I.A MARQUISE D*AOUST
sa belle voix, qui leur donnait un éclat sans pareil.
Car la marquise d'Aoùst a été non seulement une très jolie femme, mais une cantatrice hors de pair : sa voix superbe fut Tune de ses séductions les plus puissantes, celle peut-être qui lui conquit le cœur de son mari. Et, par cette loi des contrastes dont j'ai parlé, le talent sérieux et grave de cette rieuse est Topposé le plus absolu de son caractère. Tandis, en effet, que son esprit pétille en bluettes légères, sa belle voix de contralto, puissante et profonde, arrache des larmes. Que de fois, quand elle disait avec toute son âme V Adieu de Schubert, ou la romance de la Séparation de Labarre, un frisson parcourait l'auditoire : si bien que sur les beaux yeux de toutes ces frivoles, qui, d'ordinaire, — à l'instar des pinsons et des serins, — causent et rient à mesure qu'un artiste chante, se posaient les mouchoirs de batiste, cachant la larme jaillie, quelque souvenir peutêtre regretté et subitement rappelé, remué tout à coup au fond du cœur !
Et comme l'expression ardente s'harmonisait à la passion éclatante de la voix superbe ! Comme, lorsqu'elle chantait, — hélas, depuis la mort de sa sœur, la comtesse Sydonic de Sayve, M"** d'Aoûst a cessé déchanter, — ils s'éclairaient de la flamme sacrée, ces beaux grands yeux noirs veloutés, qui
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durent troubler tant de rêveui-s, passer comme un rayon de soleil ou de désespérance sur tant de destinées !
Avec cela, grande, svelte, élégante, des traits fins, très réguliers sans rien perdre de leur physionomie, un entrain étourdissant, un enjouement plein de malice, Tesijrit parisien incarné en son essence la plus fine et la plus délicate.
Trop vive pour être une studieuse, la marquise d'Aoùst n'a jamais rien emprunté à autrui. Elle tire tout d'elle-même, de l'imprévu, du primesaut. Ses reparties sont absolument spontanées. Par exemple, elles font mouche à tout coup, quelquefois terribles sous leur apparence légère. Rien de perfide cei)endant ; un éclat de franchise^ voilà tout. Impossible de retenir sur ses lèvres l'impression subie ; tant i)is si la flèche est acérée : ceux qu'elle effleure n'avaient ((uïi n'être point sots, maladroits ou ridicules. N'ayez crainte qu'elle ne touche qui que ce soit injustement ! Son jugement droit et sur ne saurait se tromper d'adresse, et son « mot > est comme le disent ses amis, « le diagnostic de l'esiu-it humain. »
Les raconter emplirait un volume : ce serait peut-être d'ailleurs lui faire autant d'ennemis qu'il y a de gens bêtes ou vaniteux qu'elle a stigmatisés : et le nombre en doit être grand ! Un seul exemple pour échantillon.
LA MARQUISE d'aOUST 341
Un de ses amis lui demandant de le réconcilier avec une ancienne « amie » maintenant ennemie : t C'est impossible, mon cher, répondit la marquise. M'"' X... est bonne joueuse : elle ne reprend jamais dans son écart. »
Leur donnant elle-même l'exemple du dévouement et de la fidélité, la marquise d'Aoûst a su garder tous ses amis , et en rester adorée. Et la raison en est à ce que tous ceux qui ont pénétré dans son intimité se sont laissés prendre à son charme pénétrant et durable, attirés par sa verve amusante, retenus par son cœur.
Très bonne, derrière le masque de sa pétulante malice, la marquise d'Aoùst est très serviable. Combien de jeunes femmes ont dû à son bienveillant patronage Taccès facile d'une société souvent si rébarbative ! De combien d'artistes elle a facilité la carrière ! D'ailleurs, ce qu'elle a entrepris, — pour son compte ou pour celui d'autrui, — il faut qu'elle l'accomplisse. La persévérance qu'elle met à toute chose est pour elle le garant du succès, et, en toute circonstance, quelques difficultés qui se soient trouvées sur son chemin, elle est venue à bout de ce qu'elle souhaitait : « Ce que femme veut, dit-elle, Dieu le peut ! > Et c'est sa devise.
M"* d'Aoûst a toujours été une des femmes les plus élégantes de Paris. Un peu excentrique parfois dans son ajustement, ses costumes sont
' Née FéNeie de Sayve, M~ d'Aoùst appwtteoi à ta mùson des marquis de la Crcû-Cberrî^re do Ssyre. Les marquia de la Croix-Chevrière, originain» du Dauphiné, et dont la 5ou>:fae remonte aux Croisades, soqI aujourd'hui représentes par trois brandies : les Pisarw,-nn, les Saint-V allier et les Sajrve. Le chef actuel de cette dernière est le marflins Arthur de Sayve, ministre f46oîpoteDtiaire en.^ disponibilité.
