‹ Les grandes dames d'aujourd'huiChapitre 35 sur 51 · L.\ MARQUISE DK BELBEUF · texte numérisé non relu

L.\ MARQUISE DK BELBEUF

Au moral, très bonne, disent ses amies, mais de l'esprit comme un démon. Tant pis si quelquefois elle profite de sa réputation de « baby » pour en user à tort et à travers. Elle bat monnaie de bons mots, dont elle emprunte volontiers Tor très vert aux contemporains de Rabelais.

Ses lestes ripostes rivalisent avec les plus vives réparties de cette princesse Palatine, si hardie en ses mots, et quelques-unes de ses anecdotes figureraient avec honneur parmi les historiettes du bon Tallemant. Les perles qu'égrènent ses fraîches lèvres roses, pour être empruntées au vieil écrin français, n'en sont pas d'un moins bon Orient. D'ailleurs, nul souci de l'opinion, une entière liberté d'allures et un parti pris absolu d'appeler « un chat un chat, et un... mari un mari ». S'il y a parfois des douairières que « ça froisse >, tant pis pour les douairières; la faute en est au jargon moderne, si friand de naturalisme et de grivoiserie, qui remonte volontiers aux premiers pas de notre « honneste et guallant languaige ». Et ce qui lui donne un piquant tout spécial, c'est sa façon de dire les choses avec un imperturbable sérieux, ne semblant pas même se douter de ce que ses propos provoquent de désopilante gaieté.

Avec cela, une crànerieet une désinvolture sans pareilles ; et, comme trait distinctif, une activité dévorante. Elle brûle la vie et la vie la brûle. Tous

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ont admiré son intrépidité au dernier hiver, alors que sa santé même, très ébranlée durant quelque temps, lui commandait le repos : elle est de celles qui combattent la maladie en refusant de l'admettre.

Puis, Tété, cela est bien autre chose. Les bonnes parties ne chôment guère durant la saison d'Aix, dont les eaux excellentes donnent à la jeune femme un regain de vitalité. Aussi Ton ne s'ennuie pas à Belbeuf, où la gentille châtelaine prolonge volontiers son séjour jusqu'à la complète éclosion du printemps, en compagnie de ses frères et de ses nombreux amis. Elle y a d'ailleurs apporté toute la fougue de sa gaieté, communiquant à tous son entrain et sa jeunesse. Entré avec elle, le rire sonne dans la vieille demeure parlementaire, jadis si paisible, et les plaisirs se succèdent sans trêve autour de la nouvelle venue. Mais ce qu'il y a de particulier, c'est que, divertissant continuellement les autres, elle ne rit elle-même presque jamais, surtout de ses propres propos. Par exemple lorsqu'elle s'y met, c'est-à-dire dans les très rares circonstances ou quelque chose l'amuse vraiment, elle en remontrerait aux rieurs les plus fous.

Son atelier est un véritable musée secret, où ne sont admis que les camarades. Remarquez que j'ai dit un atelier, et non un boudoir. Car la jeune marquise, mêlant le plaisir au travail et le travail

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au plaisir, distribue ses journées entre Tétude et Texercice amusant. Artiste improvisée, mais artiste comme on ne Test pas, elle peint, décorant des vases de Barbotine ou des paravents; elle joue du violon, du piano, de la harpe et de la guitare; elle chante et elle joue la comédie; elle chasse; elle fait des armes, tire au pistolet, monte à cheval et conduit en tandem ou en postillon ; elle carambole blanches et rouges au billard, et après cela elle danse jusqu'à deux heures du matin, essayant le dernier boston et le menuet inédit, sans éprouvei* la moindre fatigue; Téducation de son caniche s'empare également de ses rares loisirs et tient une large place dans ses préoccupations. C est ce caniche et sa famille — postérité qui menace de prendre les proportions de celle d'Abraham — qui, à Paris, l'accompagnent chaque matin lorsqu'elle* se rend au Bois dans sa petite charrette à l'anglaise. Cela ne Tempêche ni de babiller ni de s'habiller. Elle est bien trop femme pour supprimer la jaserie ou la coquetterie du budget de sa vie.

