LA COMTESSE DE MAILLY-NESLE
daiii. La jeune comtesse, en effet, est, en même temps que Tune des plus jolies femmes de la société, — comme elle en était Tune des plus jolies filles, — une artiste hors de pair.
Essayer de peindre la femme est une besogne difficile, et ce fin profil échappe à l'exactitude d'une description. Sa beauté existe en effet plus encore dans la physionomie intraduisible, mélange inconcevable de fierté et de douceur, de dureté hautaine et de grâce adorable, que dans le dessin du visage.
De taille élancée, nulle n'est plus élégante en sa démarche d'alcyon. Son buste mince, élancé, fond ses fluidités à l'Albert Durer dans l'harmonie du contour, dans la grâce des épaules, dont la ligne tombante continue la courbe parfaite d'un col de cygne qui soutient une petite tête de colibri, toute mignonne et coquettement posée dans le buisson de ses cheveux d'or. Sur la neige de son teint, il semble que l'avril en fête répande une floraison de pâles églantines ; tandis que sous les veines transparentes court le flot d'azur de cette aristocratie t blanche fille des cieux et mère des amours » dont elle est l'une des fleurs les plus radieuses. Rien de plus délicat que son profil aux traits purs, auquel ses beaux cheveux blonds mettent un nimbe ensoleillé. Mais ce qui frappe surtout dans cette physionomie étrange et charmante , ce sont les
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grands yeux, sombres et profonds, un abîme bleu pareil à ceux de sa mer de Bretagne en ses jours de colère. Et, sous l'arc délié du sourcil presque brun, au fond do cette prunelle estompée d'ombres, le regard brillant et froid se détache, dur, hautain, pareil à une lame d'acier dont le flamboiement est de glace, lueur polaire et terrifiante, dont la clarté ne semble devoir éclairer que des abîmes.
La comtesse do Mailly a toujours porté sa chevelure d'une façon originale et personnelle. Le crêpèlement de ce flot d'or se refuse aux apprêts trop guindés d'une coifl*ure trop correcte. Quand elle était jeune fille elle laissait tomber ses beaux cheveux flottants sur ses épaules, comme les très jeunes babies, — et comme les druidesses ! — et cela lui sevait à ravir.
Aujourd'hui qu'elle est jeune femme elle les noue durant le jour sur la nuque, à la Sarah Bernhardt; tandis que le soir, serrés en arrière dans une boucle diamantée, dans un nœud do rubans ou dans un lac de fleurs, elle les attache en catogan, continuant par de grosses coques la brume légèi*e des petites bouclettes frisottées qui noie son front dans une buée d'or.
M"'" de Mailly, je l'ai dit, est fort indépendante. Elle vit selon sa fantaisie et selon son caprice. Tenant de sa mère une nature d'hermine, cette jolie
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devise « Sans tache » est pour elle blason parlant. Et, forte d'une vertu incontestée, elle compose sou entourage comme il lui plaît, sans souci de préjugés ni de démarcation sociale, de gens instruits, d'artistes et d'académiciens... de nouvelie roche. Les journalistes même ne l'effarou- I chent que... lorsqu'ils répètent les potins du monde. Elle va où sa curiosité l'appelle, et partout traitée en jeune idole, elle demeure cependant immaculée. Elle fraye volontiers avec tous les mondes, et le monde d'outre-tombe même ne l'effraye guère. Seulement si, devant elle, les esprits rebelles se permettent de» récalcitrer » au fluide qui les évoque, cette jeune femme, trop habituée à voir tout plier devant sa volonté d'enfant gâtée, se révolte à son tour, rééditant le mot de Louis XIV : « J'ai failli attendre ! »
Impérieuse par instinct, adroite par rétiexioii, elle est surtout séduisante, et l'on corapi-end, lorsqu'on la connaît, la passion aussi folle que désespérée inspirée par elle à ce mari inconsolable qui regrettera toujours la femme indomptable que n'a pu soumettre son amour profond — mais trop vrai peut-être pour être compris, trop ardent dans sa fougue pour ne point se montrer un peu tyrannique et e.xclusif.