Quant aux. d'Aoùst de Jumilles, leurs origines sont au comté de Ponthieu. Depuis plusieurs siècles établis dans les Flandres et l'Artois, te château |*atrimunial de Cuincy est resté aux du marquis Jutes d'Aoùst, qui yconser^'e u galerie de portraits dont les premiers portent
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date du xiV siècle, tandis que les derniers s'éteignent à sa génération.
M"' d'Aoûst n'a eu qu'une fille qu'elle a mariée au marquis de Barbentane. L'éducation sage, austère, parfaite, qu'elle a su lui donner est la preuve de ce que j'avançais tout à l'heure : la haute sagesse que l'aimable femme sait cacheisous son apparente frivolité.
Mais à côté de cette maternité sérieuse, la marquise, toujours un brin originale, en a inventé une seconde beaucoup moins grave : sa fille grandie et mariée, ses petits-enfants lents à la remplacer, M" d'Aoûst s'est créé une fille d'adoption qui est aujourd'hui une célébrité parisienne : j'ai nommé Miette, une jolie guenon amenée des tropiques par un ami complaisant, et qui est devenue l'inséparable de sa maîtresse. Miette est, il faut le dire, une guenon d'élection, pas méchante et point malpropre, aimante, dévouée, intelligente comme pus une. Miette cause avec sa maîtresse, fait ses visites avec elle, apparaît aux réceptions. distribue des poignées de main aux amis, fait la grimace aux importuns. Miette ne casse pas grand'chose, n'est gourmande qu'à moitié, parade très joliment dans ses atours de gala et grimpe rarement dans les corniches. Elle ne fait pas de trop méchants tours aux gens qui lui déplaisent, et elle est d'une tendresse sans pareille jiour sa
« demoiselle de compagnie i — une jolie minette au poil soyeux, à laquelle elle n'a jamais tiré ni la queue ni les oreilles.
Ce singe, c'est la « mouche » que s'est donnée M'"* d'Aoûst, empruntant au xviii" siècle l'une de ses fantaisies les plus marquantes, et rééditant les mignons ouistitis qui partagèrent avec les chiens les faveurs de nos belles aïeules.
M""* d'Aoûst a fait construire son hôtel : natui^ellement elle n'a point choisi suivant l'usage un terrain rue de Varennes ou rue Saint-Dominique : au t Faubourg », elle a préféré l'air pur et les vastes avenues du quartier Saint-Augustin, et c'est rue du Général-Foy qu'elle a fixé ses pénates.
Cet hôtel mérite un [)oint d'arrêt.
Ses proportions grandioses frappent dès l'entrée. Un escalier de marbre de très grand style avec des coIotiiics à ritalicnno conduit tout d* abord au premier étage, où un i)alier immense
— tendu de tapisseries, au pied desquelles s'élèvent en lampadaires d'énormes statues de bronze
— })récr»de les api)artements de réception. Une antichambre lui succède, continuée par une étroite galerie qui sépare les trois grands salons de la salle à manger : c'est cette galerie qui, les jours de comédie, d'opérette, ou de tableaux vivants, sert de « coulisses » et dégage complètement l'entrée des acteurs.
La salle à manger est à droite. Éclairée par une serre placée en vérandah, on pourrait y dîner plus de soixante. De très belles tapisseries de Téniers, achetées à la vente du marquis de Boissy, enferment les panneaux, et la grande cheminée en bois sculpté complète Tensemble sévère, mais très luxueux. Quant aux salons, ils forment une très imposante enfilade : au fond, le petit salon où se tient la marquise pour les petites réceptions de jour, tout tendu et garni de lampas rouge, tout plein de tableaux remarquables. Le grand salon, meublé d'Aubusson, est réuni par une large baie au troisième salon, où, sur le fond rouge du damas, resplendissent les deux beaux portraits de la marquise d'Aoûst et de sa fille, la marquise de Barbentane — par DubufiFe et Pérignon. Rien de mieux organisé pour le théâtre que ce salon, encadré ainsi qu'une vraie scène, avec ses portes de côté pour coulisses. On y a joué les jolies opérettes du marquis d'Aoûst, dansé les ballets et exécuté les merveilleux tableaux vivants qui marquèrent la saison de 1884 : ces tableaux, on s'en souvient, au nombre de quatorze, firent succéder devant un public d'élite une véritable galerie de beautés et de magnificences. Le dernier : t Le harem du sultan Sélim, > offrait en son sérail magique la fleur des houris françaises et américaines.
Et grâce à l'entente de la maîtresse de maison
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