Joueuse par fantaisie, le carton satiné la distrait quelques instants. Puis, au milieu d'une partie, l'impatience la prend, et la voilà qui jette cartes et jetons au nez du partenaire pour reiiartir à nouveau.

Beaucoup d'originalité dans ses f2i^;onH, duuh son langage, dans sa manière de se rncttr<5 un peu

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garçonnière, dans ses goûts pleins de désinvolture, tels sont au demeurant les reproches que les méchantes langues adressent à la jeune marquise de Belbeuf. La vérité est que c'est une grande enfant dont rimagination ardente est si avide d'inconnu, qu'elle tend volontiers à dépasser les bornes de ce que notre siècle bourgeois appelle le « convenu ». Elle n'aime pas le monde, peu le théâtre, pas du tout les grands bals et autres cohues, parce que tout cela lui semble banal. Elle s'en dédommage par d'autres distractions qui l'amusent davantage; avec ses caniches, ses amies et le joli cheval que lui a donné le roi d'Espagne, ne se gênant pas pour proclamer son dédain et son indépendance. C'est ce que le monde, qui, quelque ennuyeux qu'il soit, a la prétention d'être le nec plus extra des délices humaines, ne saurait lui pardonner.

Ce que l'on peut affirmer, c'est que toutes ses amies proclament qu'elle est la meilleure des camarades, franche, sincère, sûre, pleine de sens et pas du tout « à la pose » .

Certes ces qualités-là rachètent bien des défauts.

Un accident, d'ailleurs fort grave, qui aurait pu lui coûter la vie, a donné cet hiver la mesure de l'affection que sait inspirer autour d'elle cette adorable écervelée : un matin, rentrant du bois, la roue de sa petite charrette, qu'elle conduisait suivant son habitude, s'étant prise entre deux pavés.

la jeune femme fut projetée sur le trottoir et s'y fendit la tête. Les premiers soins, mal donnés, aggravèrent le mal, déjà très grand, et le soir môme les complications surgirent menaçantes. Le médecin de la famille, appelé en hâte, désespérait de la jeune malade : or les soins et le dévouement de son mari et de sa belle-mère, transformée pour la circonstance en sœur de charité, Tont arrachée à une mort certaine ; et jamais mère véritable ne fut plus vigilante auprès de son enfant adorée que cette mère d'adoption auprès de sa belle-fille.

Quant aux amies, confinées à la porte, leur empressement et leur chagrin ont démontré à la marquise de Belbeuf que, dans ce monde indifférent et frivole, elle avait su rencontrer de réelles sympathies et des attachements durables.

On pourrait conter ici mainte historiette, car les anecdotes fourmillent autour de cette jeune femme, dont Tétourderie drôle a servi, dit-on, de type et d'inspiration à Gyp pour sa Paulette. Ses spirituelles incartades font la joie des mauvaises langues, et ses t mots » courent les salons, tandis que ses hauts faits défrayent les babillages de « la Potinière ». Cela n'empêche pas, je Tai dit, le ménage d'être excellent et la comtesse de Belbeuf d'adorer ce « gamin de belle-fille », que la comtesse Siméon, lorsqu'elle vivait, appelait avec une ten-

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dresse mêlée d'orgueil « son infante », et qui élait la plus' chérie de ses petits-enfants. Au fond, ce grain de turbulence égayé cet intérieur d'une austérité voulue, ses réparties alertes en amusent la gravité tardive. D'ailleurs, tous savent bien qu'il faut compter avec l'aimable lutin. Un jour, assuret-on, la princesse de Sagan se chargea de lui faire la morale. Une boutade bien vite eut raison de la princesse, qui savait mal son rôle.

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