sens du mot.
Il est des esprits chagrins qui font un reproche à M°** de Greffulhe de son indépendance, du mépris qu'elle marque quelquefois de l'étiquette. Disons bien vite que ce mépris ne va jamais jusqu'à blesser la moindre convenance. C'est dans le salon de sa belle-mère, aux jolies réunions du dimanche, dont elle est depuis son mariage le plus gracieux ornement, que les nombreux jaloux, envieux d'un regard, ont murmuré quelquefois, Taccusant d'un brin de partialité pour ses propres amis, au milieu desquels elle tenait cercle dans le petit salon. Que dire à cela ? Ceux-ci, fiers de ses faveurs, veulent les garder précieusement pour eux seuls, prétendant accaparer jusqu'au moindre de ses sourires.
On a vu d'ailleurs le vide que son deuil a laissé
D AUJOLiRS HVl
cette saison, et le regret s'est chargé de faire tairaj les grincheux.
Quand vous reparaîlrez, Madame, au renouveau de l'an prochain, ce sera fête pour tous sani exception, et nul ne songera à se souvenir d» petites rivalités fit des mesquines jalousies.
Parmi les types charmants de jeunes femmes que fit éclore, ainsi qu'un brillant parterre, — dont chaque fleur exhale un parfum également exquis, quoique tout à fait divers, — la plume-fée du romancier Walter Scolt, les deux sœurs. Mina et Brinda, ne sont ni les moins fraîches ni les moins gracieuses.
Mina et Brinda — la brune et la blonde, la rieuse et la mélancolique, les jumelles fleurs d'une même tige, le charme de la joie et l'attrait du rêve — sont toutes deux personnifiées par deux de nos plus aimables Parisiennes ; la duchesse
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Decazes et la marquise de Beauvoir, nées Mesdemoiselles de Lowenthal.
Seulement Mina est la cadette, la pétillante, la blonde, le sourire, M*"* la marquise de Beauvoir, si spirituelle et si gaie, si charmante et si jolie en sa grâce de statuette Pompadour.
L'autre, la duchesse, s'appelle Séverine, un nom qui sied à sa grâce plus grave, un peu réservée môme, à son tact parfait, à ses façons calmes, à sa bienveillance exquise et à sa grande bonté.
Et, chose étrange, en cette dissemblance deux choses seulement leur sont communes : Textréme myopie, qui ne leur permet pas de reconnaître à deux pas leurs meilleurs amis, et le petit pied de Cendrillon que leur a transmis leur mère, cette baronne Octavie de Lowenthal, dont le pied, célèbre dans l'Europe entière, fut modelé par je ne sais quel grand sculpteur. En sorte que ce pied mignon, qui a mérité les honneurs du marbre et du bronze, — tout aussi bien que nos plus grands législateurs, — s'est trouvé, amené par la mode, sur maintes tables aristocratiques de l'empire de France aussi bien que de celui de l'Aigle noir, presse-papiers charmant qui dut inspirer plus d'un poète !
Mais ce n'est pas de la mère que je veux parler ici : les filles suffisent à l'intérêt de cette étude.
La duchesse Decazes, en sa qualité d'aîiiéo et de duchesse, mérite que je m'arrête tout d'abord à. sa physionomie charmante : à. tout seigneur tout honneur !
Mariée au duc Decazes, elle trouva dans cette union l'aceom plissement de lou^i les espoirs qui peuvent hanter l'esprit d'une jeune filïe. Le duc Decazes, en effet, habile et fin entre tous les diplomates, était appelé aux plus hautes destinées. A cette heure même de recueillement où la France vaincue avait plus r|ue jamais besoin d'une main habile pour la diriger et la refaire, ce fut lui que ses qualités éminentes désignèrent au choix unanime pour le poste difficile de ministre des affaires étrangères. Et durant quatre années qu'il conserva le pouvoir, ce ministre adroit et intelligent sut tenir en respect les ennemis de la France, mettre en échec la politique même de Bismarck, qui disait de lui : ■ Cet homme, est comme une boule d'ivoire qui tourne toujours ! Je ne puis parvenir à. le piquer deux fois â la même place. "
Partager la vie avec cet esprit d'élite, partager les honneurs du pouvoir et le renom européen avec cet homme supérieur, c'était pour la jeune duchesse un joli rêve. Hiitons-nous do dire qu'elle s'en montra digne en tous points.