Si elle n'a pu aimer son mari, M'"' de Mailly se dédommage en adorant ses parents. Chérie par
eux comme une fille unique, elle est entre eux le trait d'union. Pour se rapprocher de la jeune femme, ces deux époux, si longtemps séparés, se réunissent parfois ; et, tandis que sa mère, reprenant les corvées d'autrefois, l'accompagne et l'attend, chaque soir qu'il lui plaît de sortir, son père tendrement oublie tout auprès d'elle, même sa chère Armorique ! Et, la voyant si énergique et si fîère, dernier rejeton de sa race : t C'est, dit-il, mon petit jeune homme. » — C'est-à-dire « mon fils, mon sang, mon bien et mon tout ! ».
L'artiste est en elle l'égale de la femme. Fine comme on ne Test pas, distinguée jusqu'au bout des ongles, on ne peut dire d'elle précisément qu'elle « ait du chic ». Elle se met à son grê, très élégamment, dessinant souvent elle-même le croquis de ses costumes. D'ailleurs, si elle y prête quelque attention, c'est par ce sentiment du beau qui s'impose à tout esprit élevé, non par coquetterie : car sa toilette est bien le dernier de ses soucis. Il n'y a pas de place pour cette vanité-là dans cette petite tête d'oiseau où s'est nichée Tâme d'un rossignol. Pourvu que son ajustement soit personnel, sa parure harmonieuse, son costume original, elle est vraiment satisfaite, et, pour cette jeune femme, la mode et le convenu pèsent moins qu'un brin de paille auprès de Tharmonie véritable !
Une artiste ! je l'ai dit, plus encore qu'une mon-
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daine. Une artiste de race aux veines de laquelle l'art a allumé l'étincelle sacrée, et une artiste accomplie. Musicienne comme on ne l'est pas, ivec une voix dont le timbre chaud et profond a fdes cordes incomparables, Et, par un contraste étrange, — tout n'est-il pas contraste chez M*"' de Mailly ? — cette délicate et cette mignonne, si frêle en sa grâce exquise, emplirait l'Opéra do ses notes vibrantes de contralto, les plus puissantes que l'on ^t ouïes ! Vraiment l'on regrette, en l'entendant, que sa naissance ne Tait point destinée au théâtre. Dans notre disette de cantatrices, il est désolant de voir le talent maintenant dévolu aux .seules femmes du monde , que leur situation met en dehors de tout coneoui's artistique, et que le public ne saurait applaudir autrement qu'à certains courts de charité. Les professeurs s'en désolent, et je me souviens qu'un jour l'un d'eux, célèbre entre tous, M. Saint-Yves Bax, après avoir entendu le duo de Sémiramis chanté par la comtesse de Mailly avec la comtesse de Guerne, disait à une cantatrice très renommée à laquelle il le faisait étudier : « Après avoir ouï ce duo tout à l'heure, je puis vous affirmer que ces deux femmes du inonde l'ont chanté comme aucune de vous ne le chantera jamais ! *
Et, chose étonnante, tandis (|ue M""^ de Mailly, lorsqu'il lui plaît de donner ses moyens, en remon-
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trerait à Krauss et à Richard, quand, dans le stricto intimité, elle s'amuse au répertoire t gai », Judic elle-même ne saurait lui tenir tête, souligner avec plus d'innocence, nuancer avec plus de délicatesse, lancer le trait avec plus de désinvolture ! Elle a si bien le sentiment artistique qu'elle le ploie à toutes les exigences, à toutes les circonstances, à toutes les méthodes. Passant t du grave au gai, du plaisant au sévère », elle est en tout parfaite et aborde tous les genres avec la sécurité d'une véritable intuition musicale.
Peintre aussi à ses heures, elle ébauche de très gentils petits tableaux de genre,prouvant ainsi ce qu'elle pourrait si la musique ne l'absorbait pas presque totalement. Instruite également, parlant avec une égale facilité l'anglais et l'italien, et disant à merveille de jolis vers — particulièrement ceux que signe en secret M'"* de Goulaine.
Artiste on toutes choses, il est naturel que son appartement s'en ressente. Son joli petit hôtel — qu'elle partage avec sa mère — est un nid très artistiquement coquet. Le salon, au premier étage, ressemble un peu à l'atelier pittoresque d'une cantatrice : sur le grand piano, qui en est comme l'autel, s'amoncellent les partitions, véritable bibliothèque musicale empilée au hasard de la fantaisie. Sur un chevalet de peluche domine Tidole du logis, c'est-à-dire le beau portrait de M"* de