Mais ne devançons pas les événements. Le duc
Decazes, tout en étant un dévoué de la France, est un dévoué de la maison d'Orléans. Sitôt après son mariage, s'identifiant à la fidélité traditionnelle du nom qu'elle portait désormais, M"* de Lowenthal devint pour les princesses Tamie la plus véritable. Et cette amitié, commencée aux jours d'épreuves, ne s'est jamais démentie. Aussi, comme les princesses d'Orléans ont cela de très spécial qu'elles ne professent point, à l'égard des leurs, cette ingratitude commune à la plupart des princesses, la jeune duchesse a-t-elle continué d'être choyée de toutes, spécialement de la comtesse de Paris, qui — tandis que son mari confie les afi'aires les plus hautes au duc Decazes, auquel il marque une estime très particulière — s'attache très étroitement la duchesse, la retenant auprès d'elle au château d'Eu, durant ses séjours, et vivant avec elle à Paris sur le pied d'une intimité complète.
Mais, encore une fois, ne devançons rien ! Lors donc qu'aux jours du Septennat sa compétence indiscutée désigna le duc Decazes au poste d'honneur qu'il a si bien rempli, l'éminent homme d'État trouva dans sa jeune femme le meilleur des auxiliaires. Dans cette position si ardue il fut admirablement secondé par la duchesse, dont l'influence heureuse fut pour lui le concours le plus précieux. Jamais femme de ministre ne fut en effet plus
aimée, et jamais nulle ne comprit mieux sa mission. C'est à ce sommet difficile que la duchesse Decazes a montré sa réelle valeur, son tact véritable, ce sentiment des nuances et cette haute courtoisie qui sont innés en elle, qualités rares qu'il est impossible d'acquérir lorsqu'elles ne sont pas le don naturel d'un esprit supérieur. Elle fut grande dame et elle fut intelligemment populaire. En vraie duchesse, elle sut être accueillante à tous, ne craignant point de se commettre, distribuant avec d'exquises délicatesses son affabilité gracieuse, la cordialité simple de son hospitalité vraiment princière; un sourire sur ses lèvres était une faveur, et cette faveur, briguée de tous, était prodiguée avec tant d'égalité et de discernement, qu'elle ne pût, accordée à l'un ou à l'autre, provoquer une jalousie ou une rancune. Aussi, lorsqu'elle quitta le ministère, fut-elle regrettée universellement: delà société qui trouvait chez elle cette élégance rare, dernier reflet des cours disparues; de la diplomatie, mal déshabituée de cet accueil Se grands seigneurs jadis si familier à nos gouvernements ; des petits et des humbles surtout, que sa bonté lui avait attachés : de ses subalternes plus encore que de ses égaux. Depuis, d'autres ont passé, nulle ne l'a remplacée.
La duchesse Decazes ne saurait être classée parmi ce qu'on appelle « les jolies femmes ». Son
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visage, aux contours un peu pleins, régulier et doux, s'harmonise à Téclat de ses beaux cheveux, d'un châtain sombre, — de ce brun lumineux où se jouent des rayons, — qui soulignent la blancheur laiteuse de la peau et veloutent, pour ainsi dire, le regard mélancolique des grands yeux bleus.
L'expression de cette physionomie un peu rêveuse est la bonté souveraine. Et cette bop.té est en effet la base du caractère de la duchesse, le charme et le mobile de tous ses actes, la grâce de ses façons comme de son visage.
Mais si Ton ne peut dire que la duchesse Decazes soit jolie, lorsqu'on la voit au bal, en corsage décolleté, on peut affirmer qu'elle est belle. Do taille moyenne, son buste élégant, potelé à i)oint, serait digne d'inspirer le sculpteur le plus difficile. Les épaules, la poitrine, les bras, sont admirables ; et, à ce buste parfait, il semble impossible de trouver un défaut.
La ducliesse Decazes habite Paris une bonne partie de Tannée. Les villégiatures princières se distribuent son été. Le reste de la saison, elle tient cour plénière à son château de la Grave, où elle reçoit très grandiosement Taristocratie bordelaise, pour qui cest un honneur et un plaisir d'être admise à ses fêtes.
LA DUCHESSE CECAZES Xl9
Quand j'aurai dit que son fils Élie a hérité de toute la fine intelligence du duc, tandis qu'elle a donné à sa fille une bonne part de sa grâce et de sa bonté, j'aurai achevé l'histoire, courte et rayonnante, de celte tout aimable femme.
Makouise de Beauvoir
?il est un siècle qui ait laissé l'embaumé souveiiii" d'un regret au cœur de tout poète, c'est bien ce xvm' siècle né dans les roses, éteint dans le sang. Le xvirt" siècle, c'est le siècle de la grandeur et de la grdce ; c'est le siècle de la beauté et c'est celui de la vaillance, le siècle français entre tous, et c'est aussi cette apothéose do la femme, Innée en lui, qu'il a su chanter sous toutes les formes, avec toutes ses harmonies et toutes ses couleurs, avec ses poèmes, ses amours, ses bergères, ses pastels, ses tableaux, ses romances, ses étoffes, et jusqu'à ses bibelots !
Oh! le joli testament, et comme nous nous en
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disputons les parcelles précieuses, évoquant les doux souvenirs et les élégantes rémorances pour revivre un instant dans notre rôve un peu de cette vie maintenant envolée ! Jusqu'à la moindre bagatelle : Tune de ces statuettes mignonnes dont la Saxo eût le secret et que Ton contrefaçonne en vain désormais, incarnant en sa grâce accomplie, en son charme espiègle et en sa piquante allure Talerte séduction de ce temps si proche et pourtant si lointain.
Quelles poses délicieuses et quel sourire sur ces lèvres que Ton voudrait cueillir! Quel parfum dans la personne tout entière de ces marquises déguisées en bergères, toutes fleuries, pimpantes, accortes, mignardes, adorables et adorées !
Les Lîsettes de Béranger ne furent que leurs soubrettes déjà abâtardies. Et que dire de nos femmes-garçons, — cet androgyne inventé par notre fin de siècle comme pour narguer Tautre ! — si on les compare à ces créatures exquises, la femme en sa pure quintessence.
Eh bien, ce siècle charmant et disparu, cette séduction victoiieuse et ce charme irrésistible, une femme l'incarne aujourd'hui, et c'est la marquise de Beauvoir.
« La marquise, disait un jour le sculpteur d'Epinay, c'est le xviii* siècle, tel que nous Tont légué les maîtres. » — « Cette femme, c'est un
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sourire, » disait une autre fois un autre artiste.
Les deux définitions sont également exaiîtes : elles expriment de deux façons la môme pensée.
La marquise de Beauvoir, en effet, est la plus pure expression de cette époque faite de grAce, inimitable en sa séduction toute-puissante. Toul est charme en cette femme : ses yeux, son sourire, sa taille souple et cambrée, ses jolies épaules et sa poitrine de déesse, ses mains fosselées et ses tout petits pieds, sa façon de parler, de se mouvoir, sou visage expressif, rose et blanc comme celui d'une bergère, le son de sa voix, ce [u'elle dit et ce qu'elle ne dit pas !
Et, chose rare, nulle créature ne fut plus « une » en étant plus elle-même. Tout en elle est pétri de ce siècle qui semble avoir enguirlandé de ses roses les langes de son berceau. Son esprit, comme son visage, appartient au siècle passé; de même sa gaieté toujours égale, sa vivacité gracieuse, sa conversation pleine de saillies heureuses, son tour alerte, dont le mordantgarde toujours ce ton exquis que n'abdiquaient jamais nos aïeules.
Donc, la marquise est une ■ causeuse '. Elle effleure tous les sujets et, sans jamais se tromper, sait dire à chacun ce qu'il convient et comme il convient, jetant sur ce qu'elle dit quelques-unes de ces pierreries que le bon Perrault avait placées à la jolie bouche de l'une de ses princesses. Les
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t mots * sur ses lèvres jaillissent en étincelles éblouissantes. Cela sans jamais rien perdre de ce naturel qui s'exhale de tout ce qu'elle dit et de tout ce qu'elle fait.
Citer ici quelques-uns de ses mots serait une fortune. Hélas ! pourquoi faut-il que toujours, en sa flèche légère, l'esprit effleure en passant quelque imbécile? El comme les imbéciles sont myriade, il faut compter avec les imbéciles ! Or, je ne me sens pas le droit de déchaîner cette légion malfaisante contre la pauvre jolie femme, qui a le grand tort d'être une exception.
Mais sa causerie n'est pas le seul charme de M"« de Beauvoir. Elle écrit comme elle parle — et elle a encore cela de commun avec ses belles ancêtres, qu'elle le fait à ravir. Même de loin ses amis subissent son ascendant irrésistible, et ses lettres ravissantes sont pour eux la douce consolation de Tabsence. L'à-propos, la grâce, le mot heureux, l'intérêt et la narration drôle du moindre fait se trouvent dans ces jolies lettres, qui, moins longues que celles de M""' de Sévigné, sont peut-être plus originales. Personne mieux que M°"' de Beauvoir ne sait tourner un billet, et le xvHp siècle certes ne renierait pas ceux qu'elle griffonne mutinement, au hasard do l'inspiration ou des circonstances.
Le xv!!!** siècle. M"' de Beauvoir le porte en